dimanche 21 juillet 2024

23 novembre 1944 : les cuirassiers de la 2e DB de Leclerc entrent dans la ville de Strasbourg

Cuirassiers, spahis et fantassins du régiment de marche du Tchad s’emparent de Strasbourg le 23 novembre 1944. Leclerc a tenu le serment de Koufra : le drapeau français flotte sur la cathédrale.

Ce 23 novembre 1944, le jour se lève sur une brouillasse épaisse et humide qui noie le paysage et s’étend au loin, sur la plaine d’Alsace. Trempés, transis, les équipages des chars cherchent l’abri de leurs véhicules en attendant l’heure du départ. Depuis trois jours, ils ont pris l’habitude de ces réveils difficiles. Ils ne sentent plus la fatigue, ils sont portés par l’espoir. Un espoir qui, ce matin, porte un nom : Strasbourg.

Le 21 novembre, la 2e division blindée du général Leclerc a entamé un vaste mouvement de tenaille qui a contourné les défenses, réputées inexpugnables, de la trouée de Saverne. La traversée du massif des Vosges, à tombeau ouvert et sur des routes défoncées, a été digne d’un gigantesque rallye.

Aujourd’hui, Saverne est tombée, et les Allemands, médusés, n’ont eu d’autre ressource que de se rendre aux hommes de Rouvillois, de Langlade ou de Dio, les chefs des groupements tactiques de la division. Pour ces véritables petites armées, la consigne, ce matin, est de foncer, une fois encore, droit devant vers Strasbourg et, si possible, au-delà, vers Kehl et l’Allemagne.

Au cours du briefing de l’opération, Leclerc a réparti entre ses colonels les itinéraires d’approche de la capitale alsacienne. Il veut mettre toutes les chances de son côté pour contourner la ville et ses défenses, qui constituent la grande inconnue du moment.

Pour les fantassins, les artilleurs et les cavaliers de la 2e DB, ce 23 novembre n’est pas un jour comme les autres. Tous connaissent le serment que, naguère, à Koufra, ai cœur du Fezzan, leur chef a prononcé : « Jurons de nous arrêter que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront à nouveau sur Strasbourg. » Et ce serment est sur le point de s’accomplir.

C’est à qui arrivera le premier ! lance Fino, un cuirassier, radio du char Évreux, un Sherman du groupement tactique Rouvillois.

Une vraie course de vitesse, complète Mounier, le chargeur.

Entre les deux hommes s’engage une discussion sur les chances respectives de chacun des groupements : Rouvillois par le nord, Dio à l’ouest et Langlade au sud-ouest.

Taisez-vous et embarquez ! ordonne Gélis, le chef de char.

Déjà, Trefalt, le pilote, embraie doucement, arrachant Évreux de la boue du bas-côté.

C’est parti ! exulte Baleyte, le tireur, en prenant place derrière son canon de 75 mm.

Le char Évreux, tout comme les blindés Oran, Cherbourg, Rouen et Paris II, appartiennent à un peloton du 12e régiment de cuirassiers, commandé par le lieutenant Briot de la Crochais, chef du char Lisieux. Chaque Sherman est accompagné, comme un chien fidèle, par un half-track M3 du régiment de marche du Tchad.

À travers son épiscope, Trefalt voit devant lui le ruban luisant de la route, pour l’instant vide de toute présence, amie ou ennemie. Trefalt fonce, dépassant les 48 km/h et arrivant même, pour la première fois depuis le début de la campagne, à enclencher sa cinquième vitesse. À côté de lui, Fino, le radio, capte dans ses écouteurs les ordres donnés par les autres chefs de char, comme Zimmer, l’Alsacien, qui hurle soudain :

— Tire, mais tire-le donc, ce tékeulasse !

La cible est un Jagdpanther, surpris à découvert au détour d’un virage et qui s’enfuit sans insister. Sous Évreux, une explosion. Une mine. Par chance, elle n’a pas endommagé la chenille, et le peloton repart. Il atteint la côte qui mène à Brumath, l’un des faubourgs nord de Strasbourg. Soudain, la voix de Gélis, le chef de char, fait exploser les écouteurs de Fino.

— Stop ! crie-t-il. Recule, Trefalt !

Chenilles bloquées, le Sherman dérape sur quelques mètres. Un arbre, tranché net par un obus de 88, tombe sur le capot. Il s’en est fallu de peu pour qu’il n’atteigne la tourelle. Gélis a eu le bon réflexe : à 1 200 m de là, un second Jagdpanther disparaît au coin d’un bois.

— Fonce ! lance Gélis.

Trefalt enclenche la première, percute et repousse l’arbre abattu. Brumath est franchi dans la foulée.

— Nous serons les premiers, jubile Gélis, les premiers !

Comme ses camarades, il se grise de vitesse et il se voit déjà à Strasbourg. Venant d’en face, une Kübelwagen allemande fonce vers lui. D’un coup au but, Baleyte l’envoie exploser dans le décor, de même que, dix minutes plus tard, il aligne un à un les six camions qui arrivent sur sa gauche, par la route de Haguenau.

— Ralentis ! ordonne Gélis. Nous sommes tout seuls.

Trefalt grogne :

— Au lieu de dormir, les autres chauffeurs auraient dû régler leurs moteurs et on ne les aurait pas semés.

Ce 23 novembre, la libération de Strasbourg est en vue, incarnée par deux véhicules et dix-sept hommes : cinq dans l’Évreux et douze sur le half-track.

Dans sa tourelle, Baleyte organise le nettoyage, balayant au 75 tous les obstacles qui se présentent sur son chemin.

— Vas-y doucement, lui conseille Mounier, son chargeur, il ne reste que six containers de trois

— Tant pis, on finira à la mitrailleuse !

Il est 9 h 15. L’Évreux dépasse un panneau indicateur : « Strasbourg 4 km. »

C’est gagné ! hurle Trefalt.

Les autres chars du peloton du lieutenant Briot de la Crochais ont fini par les rejoindre. Le Lisieux, le Djemila, le Paris II et le Cherbourg se présentent moins de dix minutes plus tard à l’entrée nord e la ville. La matinée n’est pas trop avancée et, sans précautions particulières, civils et militaires vaquent à leurs occupations ordinaires. Les estafettes circulent à moto, les tramways trimbalent leurs cargaisons de ménagères et de flâneurs en feldgrau. Çà et là, quelques officiers escortent leurs femmes, encombrées de paniers : c’est l’heure du marché.

Et voici que la guerre fait son entrée dans la ville…

L’Évreux fonce. Baleyte tire rafale sur rafale, prenant pour cible les Allemands qui s’aventurent dans sa ligne de mire, certains pour leur malheur, ayant pris le Sherman pour un nouveau modèle de Panzer. Le char français passe. Derrière lui, le half-track embarque un civil qui se propose de les guider, par des itinéraires sûrs, jusqu’à Kehl. Gélis entend une explosion :

— Ça saute derrière nous !

Qu’importe, ils sont passés. Voici enfin le bassin Vauban, dernier obstacle avant le Rhin. Sur leur gauche, le reste de l’escadron les suit. C’est alors que, depuis le half-track de commandement, Jamier envoie en clair le message qui deviendra historique : « Tissu est dans iode. »

« Tissu» est l’indicatif du groupement Rouvillois du 12e régiment de cuirassiers, « Iode » celui de Strasbourg.

Ce simple message a galvanisé les autres escadrons. Bientôt, Briot de la Crochais est rejoint par le 1er escadron du capitaine Compagnon, qui fonce par les quais et arrive à point pour prêter main-forte aux Sherman qui se préparent à franchir le bassin Vauban sur le pont métallique. Le Rhin est à moins de 200 m devant. En tête, il y a toujours l’Évreux qui avance au ralenti, protégé par les poutrelles d’acier du pont. Il va déboucher…

Il débouche, et c’est alors qu’il semble à Trefalt que toute la ville lui tombe dessus : pas moins de sept charges creuses de Panzerfaust ont, ensemble, percuté le Sherman, heureusement sans gros dégâts.

Mais il doit faire marche arrière et se replier sous le tir des Allemands qui se sont ressaisis. Les canons de 75 des autres Sherman qui le couvrent réussissent à museler une batterie de PAK (Panzerabwehrkanone – canons antichars allemands) en train de se mettre en place.

La bataille est générale, le bruit infernal. Mais il s’avère bien vite que « Tissu » n’entrera pas en Allemagne aujourd’hui. À la suite du groupement Rouvillois, le groupement Dio est lui aussi entré dans la ville, mais par le nord-ouest, et se répand par les rues, guidé par des civils qui, spontanément, se sont portés à sa rencontre.

C’est ainsi que le sous-lieutenant Garnier est pris en charge par un volontaire qui le conduit par des petites rues sur la Adolf-Hitlerstrasse, où se trouve la Kommandantur. Garnier est un battant qui souhaite répéter, pour son propre compte, l’exploit accompli trois mois plus tôt à Paris par le lieutenant Karcher qui s’est emparé de l’hôtel Meurice, siège de I ‘état-major du général von Choltitz.        

Seulement, cette fois-ci, le coup de bluff fait long feu. Garnier devra attendre plus de trois heures et solliciter l’appui de plusieurs escadrons pour obtenir, enfin la reddition du général Vaterrodt et de son état-major, à 11 heures du matin. Rien n’est terminé pour autant, et, en dépit du vacarme volontairement provoqué par les Français pour masquer leur faiblesse numérique, les Allemands sont rapidement revenus de leur première surprise. Ils sont bien 20 000, retranchés dans la ceinture de fortifications qui protège les accès sud et sud-est de la ville. Ces ouvrages battent de leur feu les passages obligatoires et freinent la progression des autres unités de la 2e DB. On se bat entre les forts Joffre et Pétain et devant le fort Kléber. Décidément, la conquête de Strasbourg n’est pas aussi facile que l’avaient imaginé les escadrons de tête. Massu, avec son unité, le 2e bataillon du régiment de marche du Tchad, n’a pas insisté dès qu’il s’est heurté aux premières résistances. Il a fait demi-tour en entendant le message de Rouvillois, « Tissu est dans iode », et a « roqué » sur l’itinéraire dégagé.

Pendant ce temps, devant la cathédrale, les blindés légers des spahis se sont déployés en arc de cercle. Pour eux, qui ont traversé l’Afrique d’est en ouest, qui ont foncé à travers les routes de Normandie, de Lorraine et des Vosges, l’instant est solennel : ils vont pouvoir accomplir le serment de Koufra.

Maurice Lebrun. Crédit : DR.

Très vite, le spahi Maurice Lebrun a pris sa décision. Il fait confectionner un immense drapeau tricolore, le glisse dans sa combinaison de tankiste et grimpe tout en haut de la flèche unique de la cathédrale rose, 124 m au-dessus. Et là, il déploie les trois couleurs, sous les vivats de ses camarades et de la population qui, spontanément, se figent et lancent une vibrante Marseillaise. Lebrun est heureux, il est fier, il sait que, pour l’histoire, il sera celui par qui a été tenu le serment qu’un matin de février 1941, au Fezzan, avait prononcé cette poignée d’irréductibles regroupés autour d’un général.

Il n’est pas loin, le général Leclerc. Dès son entrée dans la ville, il a rassemblé les personnalités civiles et les chefs de la Résistance, à qui il allait confier l’administration de Strasbourq. Pour sa part, il sait que le combat n’est pas fini et qu’il doit coordonner les mouvements de ses groupements tactiques, faire le point et obtenir la reddition des troupes ennemies.

Toute la journée du 23, le lendemain et une partie du surlendemain, les troupes de Leclerc vont se battre un peu partout, autour des casernes, devant les forts, mais aussi dans les faubourgs, où vont se sacrifier des éléments retardateurs qui ont pour mission de couvrir le repli de la garnison allemande.

Le 25 novembre est placardé sur les murs de la ville le fameux ordre du jour qui, lui aussi, passera dans l’histoire :

« En cinq jours, vous avez traversé les Vosges malgré les défenses ennemies et libéré Strasbourg. Vous avez infligé à l’ennemi des pertes très sévères, fait plus de 9 000 prisonniers, détruit un matériel innombrable et désorganisé le dispositif allemand. Enfin et surtout, vous avez chassé l’envahisseur de la capitale de notre Alsace, rendant ainsi à la France et à son armée leur prestige d’hier… »

Au colonel Dio, son premier compagnon, le fidèle parmi les fidèles, venu au soir lui rendre compte de sa mission. Leclerc lance cette boutade :

Hein, mon vœux Dio ! On y est, cette fois ! Maintenant, on peut crever tous les deux.

Crever ? Il n’en est pas encore question. Certes, Strasbourg est libéré, mais tous savent que ce n’est qu’une ville assiégée : l’ennemi est toujours solidement implanté, de Wissembourg, au nord, jusqu’à Colmar, au sud. De plus, la division n’est reliée au reste du pays que par le fragile cordon ombilical de la route de Saverne. La prise d’armes qui clôture, le 26 novembre, cette victoire n’est que le prélude à d’autres combats…


Albert Zimmer

Albert Zimmer (1922-1944) : Il s’évade d’Alsace le 14 juillet 1941 pour échapper au STO allemand et rejoint après bien des aventures la 2e DB en formation au Maroc. Affecté au 501e RCC, il est nommé maréchal des logis.

Il est un des premiers à entrer dans Paris le 25 août. Il se porte volontaire pour saisir le pont de Kehl à la sortie de Strasbourg le 23 novembre 1944 : mission hautement symbolique pour lui que la libération de laa capitale d’Alsace. Il est tué dans la tourelle de son char à quelques mètres de son village natal La Wantzenau. La médaille militaire lui est attribuée à titre posthume.

Robert Fleig, né le  à Strasbourg, est un résistant français pendant la Seconde Guerre mondiale. Lors de la charge de la 2e division blindée pour libérer Strasbourg, il renseigne et guide la colonne du lieutenant-colonel Rouvillois du 12e RC et lui permet de surprendre les défenses allemandes et d’entrer dans la ville. Constamment en tête de la colonne, il meurt au combat le  (à 51 ans) à quelques mètres du pont de Kehl et de la frontière allemande. Il est cité à l’ordre de l’armée en août 1945 : « Alsacien au cœur ardent, s’est porté au-devant des troupes françaises en traversant les lignes. Après avoir effectué sur la demande du commandant du détachement, la reconnaissance du dispositif ennemi entre Dettwiller et Brumath, a rapporté des renseignements qui permirent la réduction par surprise des résistances. Le 23 novembre 1944, a constamment marché avec la pointe d’avant-garde prenant la tête de la colonne pour la traversée de Strasbourg. A été mortellement frappé alors qu’il atteignait les bords du Rhin. »

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