7 mars 1966 : Le Général de Gaulle retire la France du commandement intégré de l’OTAN.

Lettre du Président Charles de Gaulle (7 mars 1966).

Réponse du Président américain Lyndon B. Johnson (22 mars 1966).

Le 7 mars 1966, le général de Gaulle adresse au président américain Lyndon B. Johnson une lettre dans laquelle il annonce le retrait de la France du commandement militaire intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Cette décision, préparée de longue date, repose sur un principe cardinal : la reconquête par la France de l’entier exercice de sa souveraineté. Il y a soixante ans, jour pour jour, ce choix stratégique redessinait les relations transatlantiques sans rompre l’Alliance.

L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord est née le 4 avril 1949, dans le contexte de la confrontation naissante entre le bloc occidental et l’Union soviétique. Douze pays fondateurs, dont la France, les États-Unis et le Canada, signent alors à Washington un traité de défense collective destiné à protéger l’Europe occidentale face à la menace soviétique. En 1966, l’Alliance compte quinze membres, dont la République fédérale d’Allemagne, qui l’a rejointe en 1955. Son siège est installé à Paris depuis 1952.

Mais en dix-sept ans, la donne stratégique a profondément évolué. En 1949, les États-Unis étaient la seule puissance nucléaire. L’URSS a fait exploser sa première bombe atomique quelques semaines seulement après la signature du traité. Depuis, le Royaume-Uni, la France – avec son premier essai nucléaire dans le Sahara en février 1960 – puis la Chine ont rejoint le cercle des puissances atomiques. L’équilibre de la terreur entre Washington et Moscou a remplacé la supériorité absolue américaine, et l’hypothèse d’une confrontation directe en Europe paraît désormais moins probable qu’au début de la guerre froide.

Parallèlement, l’OTAN s’est orientée vers une intégration militaire de plus en plus étendue, plaçant les forces armées des pays membres sous des commandements unifiés dominés de facto par les États-Unis. Le Commandement suprême des forces alliées en Europe (SHAPE), installé à Rocquencourt puis à Saint-Germain-en-Laye, est dirigé par un général américain. Pour le général de Gaulle, cette architecture place la France dans une situation de subordination inacceptable.

Un processus engagé dès 1958

Le retrait du 7 mars 1966 n’est pas un coup de tonnerre isolé. Il constitue l’aboutissement d’un processus que de Gaulle a engagé dès son retour au pouvoir en 1958. Le fondateur de la Ve République nourrit en effet une ambition précise pour la France : celle d’une nation pleinement souveraine dans ses choix stratégiques et diplomatiques, qui ne dépende pas de la puissance américaine pour assurer sa défense.

Dès septembre 1958, il adresse au président Eisenhower et au Premier ministre Macmillan un mémorandum proposant la création d’un directoire tripartite franco-américano-britannique au sein de l’Alliance. La proposition reste lettre morte. De Gaulle en tire les conséquences et engage un retrait progressif. En 1959, les forces navales françaises de Méditerranée sont retirées du commandement intégré. En 1962, c’est au tour des forces de la Manche et de l’Atlantique. En juin 1959, le chef de l’État refuse le stockage d’armes nucléaires américaines sur le sol français, ce qui conduit les États-Unis à transférer hors de France environ deux cents avions militaires.

En janvier 1963, de Gaulle rejette la proposition américano-britannique de créer une force nucléaire multilatérale au sein de l’OTAN. La même année, il met son veto à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, la jugeant trop atlantiste. En juin 1963, la France retire ses forces navales de l’Atlantique et de la Manche du commandement allié. En 1964, la force de dissuasion nucléaire française devient opérationnelle, conférant à la France une capacité de défense autonome que de Gaulle refuse catégoriquement de placer sous un commandement étranger.

Dès 1964, le général confiait à son ministre de l’Information, Alain Peyrefitte, le fond de sa pensée en des termes dépourvus d’ambigüíté : « L’Alliance est souhaitable tant qu’une menace subsiste à l’Est ! L’Alliance, oui, mais pas l’OTAN, pas l’organisation militaire intégrée aux ordres des Américains. »

La conférence de presse du 21 février 1966

Le 21 février 1966, dans la salle des fêtes du palais de l’Élysée, le général de Gaulle tient une conférence de presse au cours de laquelle il prépare l’opinion à la décision qui sera formalisée deux semaines plus tard. Devant les journalistes, il expose sa lecture de l’évolution des rapports Est-Ouest et en tire les conséquences pour la politique de défense française.

De Gaulle relève que la menace soviétique qui justifiait l’architecture de l’OTAN à sa création a considérablement évolué. L’équilibre nucléaire entre les deux superpuissances rend désormais improbable une confrontation directe sur le sol européen. Dans le même temps, l’intervention américaine au Vietnam risque d’entraîner l’Europe, par le mécanisme de l’intégration, dans un conflit qui n’est pas le sien. Le président français formule alors la clé de sa démarche : l’incompatibilité entre la volonté de la France de disposer d’elle-même et une organisation de défense dans laquelle elle se trouve subordonnée.

Il précise néanmoins que cette décision ne constitue pas une rupture avec les alliés occidentaux. Il s’agit, dans ses termes, d’une « nécessaire adaptation ». La France entend rester membre de l’Alliance atlantique. Elle considère toujours qu’il est utile à sa sécurité et à celle de l’Occident d’être alliée à un certain nombre d’États, notamment aux États-Unis. Mais elle refuse désormais que son destin soit lié aux décisions prises dans un cadre où la prépondérance américaine s’exerce sans contrepoids.

 

Lettre du 7 mars 1966 : la souveraineté comme principe directeur

Le lundi 7 mars 1966, en fin d’après-midi, le ministre des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville convoque dans son bureau du Quai d’Orsay l’ambassadeur des États-Unis, Charles Bohlen. Il lui remet un message personnel du président de la République française destiné au président Lyndon B. Johnson. Par courtoisie, de Gaulle a tenu à prévenir son homologue américain avant toute notification officielle aux gouvernements membres de l’Alliance.

Dans cette lettre, le général de Gaulle commence par reconnaître la valeur de l’Alliance atlantique et le rôle essentiel joué par les États-Unis dans la sécurité de l’Occident. Il confirme l’intention de la France de rester partie au traité de Washington du 4 avril 1949 et rappelle sa résolution de combattre aux côtés de ses alliés en cas d’agression non provoquée contre l’un d’entre eux.

Mais l’essentiel du propos porte sur la souveraineté. De Gaulle écrit que les changements accomplis ou en cours depuis 1949, tant dans la situation internationale que dans la situation propre de la France et de ses forces, ne justifient plus les dispositions d’ordre militaire prises après la conclusion de l’Alliance. Il affirme alors, dans une formulation devenue célèbre, que la France se propose de « recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté, actuellement entamé par la présence permanente d’éléments militaires alliés ou par l’utilisation habituelle qui est faite de son ciel ».

Le mot souveraineté est ici le pivot de l’argumentation gaullienne. Il ne s’agit pas, dans l’esprit du président français, d’un concept abstrait ou rhétorique. Il désigne une réalité concrète et mesurable : le plein contrôle par un État de son territoire, de son espace aérien, de ses forces armées, de ses choix stratégiques. Or, au moment où de Gaulle écrit, des dizaines de milliers de militaires étrangers stationnent en France, des bases aériennes sont utilisées par des forces alliées sans contrôle français réel, et certaines installations ont même été utilisées comme relais pour des opérations que la France désapprouvait, notamment au Congo.

La lettre précise également les trois mesures concrètes qui découlent de ce principe : la cessation de la participation française aux commandements intégrés, la fin de la mise à disposition de forces françaises au profit de l’OTAN, et la demande de départ des éléments militaires étrangers du territoire national. De Gaulle se déclare toutefois prêt à régler avec les gouvernements alliés les mesures pratiques que ces décisions impliquent, et à s’entendre avec eux sur les facilités militaires mutuelles en cas de conflit commun.

La souveraineté française face à l’intégration atlantique

Pour comprendre la portée de la décision du 7 mars 1966, il faut mesurer ce que représentait concrètement l’intégration militaire pour la souveraineté française. De Gaulle l’a exprimé avec une netteté particulière lors du Conseil des ministres du 23 mars 1966, en relevant que l’intégration fonctionnait selon un double standard : les forces américaines restaient sous commandement américain tandis que les forces alliées étaient également placées sous commandement américain. En d’autres termes, l’intégration ne fonctionnait, dans les faits, que dans un sens.

Cette asymétrie touchait un point particulièrement sensible pour la France : la force de dissuasion nucléaire. Depuis que la France était devenue une puissance atomique, la question du contrôle de cette arme ultime se posait avec acuité. De Gaulle refusait catégoriquement que la décision d’emploi de l’arme nucléaire française puisse dépendre d’un commandement étranger. Pour lui, la dissuasion n’avait de sens que si elle demeurait sous l’autorité exclusive du chef de l’État français, garant de l’indépendance nationale.

Au-delà du nucléaire, la notion de souveraineté défendue par de Gaulle englobait la capacité de la France à mener une politique étrangère indépendante. Le contexte de la guerre du Vietnam illustrait le risque : par le mécanisme de l’intégration des forces et des bases, la France pouvait se trouver automatiquement impliquée dans un conflit décidé par Washington, sans avoir eu voix au chapitre. De Gaulle l’avait dit sans détour lors de sa conférence de presse du 21 février : l’imbrication du territoire, des communications et des bases françaises dans le système de commandement américain ne pouvait subsister plus longtemps.

Il faut noter également que de Gaulle lie la question de la souveraineté à celle de l’esprit de défense. Dans sa vision, une nation qui délègue la responsabilité de sa défense à un commandement étranger perd progressivement la conscience de son propre rôle et la volonté de se défendre par ses propres moyens. La souveraineté, pour de Gaulle, n’était pas un simple attribut juridique ; elle était la condition même de l’existence d’une nation libre, capable d’être utile à ses alliés précisément parce qu’elle conservait les mains libres.

Réactions et conséquences immédiates

Le 10 mars 1966, trois jours après la lettre à Johnson, un mémorandum est transmis aux quatorze alliés de la France au sein de l’OTAN. De Gaulle y réaffirme que l’Alliance doit se poursuivre aussi longtemps qu’elle apparaîtra nécessaire, mais que ses modalités d’organisation doivent être révisées. Un second aide-mémoire, daté du 29 mars, fixe les modalités pratiques : le retrait des états-majors et des bases devra être achevé au 1er avril 1967.

L’ampleur logistique de cette décision est considérable. Elle implique l’évacuation d’environ 27 000 militaires américains et canadiens, de 37 000 employés civils, et la fermeture d’une trentaine de bases aériennes et terrestres réparties sur le territoire français, de Châteauroux à Toul-Rosières, de Metz à Phalsbourg. Le quartier général des forces américaines en Europe, installé à Saint-Germain-en-Laye depuis 1954, ferme ses portes en mars 1967. Le siège de l’OTAN est transféré de Paris vers la Belgique.

Les réactions sont vives. Les alliés de la France au sein de l’OTAN réaffirment, dès le 18 mars 1966, leur foi dans l’intégration militaire et dans la stratégie d’action collective, considérant que le principe de souveraineté nationale absolue est dépassé. Le président Johnson, quant à lui, répond le 22 mars par une lettre dans laquelle il exprime sa perplexité face à l’argument selon lequel la présence de forces alliées porterait atteinte à la souveraineté française. Il adopte toutefois un ton mesuré, laissant la porte ouverte à un éventuel retour de la France.

En France même, la décision divise. La Fédération de la gauche démocrate et socialiste dépose en avril 1966 une motion de censure contre le gouvernement Pompidou, défendue notamment par Guy Mollet. René Pleven reproche au général de céder à une « mystique de l’indépendance nationale absolue ». Mais le gouvernement survit à la motion de censure, et l’opinion publique, dans sa majorité, soutient la démarche présidentielle.

Le retrait de la France est officiellement entériné lors de la conférence de l’OTAN à Bruxelles, le 8 juin 1966. Le 1er octobre 1966, la France retire son représentant du Comité militaire et du Comité des plans de défense. Au 1er avril 1967, il n’y a plus de présence militaire étrangère sur le sol français et les troupes françaises repassent intégralement sous commandement national. Les accords Ailleret-Lemnitzer, conclus en août 1967, redéfinissent le cadre de la coopération entre les forces françaises et celles de l’OTAN : la France coopère désormais sur décision souveraine de son gouvernement et sous commandement national exclusif.

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