vendredi 30 septembre 2022

Guerre en Ukraine : pourquoi la Russie veut annexer les territoires séparatistes (Entretien du 20 septembre dans Le Figaro)

(A noter que cet entretien a eu lieu avant la déclaration de V. Poutine ce 20 septembre 2022 soir)

Guerre en Ukraine : pourquoi la Russie veut annexer les territoires séparatistes

Par Amaury Coutansais Pervinquière

ENTRETIEN – Quatre régions séparatistes vont organiser des référendums pour rejoindre la Russie entre les 23 et 27 septembre.

Le général (2S) François Chauvancy est consultant en géopolitique, docteur en sciences de l’information et de communication, et enseignant à l’Institut Catholique de Paris.

LE FIGARO. – Les régions de Kherson, Louhansk, Zaporijjia et Donetsk organisent à la fin de la semaine des référendums de rattachement à la Russie. Que changerait leur probable annexion ?

Général François CHAUVANCY. – Elle permettrait, puisque ces territoires passeraient sous le pavillon, l’autorité et la protection russes, de justifier leur protection auprès de la nation. Si les Ukrainiens devaient maintenir leurs attaques sur ces territoires, Vladimir Poutine pourrait donc exiger un effort supplémentaire afin de les défendre. Ce qui, in fine, pose deux questions : l’opportunité d’une mobilisation générale ou partielle, et l’utilisation d’une arme nucléaire. La doctrine russe prévoit en effet l’utilisation de la dissuasion nucléaire en cas d’agression de son territoire.

Début septembre, les autorités d’occupation du sud de l’Ukraine (oblasts de Kherson et de Zaporijjia) avaient repoussé l’organisation de référendum de rattachement à la Russie. Pourquoi un tel revirement aujourd’hui ?

Je pense que la difficulté militaire est telle que Vladimir Poutine craint que son armée ne soit pas en mesure de résister à la poussée ukrainienne dans le sud et l’est de l’Ukraine. Si elle ne peut garantir la protection de ces territoires, conquis avec difficulté, cela remettrait en cause les objectifs de «l’opération militaire spéciale». Perdre le Donbass ou la Crimée décrédibiliserait la Russie. Et, quel que soit le régime autoritaire, le chef peut être mis hors d’état de gouverner dans ce type de situation.

Quant aux référendums, je ne vois pas comment les séparatistes pourraient les organiser dans de bonnes conditions d’ici à trois jours. Ils sont donc viciés d’avance. Ce seront des référendums Potemkine.

La Douma a voté le 20 septembre plusieurs amendements dans le Code pénal incluant les termes de « mobilisation générale » et de « loi martiale ». Une mobilisation générale est-elle envisageable ?

Elle est, sans aucun doute, une arme potentielle. La mobilisation, quand bien même la jeunesse russe voudrait se battre, ne veut pas dire que la troupe sera bien formée. Pour ce faire, il faut au moins plusieurs mois. Pour lier le calendrier militaire au calendrier juridique, la guerre devrait donc durer au moins jusqu’au printemps.

Je ne crois donc pas à la mobilisation générale, mais la mobilisation partielle qui s’appuierait sur l’utilisation des conscrits me paraît une option envisageable. En effet, l’armée professionnelle est trop usée et nécessite une ressource humaine rapidement mobilisable.

La Russie se réserve le droit d’utiliser son arsenal nucléaire en cas d’agression sur son territoire. Or, l’annexion intégrerait les territoires séparatistes à la Russie. Peut-on craindre une utilisation de l’arme nucléaire ?

Depuis le début de la guerre, je répète que l’option nucléaire ne doit pas être négligée. Au moins comme une possibilité. Ce risque a été pris en compte par l’administration américaine, Joe Biden a mis en garde la Russie contre toute utilisation d’armes nucléaires ou chimiques. Quant à l’arme nucléaire tactique souvent évoquée, elle n’aurait qu’une faible puissance irradiant une zone de deux à trois kilomètres carrés avec un effet militaire faible en termes de souffle.

L’emploi d’une telle arme pourrait appeler en réponse une réaction du même type. Ce qui ne veut pas dire que des infrastructures ou des groupements humains seraient visés. De plus, elle signerait la fin d’un tabou dont l’enchaînement est imprévisible.

Quelle pourrait être la réaction des Occidentaux en cas d’annexions ?

C’est une bonne question. À mon sens, la réaction sera plutôt ukrainienne qu’occidentale. Les Occidentaux, eux, maintiendront leurs efforts et leurs condamnations en laissant la guerre se dérouler avec le sang des Ukrainiens qui voudront reprendre leur terre. Sauf effondrement de l’armée russe, qui est une hypothèse peu crédible, je vois mal l’Ukraine reprendre son territoire d’ici à l’hiver. En attendant, les livraisons d’armes se poursuivront et la fin de l’hiver pourrait signer la reprise des hostilités.

François CHAUVANCY
François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence et de propagande dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Depuis mars 2022, il est consultant en géopolitique sur LCI notamment sur la guerre en Ukraine. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
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2 Commentaires

  1. A) La doctrine d’emploi de l’arme nucléaire est connue (version de 2020) et semble décrite complètement ici:
    https://tass.com/defense/1163285
    On a donc:
    1) pas de frappes en premier (la détection de missiles dirigée contre la Russie est celle d’une agression préalable)
    2) pas de frappes stratégiques simples, l’emploi du nucléaire contre une agression conventionnelle supposant la mise en cause de l’existence même l’État Russe.

    B) La mobilisation partielle concerne des réservistes dotés d’une expérience militaire et en aucun cas des conscrits.

    C) Les référendums ont lieu et valideront l’appartenance de ces régions à la fédération de Russie, selon les critères de la Fédération de Russie. Les qualifier de « Potemkine » est une remarque raciste sans intérêt.

    • merci pour votre commentaire, en particulier le point A.
      En revanche, les points B et C de vos commentaires ne semblent pas réellement correspondre aux témoignages qui circulent: expérience militaire des réservistes, validité des référendums (referenda)…
      Quant au lien avec le racisme, le lien me semble bien peu pertinent.
      Cordialement

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