jeudi 7 juillet 2022

Le naufrage de Vladimir Poutine

Vladimir Poutine a fini par reconnaître les républiques séparatistes du Donbass. Certains ricanent et s’extasient : encore un coup de maître du joueur d’échec du Kremlin. Il s’agit au contraire de sa plus grosse faute en termes de politique étrangère.

Les dirigeants Ukrainiens ne sauraient être exemptés de leurs lourdes responsabilités dans la crise avec leurs provinces orientales. Ils n’avaient pas grand-chose à perdre, quelques russophones ombrageux et un patrimoine industriel hérité de l’ère soviétique. En contrepartie, ils pouvaient se présenter en victimes des Russes avec un rêve : intégrer l’Union Européenne et ses subventions en contrepartie de leurs malheurs.

De leur côté, les Américains n’ont eu de cesse de mettre de l’huile sur le feu. L’occasion était trop belle de pratiquer l’enemy building destiné à resserrer les rangs autour de l’OTAN, à réaffirmer leur protectorat sur le vieux continent et à lui vendre leurs équipements militaires.

Les Petits Russiens auraient pu constituer une passerelle entre l’Europe et le monde orthodoxe. Tout le monde en aurait été satisfait et rassuré. Sauf peut-être les Ukrainiens eux-mêmes, collés aux frontières de l’UE comme un miséreux devant une vitrine remplie de belles et bonnes choses. Sauf les Etats-Unis, dont la tutelle aurait fini par être pesante en l’absence de menace avérée.

Heureusement, ils ont trouvé en Vladimir Poutine le partenaire idéal. Il n’est nul besoin de le pousser beaucoup pour qu’il montre les crocs et remplisse son office d’épouvantail. S’il n’existait pas, Kiev, Lockheed et l’US Department of State l’auraient inventé.

Sa brutalité n’a fait que rejeter les Ukrainiens loin des grand-russes. Quelques souvenirs historiques pénibles, comme la grande famine orchestrée par Staline en 1932-33, et l’attrait de la société de consommation européenne ont fait le reste. Alors qu’ils partageaient beaucoup, leurs imaginaires se sont séparés. Il est des fractures que l’on ne répare pas. On a pu se demander à la chute de l’URSS si l’Ukraine était vraiment une nation. La réponse est aujourd’hui évidente et irréversible.

L’annexion de la Crimée était difficile à digérer mais, somme toute, personne ne s’attendait vraiment à ce que la flotte russe fasse son deuil de Sébastopol. Peut-être les Ukrainiens comme les Européens auraient-ils fini par faire la part du feu avec le temps. Mais la reconnaissance de l’indépendance des Républiques du Donbass ravive la plaie.

La Russie n’a rien à gagner à un tel acte mais, même dans le domaine de la diplomatie, la rationalité russe n’est pas celles des vieilles nations d‘Europe de l’Ouest. Elle est marquée par un orgueil à vif capable de prendre le pas sur la défense de ses intérêts à long terme. Vladimir Poutine fait payer aux Américains les humiliations (parfois réelles) qu’ils ont infligées à son pays. Sur le coup, les Russes vont probablement s’en réjouir. Mais à quel prix !

Le Donbass ne vaut rien et la vision territoriale de la puissance des Russes révèle une cosmologie géopolitique digne du XIXe siècle, du XXe à la rigueur pour les nations les moins avancées. Alors qu’au XXIe siècle les clefs de la puissance sont l’économie et l’influence, le président Poutine expose son pays à la réprobation universelle et à des sanctions lourdes des États les plus riches de la planète. Il est certes probable que la Chine se tienne à l’écart du mouvement, mais Pékin sera trop heureux de voir ses principaux rivaux se déchirer pour dépasser le stade des déclarations d’amitié et de la défense de ses propres intérêts commerciaux.

L’Ukraine vient également de faire un pas de géant vers l’Union européenne. C’est-à-dire de larguer les amarres russes et d’entrer dans l’empire américain.

La principale victime de l’affaire, à part la Russie, est l’idée de souveraineté stratégique européenne. La diplomatie française a tout fait pour exploiter ses rares marges de manœuvre. Que cela lui plaise ou non, elle ne peut que prendre acte de l’attachement farouche de ses partenaires à l’OTAN. De fait, malgré ses immenses défauts, il n’y a aujourd’hui aucune alternative crédible à l’alliance. Les rêves gaulliens de grandeur doivent être rognés à l’aune des rapports de forces d’aujourd’hui. Voilà pour Paris, qui a néanmoins encore quelques atouts à faire valoir.

Berlin a également son compte de désagrément. Nos voisins écolos anti-nucléaires ont réussi par idéologie à accroître leur dépendance à l’égard du gaz russe. Du coup, ils se trouvent face à un dilemme. Il fait froid en hiver dans le Mecklembourg. Poutine juge que les Allemands fragiles ne se résoudront jamais à se priver de gaz russe et à couper le chauffage et se doucher à l’eau froide. Ils risquent surtout d’avoir beaucoup de mal à ménager le chou russe avec la chèvre américaine. Ce dernier risque de leur faire payer cher la moindre complaisance avec le Kremlin. Les Allemands redécouvrent que l’histoire est tragique et qu’elle implique des choix, des sacrifices.

Une fois encore, l’Europe va payer le prix de sa faiblesse et de son absence de volonté. En confiant sa sécurité à d’autres, elle a lâché les rênes de son destin. Elle peut les reprendre. Mais cela demandera beaucoup de courage, de temps et de volonté.

Raphaël CHAUVANCY
Raphaël CHAUVANCY
Raphaël CHAUVANCY est officier supérieur des Troupes de marine. Actuellement détaché auprès des commandos britanniques, il est parallèlement en charge du module "stratégies de puissance" de l'École de Guerre Économique (EGE) à Paris. Il concentre ses recherches sur les problématiques stratégiques et les nouvelles conflictualités. Il est notamment l'auteur de "Former des cadres pour la guerre économique", "Quand la France était la première puissance du monde" et, dernièrement, "Les nouveaux visages de la guerre - Comment la France doit se préparer aux conflits de demain". Il a rejoint l'équipe de THEATRUM BELLI en avril 2021.
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2 Commentaires

  1. La Russie n’oublie pas l’histoire même récente. L’OTAN est présentée comme une alliance défensive mais Moscou se souvient que l’Otan peut être très offensive. Hors tout mandat de l’ONU, l’OTAN est intervenue au Kosovo, alors territoire serbe, en faveur des albanophones musulmans. Tout cela sans concertation avec la puissance protectrice des Slaves orthodoxes qui réagit en occupant avec un petit contingent de soldats l’aéroport de Pristina et tint en échec une brigade blindée britannique. Comme quoi la planification américo-otanesque ne tient pas compte des réflexes identitaires. Une OTAN particulièrement offensive puisqu’elle se permit de bombarder dans la profondeur « l’ignoble » Serbie, détruisant en dommage collatéral l’ambassade de Chine.
    Que dirait-on si l’aviation russe bombardait l’ambassade américaine à Kiev aussi éloignée du Donbass que Belgrade du Kosovo? Dans leur planification les Américains ont dû prévoir l’éventualité puisqu’ ils ont courageusement déplacé leur représentation diplomatique à Lvov. Cette démonstration de « Courage, fuyons » n’a pu qu’encourager le volontarisme de Poutine.
    Dans votre réflexion vous affirmez que notre siècle est celui de l’économie et de l’influence. Quitte à passer pour un vieux réactionnaire il m’est difficile de résumer le contexte actuel à ces deux notions globalisantes certes pratiques pour les géopoliticiens occidentaux mais qui oublient l’âme, l’histoire et la chair des peuples et des nations.
    Pour Moscou l’OTAN a prouvé sa dimension offensive au Kosovo dans une région géographiquement, religieusement et culturellement plus proche d’elle que Pristina ne l’est de Washington.

  2. Bon travail. Il devait viser l’OTAN avec ses soi-disant super-armes, pas son petit voisin et sa population avec une armée pas trop motivée. C’est en effet depuis le début, y compris au physique, l’ennemi rêvé (cf. le FBI dans Piège de cristal). La chasse au néo-nazi avec des islamistes tchétchènes n’est pas du meilleur goût non plus. Poutine de son bunker croit dur comme fer que les ukrainiens sont des russes sous hypnose (ingénierie sociale). Déni de la réalité donc. Et à chaque fois il a recours à la brutalité plus qu’à la force.

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