De tout temps l’apparition d’armements nouveaux a amené le soldat à s’interroger sur la légitimité de leur emploi.


L’arrivée des drones sur le champ de bataille, ne transforme-t-elle pas le soldat en un opérateur éloigné partiellement déresponsabilisé ?

Le drone, rupture et révolution dans l’art de la guerre

Le bourreau et le robot

Le modèle occidental de la guerre a été bâti depuis l’antiquité sur la recherche de la bataille décisive afin qu’il en sorte, si possible et sans discussion, un vainqueur et un vaincu. Au cours des siècles le modèle a évolué en fonction des moyens mis en œuvre, des armes disponibles et du profil des combattants.

Les hoplites de la phalange grecque portent le bouclier à gauche et sont protégés à droite par les boucliers de la colonne voisine. C’est une formation totalement monolithique.

Les Romains améliorent l’organisation avec un dispositif plus dans la profondeur. La première vague d’hastati lance le pilum et engage ensuite la ligne adverse au glaive. La deuxième vague des principes lance à son tour le pilum par-dessus les hastati et soutient ou s’engage à son tour dans les espaces laissés libres par la première. Les combattants sont rassemblés autour du chef qui est au premier rang et de leur emblème, soudés par l’esprit de corps.

Ce modèle de combat perdure au cours des siècles y compris avec l’emploi de la poudre sur le champ de bataille dont le premier usage connu en Europe est son utilisation par les Anglais à CRÉCY. Néanmoins, l’arrivée du feu sur le champ de bataille va progressivement autoriser un combat plus à distance et bouleverser la psychologie du combattant habitué jusqu’alors à affronter l’ennemi les yeux dans les yeux et au corps à corps.

Sur mer, le vaisseau et ses canons vont balayer la tactique des galères, qui emportaient la décision en éperonnant l’adversaire avant de l’engager à l’arme banche. À TRAFALGAR, les canons anglais ne laisseront aucune chance aux navires français et espagnols.

L’accroissement considérable de la puissance de feu associée à une mobilité guère différente de celle des armées napoléoniennes explique les hécatombes des premiers mois de la première guerre mondiale. Au cours de la seconde guerre mondiale, les belligérants rechercheront toujours la bataille décisive jusqu’à l’emploi de l’arme atomique.

Depuis, le modèle occidental, qui fait la part belle au guerrier, au lien et à cet esprit de corps souvent invoqué, est confronté au modèle asymétrique que sont les insurrections, les guérillas, les guerres révolutionnaires et les actions terroristes. Dans ce modèle, l’affrontement direct et décisif est évité. C’est du temps, voire de l’imbrication, qu’on recherche pour user l’adversaire et son opinion publique sur le plan psychologique (pertes, coûts, médiatisation, etc.) jusqu’à ce qu’il décide d’abandonner la partie. Chez cet ennemi, le lien se noue et se cultive autour de la cause, de l’idéologie, lien définitivement établi par la mort d’anonymes délivrée dans l’acte terroriste, mais vu comme barbare par celui qui est frappé.

Ce long préambule avait pour but de montrer que des changements radicaux touchant les structures, les modèles et les mentalités sont en marche et qu’il faut savoir répondre à l’asymétrie par l’asymétrie en usant de l’avance technologique. Dans ce domaine, l’emploi de systèmes robotisés fait partie de ces nouvelles approches, systèmes robotisés au premier rang desquels se trouvent les drones (1).

L’emploi des drones comme arme de reconnaissance ou d’attaque dans la troisième dimension marque une rupture technologique, doctrinale mais aussi psychologique, voire éthique dans l’emploi de l’arme aérienne.

 

Des bombardements massifs à l’élimination de l’individu

Les tapis de bombes déversés sur les villes allemandes ou japonaises par l’US Air Force, les bombardements de Londres par la Luftwaffe, les V1 et V2 ont marqué la seconde guerre mondiale car, au-delà des objectifs que constituaient les gares, les ports ou les usines, il s’agissait de peser sur la capacité de résistance des populations en les terrorisant. Au cours de cette guerre, les pertes civiles ont excédé les pertes au combat.

Pour autant, se posait déjà le contexte des modalités des bombardements. L’un des aviateurs américains témoigne : « J’accomplissais ma mission près de quatre miles au-dessus du point d’impact. Dans ces circonstances, il est difficile d’avoir le moindre sentiment de porter atteinte à un ennemi (2) ». En revanche, lors des raids destructeurs sur TOKYO à altitude inférieure, certains pilotes qui visualisent les effets du bombardement affichent des troubles psychologiques au retour de mission.

Cette mise à distance de l’adversaire, de la cible qui semble déresponsabiliser l’auteur du bombardement à haute altitude autorise à s’interroger sur les pilotes de drones qui traitent leurs objectifs à l’autre bout du monde depuis leur base située dans le Nevada. Dans le film Good Kill, le héros, ancien pilote de chasse, à très grande distance de son ennemi, ne prend plus aucun risque et en arrive à ne plus supporter de visualiser avec force détails les résultats précis de ses frappes, à refuser de devenir selon lui un tueur. Jesse Glenn GRAY officier américain pendant la seconde guerre mondiale et philosophe écrit dans ses carnets, peut-être d’une façon prémonitoire : « Si nos guerres devaient transformer tous les combattants en tueurs, la vie civile serait menacée pour plusieurs générations, ou bien deviendrait tout simplement impossible. »

Certes, on ne peut pas évacuer le souci de nos sociétés occidentales de faire courir le minimum de risques à leurs soldats, voire à les évacuer totalement si la technologie le permet.

On voudra bien se souvenir de ce fameux concept du « zéro mort » (dans son camp uniquement, chacun l’aura compris) qui mérite un bref développement. Concept purement occidental, américain, le « zéro mort » est apparu au moment de la première guerre du Golfe de l’automne 1990 au 28 février 1991 avec, à l’origine, l’ambition légitime d’avoir la chaîne santé la plus performante possible pour sauver ses blessés. Mais la Somalie a ramené les Américains, avec le pragmatisme qui les caractérise, très rapidement aux réalités (3).

C’est devenu par extension pernicieuse un concept de pays riche dont les fondements sont à la fois économiques, géopolitiques et surtout sociétaux selon un argumentaire qui pourrait illustrer aussi le « zéro risque ».

Les fondements économiques s’inscrivent dans une maîtrise supposée ou espérée du tout technologique, des techniques de l’information et de la communication. Il s’agit de faire la guerre à distance, d’éloigner pour soi le pire, sans réciprocité.

Et c’est dans ce contexte que depuis une dizaine d’années, on assiste à une multiplication d’interventions par des drones armés. Ce mode d’action a été initié par les Israéliens pour des frappes chirurgicales contre les chefs du Hamas dans la bande de GAZA dès 1982. Les Américains ont vu tout l’intérêt de cette nouvelle arme, de ce nouveau mode d’action, pour lutter contre les mouvements terroristes dont l’attentat est le mode d’action privilégié (voiture piégée, kamikaze etc.). Le drone armé s’est imposé dans cette guerre. En effet, il est difficile d’arrêter un terroriste. Et quand on l’arrête, il est difficile de le faire parler, même en le torturant. Et ensuite, il est difficile de l’emprisonner (GUANTANAMO) alors qu’il n’y a pas de guerre juridiquement déclarée. Il devient beaucoup plus simple de le neutraliser, c’est-à-dire de le tuer. D’autant qu’il n’y a pas de risque, qu’il n’y pas ou peu d’images et que ce n’est pas très onéreux.

Mais, tout cela doit rester très secret. Aussi, chez les Américains, ce mode d’action est essentiellement du ressort de la CIA qui tient à jour la Kill List. Certains observateurs estiment actuellement que les victimes des drones américains sont de l’ordre de 6 000, dont nombre de dégâts collatéraux sur les accompagnateurs des cibles identifiées.

De l’éthique dans l’emploi des drones

Cette arme de rétorsion ou de répression pose-t-elle un problème d’éthique et ne dépossède-t-elle pas le soldat de ce qui lui avait jusqu’alors donné une place particulière dans l’histoire des sociétés et des civilisations de l’humanité en ce sens qu’il n’y a plus réciprocité du risque ? Tout comme souvent dans l’acte terroriste.

L’éthique. Voilà un mot qui fait recette. Mais est ce que l’éthique existe en tant que telle ? En fait, pour en faire un résumé succinct, il y a deux modèles d’éthique :

  • L’éthique déontologique. Cette forme d’éthique se conçoit indépendamment de toute conséquence qui pourrait résulter de nos actions. Pour le philosophe allemand Emmanuel KANT, on ne doit pas mentir pour éviter un mal car l’obligation de dire la vérité est absolue.
  • L’éthique téléologique. Elle met l’accent sur les finalités, sur les effets d’une action qui ne peut être jugée bonne ou mauvaise qu’en fonction des conséquences. Et c’est au résultat, après, que l’on peut juger du bien-fondé de la décision. D’ailleurs le philosophe français Alain BADIOU va jusqu’à dire que l’éthique n’existe pas, il n’y a que l’éthique des vérités (de la politique, de l’amour, de la science, de l’art) autrement dit l’éthique de situation.

Et pour ajouter à la complexité du sujet, l’économiste et sociologue allemand Max WEBER écrit dans son ouvrage Le savant et le diplomate : « Nous en arrivons ainsi au problème décisif. Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant : toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité [Verantwortungsethisch] ou selon l’éthique de la conviction [Gesinnungsethisch]. Cela ne veut pas dire que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction ».

Comparons par exemple les 6 000 victimes des drones américains aux 60 000 victimes civiles des bombardements alliés en France pour préparer et accompagner le débarquement de Normandie. Autres temps, autres mœurs ou à chaque situation la décision la plus pertinente ?

Winston CHURCHILL auquel ses amiraux expliquaient que l’on allait perdre la moitié des navires et les troupes transportées par milliers en traversant la méditerranée pour renforcer l’armée britannique en Égypte avait répondu : « Je sais, mais il en passera quand même. Voulez-vous que nous perdions la guerre ? ». Le même questionnement s’est sans doute posé au président américain Harry S. TRUMAN avant les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. En cela, ils rejoignaient SAINT-JUST qui disait que « la seule justification de la guerre, c’est la victoire ».

Aujourd’hui, le risque peut rentrer dans une évaluation calculée. Mais pas l’incertitude qui est perçue comme une menace inacceptable et intolérable. Autour de ce qui apparaît comme une exacerbation du principe de précaution se manifeste le refus de cette incertitude et l’attribution du pouvoir aux théoriciens, aux experts, mais pas aux pragmatiques.

Au bilan une morale de riches et d’intellectuels réservée à une élite de l’humanité mettant à distance l’autre, une vision illusoire d’un monde qui n’est qu’illusion. Comme l’écrit le philosophe Nassim Nicholas TALEB : « En fait, les universitaires et les théoriciens veulent apprendre aux oiseaux à voler ».

Dilution du lien et de la responsabilité

Dans l’équipe de pièce qui sert un canon, dans l’équipage de char qui progresse, dans le groupe de combat qui avance dans une ruelle, chacun a la certitude qu’il dépend de l’autre et que le camarade compte sur lui. La solidarité, cette fraternité d’armes que les combattants revendiquent est vécue au quotidien. Pour la seule mission d’un drone chargé d’éliminer une cible depuis la base de l’US Air Force, à CREECH dans le Nevada, les choses sont bien différentes : une équipe d’une quarantaine d’opérateurs est mobilisée pour assurer les trois huit. Elle est appuyée à distance depuis la Virginie par une soixantaine de personnels spécialisés de la CIA à LANGLEY. Pilotes, analystes, spécialistes des communications, interprétateurs d’images se croisent, se succèdent en attente du moment opportun où viendra l’ordre de tir du missile. Quelle est la part de chacun dans le succès ou l’échec de la mission, dans l’élimination de la cible avec ou sans dégâts collatéraux ? Il est bien difficile d’y répondre car ce fractionnement des tâches dans le temps, mais de tâches répétitives, de quasi routine dans un environnement aseptisé peut s’apparenter à un travail sur une chaine d’usine sauf qu’au bout de la chaîne, c’est la mort qui est donnée en ayant fait une totale confiance au système d’armes robotisé. Au bout du compte, c’est la perte du sens de la responsabilité individuelle lorsque l’individu est soumis à une autorité supérieure éloignée et inconnue qui peut être posée comme l’ont montré les expériences menées à Yale par Stanley MILGRAM en 1961.

Cette confiance dans les ordinateurs d’un système d’armes est sans doute à l’origine de la destruction du BOEING 777 au-dessus de l’Ukraine en juillet 2014, tout comme ce fut le cas pour l’avion de ligne iranien abattu en 1998 par le système radar Aegis de l’USS VINCENNES auquel l’équipage avait fait une totale confiance.

Forces et faiblesses du facteur humain

Un rapport interne de l’armée américaine a rapporté que les opérateurs de drones donnaient des signes d’un épuisement psychique en raison d’une augmentation sensible des missions, des critiques portant sur la portée de leur efficacité opérationnelle, en particulier les dégâts collatéraux diffusés sur la toile, et de la difficulté à faire cohabiter sur le même lieu une vie civile privée et une vie opérationnelle.

Il est vrai que l’ancien président américain Barack OBAMA, très réticent à engager des soldats sur le terrain, a largement employé ce système d’armes. Il appartient alors au commandement de gérer la fatigue opérationnelle et de donner du sens aux missions. En revanche, il est certain qu’il est plus difficile de gérer les conséquences psychologiques des missions sur les opérateurs compte tenu du peu de recul que l’on a sur l’impact de ces images, de cette guerre sur écran qui ressemble étrangement à un jeu vidéo violent. En la matière, certaines études tendent à montrer que ces jeux génèrent des comportements agressifs, une perte d’empathie, un décalage progressif avec le monde réel et un enfermement dans une bulle personnelle. Mais à chaque fois que l’on a recherché un lien de cause à effet à la suite d’un drame, il est apparu qu’il existait un terrain prédisposé chez l’individu en question (violence familiale, tendance suicidaire, désocialisation etc.). Néanmoins, on ne peut exclure les conséquences d’une image silencieuse de destruction humaine ou matérielle sur son auteur, d’une image qui peut provoquer une poussée brutale d’émotion alors qu’il n’y a pas eu la montée progressive du bon stress, du stress adapté compte tenu de l’environnement totalement sécurisé et climatisé.

En revanche, comme pour les militaires rentrant d’opération après plusieurs mois d’absence, les opérateurs de drones sont confrontés à un zapping brutal entre le monde de la violence guerrière et le monde civil. Mais avec une difficulté accrue, celle d’un temps de réadaptation très court qui est celui du trajet entre la base et le domicile. Et cela de manière répétée, quotidiennement. C’est dans ce contexte que la distorsion entre le théâtre d’opérations, là où le missile a été tiré et le lieu de stationnement, la base et le domicile proche, peut s’avérer psychiquement déstabilisante. D’autant qu’il est hors de question de raconter à l’épouse ou au voisin « sa journée de travail » couverte par le SECRET DÉFENSE. Mais on peut imaginer leurs regards interrogateurs ou leurs questionnements lorsque les médias annoncent telle ou telle élimination ou telle frappe avec dégâts collatéraux.

Pour autant, gageons que les solutions à ces difficultés que peuvent rencontrer certains opérateurs sont à rechercher entre les professionnels de la santé (médecins d’unité, spécialistes, psychologues) et le commandement par des actions de sélection et de prévention afin de renforcer la force morale de ces unités.

Conclusion

Les drones marquent incontestablement une étape importante vers des armes plus ou moins autonomes. Ces armes inquiètent nombre de scientifiques qui dénoncent cette nouvelle forme armée de l’intelligence artificielle. Le physicien Stephen HAWKING, peu avant sa mort, déclarait que « le développement d’une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à l’humanité ».

L’apparition des robots armés est cependant irréversible et penser qu’il est possible de les interdire est illusoire alors qu’on annonce pour demain la voiture intelligente et les robots domestiques. Arrivera-t-on à un équilibre de la terreur comme l’a produit l’arme nucléaire ou au contraire à « la troisième révolution de l’âge de la guerre après la poudre à canon et l’arme nucléaire » sans pouvoir imaginer ses conséquences ? À ce jour, il est trop tôt pour y répondre.

Enfin, cette révolution marquera-t-elle la disparition de l’homme de guerre qui a contribué à l’accouchement des nations et des civilisations ? Pour l’heure, même s’il se fait rare et si l’on cherche à l’emprisonner dans un monde banalisé, il reste encore aujourd’hui, quel que soit son grade, le spectateur et l’acteur privilégié d’une existence faite de risques surmontés qui font de lui un homme à part.

GCA (2S) Henri PONCET

Texte tiré du dossier 23 du G2S : L’éthique dans le métier des armes

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NOTES :

  1. En anglais un drone est un faux bourdon et ce terme désignait une cible volante dans les années 1930.
  2. Philip ARDERY, Bomber Pilot: A Memoir of World War II, LEXINGTON: University Press of Kentucky, 1978.
  3. Le 3 octobre 1993, durant l’opération de maintien de la paix RESTORE HOPE destinée à rétablir l’ordre en Somalie, l’armée américaine perd 18 hommes à MOGADISCIO. Cette défaite qui provoque le retrait rapide des troupes sera portée à l’écran, avec beaucoup de réalisme, par Ridley SCOTT dans La chute du faucon noir.
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