Il y eut un Président (américain) qui haïssait la guerre


Les élites américaines voyaient la guerre comme une tragique nécessité. Maintenant, elles y sont complètement accrocs.

Au même titre que George Washington et Abraham Lincoln, Franklin D. Roosevelt est souvent salué comme l’un des plus grands présidents des États-Unis. Roosevelt a donné de l’espoir aux Américains durant la Grande dépression, créé des institutions-clés comme la Sécurité sociale qui demeurent largement populaire aujourd’hui, conduit le pays à la victoire durant la Deuxième Guerre mondiale, et généré une large coalition politique qui a perduré des décennies. Il a commis des erreurs, comme tous les présidents, mais c’est sans surprise qu’il est encore regardé avec révérence.

Il y a 83 ans, le 24 août 1936, Roosevelt fit un discours à Chautauqua au nord de l’État de New-York, tenant la promesse qu’il avait faite lors de son investiture en 1933. Il s’agit d’un discours remarquable, où Roosevelt expose ses pensées sur l’approche américaine idéale des affaires internationales. Il explique sa politique de « bon voisinage » envers l’Amérique latine, ainsi que sa croyance selon laquelle même si un échange international plus libéral n’empêchera pas la guerre, « sans un échange international plus libéral, la guerre est une suite naturelle. »  

Pour moi, le trait le plus remarquable de ce discours est la dénonciation sans détours, vivace et passionnée de la guerre, exprimée avec une candeur qui est de nos jours presque totalement absente des discours politiques. Après avoir clarifié que « nous ne sommes pas isolationnistes, excepté dans la mesure où nous cherchons à nous isoler complètement de la guerre », il admet que « tant que la guerre existera sur Terre, il y aura un risque que même la nation qui souhaite ardemment la paix sera poussée vers la guerre. »

Mais il poursuit ainsi :

« J’ai vu la guerre. J’ai vu la guerre sur terre et sur mer. J’ai vu le sang couler des blessures. J’ai vu des hommes cracher leurs poumons gazés. J’ai vu les morts dans la boue. J’ai vu les villes détruites. J’ai vu 200 hommes boitillants, épuisés, au bout du rouleau, les survivants d’un régiment de 1 000 qui avançaient 48 heures avant. J’ai vu des enfants affamés. J’ai vu l’agonie de mères et d’épouses. Je hais la guerre. »

Roosevelt rappelle ensuite à ses auditeurs que la guerre peut avoir des causes multiples (y compris, dans un passage qui nous parle certainement aujourd’hui, « les fanatismes politiques où s’entremêlent les haines raciales »). Il espère préserver la neutralité des États-Unis, peu importe où le conflit jaillit, et prévient contre les quelques hommes égoïstes qui chercheraient à impliquer le pays dans la guerre seulement pour dégager des profits. Pour être certain que le pays ne choisisse pas les profits au détriment de la paix, il appelle à « la méditation, la prière et soutien positif du peuple américain qui comme nous cherche la paix. »

Finalement, pour tout ceci, Roosevelt ne laisse aucun doute que le peuple américain se défendra, ainsi que ses intérêts, si on lui impose la guerre. Dans son paragraphe de conclusion, il déclare : « des nations plus distantes qui nous veulent du mal plutôt que du bien, elles savent que nous sommes forts ; elles savent que nous saurons nous défendre et défendrons notre périmètre. » Et c’est précisément ce que Roosevelt a fait.

Sérieusement, connaissez-vous un président américain récent qui ait parlé de la guerre et de la paix en de tels termes, avec une passion et une franchise égales ?

Bill Clinton n’était pas militariste mais il était tellement soucieux d’être étiqueté comme colombe, qu’il a continué à doper les dépenses militaires, en tirant des missiles de croisière sans réfléchir, et en supposant aveuglément qu’exporter la démocratie, étendre les échanges et donner des garanties sécuritaires indéfinies suffirait à apporter la paix dans le monde. Et lorsqu’il a eu une occasion en or de négocier une paix israélo-palestinienne durable, il s’est planté.

En contraste, George W. Bush était garçon fraternel et fanfaron qui a apporté la guerre en plusieurs endroits et la paix nulle part. Il aimait poser dans une combinaison de vol élégante et délivrer des discours moralement chargés et au verbe haut, mais les guerres inutiles qu’il a engagées ont tué des centaines de milliers de gens et sévèrement ébréché la position mondiale de l’Amérique.

Barack Obama se serait probablement évanoui pour chaque meurtre ciblé et chaque grande décision militaire mais il a aussi accéléré la guerre par drone, envoyé à mauvais escient des troupes additionnelles en Afghanistan, contribué à transformer la Libye en État failli et tacitement appuyé la guerre menée au Yémen par les Saoudiens. Et lorsqu’on lui a décerné le prix Nobel de la Paix (!), son discours de réception se focalisait aussi bien sur la défense du rôle de l’Amérique dans le monde, y compris son usage étendu de la force armée, que sur les louanges des vertus iréniques et des mesures qui doivent être prises pour faire avancer la paix.

Ironiquement, bien que Donald Trump aime les parades militaires, les vols de démonstration et les autres attributs de la force militaire, il semble plutôt se méfier de la guerre. Comme l’ancien vice-président Dick Cheney, qui chercha et obtint cinq reports séparés de son enrôlement pour le Vietnam, Trump (ou son père) voyait apparemment le service militaire comme quelque chose à quoi seuls les moins fortunés devaient se soumettre.  En tant que Président, il semble reconnaître que l’engagement dans une nouvelle guerre pourrait l’affaiblir politiquement, même si ses conseillers les plus rapaces le poussent toujours dans cette voie. Et nous devons encore l’entendre louer les vertus de la paix aussi candidement que Roosevelt l’a fait en 1936.  

Regardez, nul besoin de dire à un réaliste comme moi que nous vivons dans un monde imparfait et que la paix perpétuelle est une chimère. Mais la difficulté de la tâche est précisément ce qui mérite une attention sérieuse. Là, au lieu d’embrasser la paix comme une vertu, les politiciens américains se donnent beaucoup de mal pour montrer comme ils sont durs et à quel point ils sont prêts à envoyer les Américains sur la voie de la douleur pour l’emporter sur un ennemi supposé. Toutefois, quand parlent-ils de comprendre les origines complexes des conflits les plus contemporains ? Quand essaient-ils de montrer de l’empathie envers les adversaires des États-Unis, non pour être d’accord avec eux mais pour comprendre leur position et trouver un moyen de changer leur comportement sans avoir recours aux menaces, à la coercition ou à la violence ? Quand des politiciens influents disent-ils, comme Roosevelt, qu’ils « haïssent la guerre » ?

Comme je l’ai dit plus tôt, le désintérêt américain pour la paix n’est pas seulement moralement douteux ; il est stratégiquement myope.

Les États-Unis ne devraient pas reculer devant le combat, si un combat leur est imposé mais cela devrait être le dernier ressort du pays et non sa première impulsion. Les États-Unis sont remarquablement protégés contre la plupart des menaces extérieures et, hormis la malfaisance politique à domicile (cf. l’administration Trump), la seule chose qui pourrait vriller tout cela à court terme est une grosse guerre. La guerre nuit aux affaires (à moins d’être Boeing ou Lockheed Martin) et a tendance à élever les gens qui sont doués pour le maniement de la violence mais peu enclins à construire des institutions, des communautés et des entreprises. Lorsque vous êtes déjà au sommet, encourager l’usage de la force est imprudent ; c’est stupide. La paix, en résumé, est presque toujours dans l’intérêt stratégique de l’Amérique.

Ce qui rend même cela plus surprenant que le mot a presque entièrement disparu du vocabulaire stratégique des Américains, et je pense qu’ici deux facteurs majeurs prévalent. Le premier est que peu de politiciens (et particulièrement des présidents) ont « vu la guerre » comme Roosevelt. Harry Truman l’a vue, tout comme Dwight D. Eisenhower (évidemment), John F. Kennedy, Richard Nixon, Lyndon Johnson, Gerald Ford et George H. W. Bush. Inutile de dire qu’aucun président post-Guerre froide n’a jamais vu la guerre de la même manière.

Également important, à la fois la classe politique et le public ont ingurgité un brassin toxique de rhétorique, d’imagerie et d’argumentation militaristes pendant des décennies. Les Américains acclament les troupes aux matchs de baseball, font des signes de la main avec insouciance lors des vols de démonstration et financent toutes leurs aventures militaires en empruntant de l’argent pour ne rien avoir à sacrifier maintenant.

Pendant l’ère Roosevelt, les Américains rechignaient encore à « partir à l’étranger en quête de monstres à détruire », mais ils se sont défendus avec une férocité inattendue quand on les a attaqués. Ils étaient lents à la colère mais unis dans la réaction. Aujourd’hui, c’est tout l’inverse : ils ont la gâchette facile, sous réserve qu’aucun n’ait trop à faire une fois que les balles fusent. Au lieu de voir la guerre comme une tragique nécessité à éviter autant que possible, les Américains la considèrent comme une « option politique » plutôt saine qui se passe dans des pays que beaucoup ne savent pas localiser et qui est menée essentiellement par des drones, l’aviation et des volontaires. Les Américains combattent en permanence mais sans but clair ou résolution ferme. Comme on peut s’y attendre, ils perdent habituellement, bien que les autres en paient un prix bien plus élevé qu’eux.  

Il y a de vagues signes de changement dans cette situation, après 25 ans d’aventures à l’Etranger la plupart ratées. L’élite de la politique étrangère est peut-être devenue accroc à la guerre mais les dépendants de longue durée décident parfois de changer de vie et d’arrêter.  Comme mentionné plus haut, Trump n’a encore entamé aucune nouvelle guerre, et ses adversaires Démocrates ne poussent pas non plus à la guerre. Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Tulsi Gabbard ont un passif plutôt correct (mais pas parfait) sur cette problématique de taille, et chacun d’eux s’est exprimé en s’opposant au soutien américain à la guerre au Yémen menée par les Saoudiens. Pete Buttigieg veut que les Etats-Unis se repose moins sur la force militaire dans certaines zones (mais pas d’autres), Kamala Harris a été plutôt silencieuse sur le sujet, et les autres candidats de tête ont des passifs plus mitigés. N’oubliez pas que Joe Biden a voté en faveur de la guerre en Irak, et Cory Booker comme Amy Klobuchar penchent vers des caps plus rapaces.

J’attends que l’un d’eux se mette à parler ouvertement et intelligemment de la paix. De quoi a-t-on besoin pour la promouvoir, et comment les États-Unis peuvent-ils utiliser leur force toujours considérable pour se tenir à l’écart de la guerre et aider les autres à fuir ses serres destructrices ? Si un des candidats de 2020 décide d’aborder de front cette problématique, il devrait commencer par la lecture de ce qu’un président a une fois dit, voilà 83 ans.

Auteur : Stephen M. WALT

Traduction de l’anglais pour THEATRUM BELLI : Robert ENGELMANN

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