« La guerre rapproche les Animaux des Hommes » : un texte d’Alphonse Labitte de 1917


Depuis plus de deux ans que la guerre exerce ses ravages sur notre beau sol de France, son action a déterminé, sur certains animaux d’espèces très différentes, qui ont été directement engagés, des observations intéressantes à connaître.

Si quelques-uns de ces animaux nous ont été désagréables et nuisibles, comme les insectes parasitaires, les souris et les rats, d’autres nous ont rendu de très réels services, tels les chevaux, les chiens, les bêtes de somme et même celles de basse-cour. Plusieurs sont encore utiles à nos poilus par les distractions qu’elles leur apportent dans cette vie de tranchées où les heures sont parfois si longues et toujours si monotones ! L’armée possède une cavalerie très importante ; on peut dire sans se tromper que toutes les races de chevaux y sont représentées. Toutes les races de chien participent aussi à la défense nationale. L’armée a besoin dans son organisation de plusieurs milliers d’individus de l’espèce canine. Ils sont employés aux écoutes dans les postes avancés, dans les ambulances, où ils rendent de magnifiques services. Combien de nos malheureux blessés doivent leur salut au flair, au courage, au dévouement de ces intelligents animaux! Combien de vies humaines ils ont arrachées à la mort ! Quelle inlassable patience ils mettent à la recherche des blessés, des hommes disparus! Le chien de guerre a son livret militaire, portant son matricule ; il touche une ration personnelle composée de 650 grammes de viande, 350 grammes de pain, 100 grammes de riz ou de pâte, 300 grammes de légumes frais et 15 grammes environ de sel. A l’une des visites de M. Poincaré en Alsace, lors de la revue qu’il passa de plusieurs bataillons de chasseurs alpins, en tête du bataillon, aux côtés du commandant se trouvait le chien de guerre Pyrame, auxiliaire de sentinelles. Le brave animal fut présenté au Président de la République, qui apprit de la bouche même de son conducteur, le chasseur Court, les services signalés rendus par lui. Le Président de la République fit alors remettre à Pyrame une étoile, insigne d’éclaireur : c’est la croix de guerre de nos poilus à quatre pattes. En général, tous les animaux vivant dans la zone où l’on se bat, se sont accoutumés au va-et-vient, à la circulation, aux bruits de la fusillade, aux explosions , aux éclatements de la mitraille. 

Le lièvre, poltron en temps de paix, dans la tranquillité et le calme des champs et des bois, maintenant gîte, joue et s’ébat, là où vient d’éclater une bombe. Les chevreuils sont restés dans leurs taillis, visités par les projectiles; ils semblent moins inquiets que dans nos bois paisibles. Le sergent mitrailleur Louis Rousseau nous dit, dans le Bulletin de la Société nationale d’acclimatation, que les sangliers abondent dans son secteur, ou de jeunes marcassins ont été capturés à la main ; nos soldats en font l’élevage. Quant aux renards, ils n’ont pas abandonné leurs terriers, et des renardeaux, enlevés à leurs parents, font l’amusement du personnel d’une ambulance régimentaire établie dans les bois. M. de la Fuye écrit de son côté qu’aux environs de Reims, les perdreaux, toujours très nombreux, vont coucher entre les tranchées françaises et les tranchées allemandes, au milieu des réseaux de fils de fer barbelés. Des poules d’eau n’ont pas déserté un petit étang, malgré la pluie de balles semées autour d’elles par des obus fusants. D’ailleurs, nombreux sont les oiseaux qui, en dépit d’une canonnade qui n’a aucun arrêt, n’ont cessé de fréquenter les bois ou les buissons restés debout aux environs de la ligne de feu. Dans les régions où, pour raisons stratégiques, ou par suite des bombardements les arbres et les buissons ont disparu, les oiseaux habitués à construire leurs nids à une certaine distance du sol les ont établis sur le sol même; les verdiers et les linots procédèrent ainsi et firent leur ponte printanière comme de coutume. Malgré les explosions multiples de jour et de nuit, les oiseaux migrateurs : geais, grives, tourterelles, coucous, etc., vivent leur vie habituelle, construisent leurs nids, couvent et s’en vont aux provisions, cherchant la nourriture pour leurs jeunes. Des couvées s’élèvent sur des affûts de canons disloqués, dans des pans de murailles écroulées, sous des ferrailles abandonnées. Les grands rapaces diurnes sont quelquefois une cause d’émotion ; quand ils planent assez loin, on les prend volontiers pour des aéroplanes ennemis. Les moineaux francs, sous les bombardements les plus énergiques, montrent une quiétude extraordinaire. On sait que les rats font des tranchées leur demeure; non seulement ils se nourrissent de tous les détritus, mais aussi de tout ce que les poilus n’ont pas mis hors de leurs atteintes ; les artifices astucieux qu’ils emploient pour arriver à leurs fins sont inconcevables. Ils dansent des sarabandes nocturnes sur le corps des dormeurs ; ils se livrent à des jeux nombreux, et, dans la nuit, les sentinelles entendent des bruits suspects dans les réseaux de fil de fer, comme des sortes de rampements, qu’on ne sait, dans l’obscurité, à quoi attribuer. Un officier d’artillerie lourde, arrêté quelque temps dans un secteur assez tranquille, a capturé 62 taupes, dont il a fait faire une magnifique fourrure. Les lézards, les jours de soleil, se voient assez fréquemment sur les talus des tranchées, se chauffant, guettant leurs proies paisiblement, alors que le canon tonne à quelques pas d’eux. Le sous-lieutenant Jean Lépine, nous disait un jour combien il avait été touché par la mémoire et l’affection réelle d’un chat. Il était resté de longs mois dans la même tranchée et il y avait recueilli un matou échappé d’une ferme incendiée. Ce chat, il l’avait soigné, nourri, et celui-ci était devenu son compagnon de tous les instants. L’officier dut quitter sa tranchée et ne put emmener l’animal. Trois mois après, le sous-lieutenant, par un jeu du hasard, y revint, et quelle ne fut pas sa surprise en voyant son matou venir au-devant de lui en gambadant joyeusement et lui faire mille caresses. On sait que nos soldats, aussi les soldats anglais, ont des mascottes qu’ils emmènent un peu partout, de tranchée en tranchée, de cantonnement en cantonnement. Ce n’est pas qu’ils aient une foi absolu en leur efficacité, mais les animaux ou objets qui les représentent sont généralement pour eux des. souvenirs du foyer, auxquels ils attachent une pensée, un souvenir, une affection, une espérance.

Les Hindous avaient apporté leurs fétiches ; beaucoup étaient ries animaux vivants: singes, chats, oiseaux, etc. ; ils les avaient amenés, avec les plus grands soins, de leur pays lointain, animaux parfois encombrants – dans l’armée anglaise, cela importe peu – mais ils devenaient pour eux de véritables talismans qui devaient les préserver de tout accident à la guerre. Je veux terminer cette étude sur les animaux qui participent à la guerre, ou qui la subissent, par ces intéressantes observations que m’a envoyées le caporal Marcel Mellerio, en faisant remarquer le sang-froid, la simplicité admirables avec lesquels le jeune fantassin note ses impressions, remarque les faits et gestes des bêtes qu’il observe, au milieu des éclatements d’obus et de grenades. Comme s’il était en villégiature, il étudie la nature dans ses infiniment petits, et il inscrit ses notes sur son carnet de route : « Entre le 1er et le 5 février, une fouille dans des souches me donne: un silphe noir d’assez petite taille; un Carabus canienulatus ; cinq Carabus auronitens et deux larves de longicornes. Le tout est renfermé avec un peu de mousse, de terre humide et d’aiguilles de pin (dans la louable intention d’en faire un colis pour mon père) et aussi dans une boîte en fer-blanc, ayant la forme approximative d’un parallélipipède, portant de vagues dessins hollandais en couleurs et qui primitivement avait contenu 100 grammes de cacao. Silphe et larves devaient servir de nourritures aux carabes, mais, deux ou trois jours après, en ouvrant la boîte, je trouve le silphe toujours vivant ; les deux larves étaient mortes mais non dévorées. A ce moment, je dois quitter brusquement le secteur. Après plusieurs jours de marche, par un temps à ne pas mettre un chien dehors, nous arrivons au repos, mais il nous faut en repartir précipitamment et, étant données les circonstances motivant ce départ, je laisse ma boîte dans mon sac et néglige complètement de m’en occuper. Alors commence pour moi un trimbalpge à grande échelle que je vous raconterai plus tard, quand j’aurai des loisirs. Le 12 mars, au bivouac dans un bois, je vois voler au soleil de nombreuses aphodies à élytres rouges ; le 19, sur un coteau broussailleux, s’éparpillent dans l’air de nombreux insectes ; dans le trou où nous nous abritons tant bien que mal des obus, se promène sans hâte une grosse femelle de timarcha cariaria.

Entre le 25 et le 30 du même mois, j’aperçois, dans le boyau où j’attends l’ordre d’ attaquer, une procession de Feronia, en même temps qu’au-dessus de ma tête une énorme femelle de Bombus terrestris zigzague en bourdonnant; un joli papillon, le citron, volette de droite et de gauche éperdument. Le 3 avril, alerte. Je passe d’un bois dans un autre et je m’abrite dans un boyau. Là, en remettant un peu d’ordre dans mon sac, j’y place deux fossiles, coquillages pétrifiés, que j’avais découverts en première ligne en creusant dans la glaise un abri pour remplacer celui qu’un obus de taille inusitée avait fait écrouler sur ma tête. La première idée qui me vint, c’est d’ouvrir la boîte de cacao, qui ne devait plus contenir que les cadavres de mes insectes; mais lorsque j’ouvre la boîte, les cadavres se mettent à gigoter avec énergie et je reste un instant stupide à ce spectacle ; mais mon bon cœur s’émeut et me ramène à la réalité. Je décide de mettre fin à cette expérience cruelle, quoique involontaire, et de faire de mes victimes mes commensaux. Pour réparer mes torts à leur égard, je saisis ma gamelle qui, entre nous, est un prodige de saleté (comme le reste de mon individu), et j’en extrais ma portion de viande bouillie, dont je distrais un morceau que je découpe et sur lequel mes six carabes et mon silphe, tous bien vivant, se jettent avec avidité.

L’après-midi, ayant pu me procurer un quart d’eau qui, jusque-là, m’avait manqué, j’en verse quelques gouttes dans la boîte. Moi qui me plains de la parcimonie du gouvernement dans les repas qu’il me donne, que pourraient dire de moi ces pauvres bêtes captives. Je dois vous signaler aussi la rencontre qui m’a absolument enchanté de la larve des Lina, que je connaissais bien, mais que je n’avais pas examinée attentivement. C’est une larve noire et blanche, molle, grasse et poilue. En la taquinant, on l’amène à faire perler au bout de ses poils des gouttelettes d’un liquide blanc et laiteux et d’une odeur agréable. Lorsqu’on lui rend la tranquillité, elle rentre ou réabsorbe ces gouttelettes, comme une bulle de savon d’une paille qu’on retire de sa bouche, lorsque, enfants, nous nous amusions à faire des ballons avec la mousse du savon. Si, avant leur réabsorption, j’enlevais les gouttelettes, celles-ci ne pouvaient plus se reproduire; il fallait un assez long temps avant que la larve en ait sécrété de nouvelles. »

Un autre jeune poilu me signale que, dans les tranchées de Tracy-le-Mont, il a rencontré des taupes, des musaraignes le surmulot (jamais le rat noir), le mulot, le campagnol, le rat des moissons (ou souris-naine), la souris commune et un exemplaire du muscabotin, toute une ménagerie, quoi! Beaucoup d’abeilles dont les ruchers ont été abandonnés ou détruits, revenues à l’état sauvage, accrochent leurs essaims aux branches d’arbre, dans de vieux troncs au cœur vermoulu, dans les logis inhabités, aux poutrelles branlantes des chaumières. Les mouches sont devenues légion ; la cause principale de leur augmentation provient de ce que l’enfouissement ou l’incinération des immondices ne sont pas toujours faits comme ils devraient. La puce n’a pas profité outre mesure de la guerre, mais le pou, aujourd’hui devenu célèbre sur tous les fronts, a pris une grande place – trop grande – dans la vie du poilu. M. Edmond Perrier (Bulletin des Armées, n°1 de la nouvelle série) fait un éloquent appel aux observations scientifiques sur le front ; il pourra se convaincre, en lisant celles du caporal Mellerio, qu’il a été entendu. Sous la mitraille, de jeunes adeptes des sciences naturelles, avec une simplicité admirable, sans appréhension du danger qui les menace, recherchent et recueillent les spécimens intéressants qu’ils peuvent rencontrer ou surprendre ; ils inscrivent avec célérité les observations qu’ils font. En somme, pour tout ce que nous connaissons du comportement des animaux dans la guerre, il semblerait que, malgré les ruines et les dévastations, ils se confient en la nature, la grande créatrice, y apportant, comme dans la paix, l’amour et la vie, plus puissants que la haine et la mort. 

Alphonse Labitte (1917)

Almanach du Petit Parisien 

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