Les racines de l’Europe : Des Goths à la nation gothique, les origines de l’idée de nation en Occident du Ve au VIIe siècle


Du IVe au VIIe siècle, l’histoire des Goths, étroitement liée à celle des Romains, tient une place essentielle dans la littérature latine du Bas Empire et dans celle du Haut Moyen Age. De la Scythie à l’Espagne, d’Ammien Marcellin à Julien de Tolède, l’épopée des Goths reflète, en même temps que la ruine progressive de l’Empire romain d’Occident, la naissance de l’Europe nouvelle. Enracinée dans une représentation politique du monde qui date du Haut Empire, la réflexion sur les Goths, qui fait suite au thème gétique des poètes, demeure vivante et se diversifie, de la fin de l’Antiquité jusqu’à l’invasion arabe qui fait disparaître le dernier royaume gothique, avec une continuité et une vitalité surprenantes. Il faudrait même descendre bien plus loin dans le Moyen Age espagnol, où le mirage de l’Ordo Gothorum a encore obsédé longtemps les rois d’Oviedo et de León.  

DE LA TRAVERSÉE DU DANUBE AU SACRE DE TOLÈDE 

Lorsqu’on lit chez Ammien Marcellin le récit dramatique du passage du Danube par les Goths en 376, on imagine difficilement que, trois siècles plus tard, à l’autre extrémité de ce qui avait été jadis le monde romain, un écrivain ait pu célébrer encore en latin l’avènement de Wamba, roi goth de Tolède (672-680), en des termes qui apparentent l’ouvrage au genre épique aussi bien qu’à celui du panégyrique impérial. Ces deux textes marquent respectivement le point de départ et le point d’aboutissement du bouleversement le plus profond qu’ait subi notre monde occidental entre le IVe et le VIIe siècle. L’historien romain, contemporain de Valens et de Théodose, relate le funeste épisode de 376 en ces termes d’une lucidité quasi prophétique : « Toute la race des Goths Thervinges se montra donc sur la rive gauche du Danube, et de là envoya une députation à Valens, sollicitant humblement son admission sur l’autre bord, avec promesse d’y vivre paisiblement et de lui servir, au besoin, d’auxiliaire… Leur demande produisit une impression de satisfaction plutôt que d’alarme…

L’incorporation de ces étrangers dans l’armée nationale allait la rendre invincible… Dans cet espoir, on dépêche donc de nombreux agents chargés de procurer des moyens de transport à ce peuple farouche. On prit bien garde qu’aucun des destructeurs futurs de l’Empire romain, fût-il atteint de maladie mortelle, ne restât sur l’autre bord. Jour et nuit, en vertu de l’autorisation impériale, les Goths…, entassés sur des barques, des radeaux et des troncs d’arbres creusés, étaient transportés au-delà du Danube, pour prendre possession d’un territoire en Thrace… Et tout cet empressement, tout ce brouhaha pour aboutir à la ruine du monde romain !… Les barrières de notre frontière s’étaient ouvertes devant cette émigration armée. Le sol barbare avait vomi, comme la lave de l’Etna, ses enfants sur notre territoire” (1). Face à ce texte, le récit solennel du sacre de Wamba, premier roi d’Europe à recevoir l’onction, évoque une métamorphose politique surprenante de ces Barbares destructeurs de l’Empire : “Lorsqu’on fut arrivé en l’église palatine, celle des saints Apôtres Pierre et Paul, où Wamba devait recevoir la sainte onction cruciforme, celui-ci, déjà revêtu du costume royal qui attirait tous les regards, debout devant l’autel de Dieu, prêta serment aux peuples selon la coutume. Puis il s’agenouille, l’huile de bénédiction est répandue sur le sommet de sa tête, des mains du saint pontife Quiricus, et la plénitude de bénédiction se manifeste dès qu’a brillé ce signe de salut” (2).

Au cours des trois siècles qui séparent la horde barbare fuyant les Huns, des “peuples” de l’Espagne wisigothique auxquels leur “roi” prête serment, le passage idéologique de l’Empire de Rome à l’Europe médiévale apparaît comme l’histoire d’un renversement intérieur, provoqué par une mutation violente des structures politiques de l’Occident. De l’Empire romain aux nations de l’Europe moderne, telle est assurément l’évolution fondamentale propre à la pars Occidentis du IVe au VIIe siècle. C’est elle que nous nous proposons d’étudier, du point de vue de l’idéologie politique, à travers les œuvres littéraires écrites au cours de cette période, dans les royaumes que les Goths ont établis successivement en différentes provinces de l’Empire d’Occident : en Gaule, en Italie du Nord, enfin en Espagne (3). De fait, une continuité remarquable semble caractériser, d’Orose à Julien de Tolède, une certaine conception politique du rôle des Goths. D’abord liée à l’histoire de l’Empire, où ces Barbares jouissent du statut de “fédérés”, puis à celle des royaumes éphémères qu’ils instaurent à Toulouse et à Ravenne, plus ou moins rattachés à l’Empire, enfin à celle de la “nation” désormais souveraine d’Espagne gothique, une telle conception, qui modèle les nations européennes à venir, nous est accessible dans un nombre relativement important de textes. Cette documentation littéraire nous permet d’étudier avec précision par quel processus s’est formée, face à l’idée d’empire, l’idée de nation, en particulier au cours du VIIe siècle, dans le royaume fondé par les Goths dans la péninsule ibérique, et que nous appelons communément l’Espagne wisigothique (4)

Nous nous sommes efforcée de remonter jusqu’aux origines de l’histoire qui met aux prises Goths et Romains à l’intérieur du territoire de l’Empire, pour étudier l’évolution de la pensée romaine sur les Goths, celle-ci nous apparaissant étroitement liée à l’évolution des structures politiques du monde occidental au Bas Empire. Nous essaierons donc de montrer d’abord comment et sous quelles influences la conception romaine négative du Barbare du Nord a fait place, dans l’Empire, au lendemain de la chute de Rome, à une nouvelle représentation des Barbares goths beaucoup plus positive sinon privilégiée (5). Ensuite, comment cette vue nouvelle fut, pour les Goths eux-mêmes — et par l’intermédiaire de la conscience provinciale —, à l’origine d’une prise de conscience nationale, dans le cadre du royaume fondé par eux dans la péninsule ibérique. Au terme de cette longue évolution, amorcée par Orose, et qui est moins un reniement qu’une intégration, l’idéologie hispano-gothique de Julien de Tolède, complexe et achevée, nous apparaîtra comme une conception nationale, issue de la conception impériale, mais opposée à elle. 

C’est donc à propos des Goths et de la “nation” gothique d’Espagne que nous tenterons d’analyser le passage idéologique de l’Empire romain aux nations de l’Europe moderne. Les attitudes successives des écrivains latins envers les Goths apparaîtront ainsi comme une sorte de “révélateur” privilégié des mutations profondes et décisives des idées politiques au cours de cette période. Un tel passage, qui nous est apparu directement lié à l’histoire des Goths en Occident, se prête tout particulièrement à être étudié en Espagne wisigothique. Il s’agit, en effet, d’une synthèse durable — le royaume gothique d’Espagne s’est maintenu durant près de deux siècles — et les “grandes espérances” isidoriennes sont encore tenaces au temps de Julien de Tolède, et à la veille de l’invasion arabe. Mais il est bien évident que la manifestation gothique n’est qu’un aspect d’un phénomène plus général, qui apparaît simultanément dans les autres provinces occidentales de l’Empire envahies par d’autres Barbares. C’est pourquoi nous aurons aussi à nous référer, à titre comparatif, aux royaumes voisins d’Italie ostrogothique et de Gaule mérovingienne.

NATION ET HAUT MOYEN AGE

Il peut paraître anachronique de parler de “nation” en cette aube du Moyen Age. De fait, il est d’usage de faire coïncider l’apparition de l’idée de nation, et partant d’Europe moderne, avec le déclin de cette période, soit avec les XIVe et XVe siècles (6). Précisons d’abord que nous n’envisageons ici, bien évidemment, que la “nation” telle qu’elle se constitue alors autour de son “roi”, et par rapport à lui, selon la formule contemporaine “rex et gens sua” (7), qui tend à spécifier l’antique relation — biblique aussi bien que romaine — “reges et gentes”, ou “reges gentium” ; en d’autres termes, nous envisageons la “nation-royaume” ou regnum (8). En effet, à la différence de la “nation romaine”, devenue l’Empire romain en vertu d’un processus lié aux notions juridiques de civitas et d’imperium, c’est autour d’un “roi” — et à partir d’un “territoire” — que se sont formées les “nations” de l’Europe moderne, dont l’origine apparaît de la sorte fondamentalement concrète, comme le prouve en particulier le vocabulaire politique qui se crée alors pour définir les nouveaux royaumes barbares. Ainsi envisagée, la “nation” est donc inséparable de son “roi” (9). Il faut attendre le XVe siècle, pour que le concept de nation, dissocié de celui de monarchie, soit clairement exprimé comme tel, au sens où nous l’entendons encore de nos jours (10)

D’autre part, nous considérons aussi le mot “nation” au sens de “patrie”. Bien qu’il soit d’usage également de dater l’apparition du “sentiment national”, en l’occurrence le premier “sentiment national français”, du XIIIe siècle (11), il nous est apparu, à la lecture des textes latins historiques des VIe et VIIe siècles, et plus particulièrement des textes wisigothiques, que ceux-ci reflètent déjà un authentique “sentiment national”, propre à chacun des nouveaux royaumes ; autant que l’on puisse percevoir, du moins, dans des ouvrages historiographiques, un “sentiment”, comme tel difficile à analyser ou à interpréter (12). Notre conviction personnelle a été confirmée par les multiples allusions que font les auteurs modernes à l’expression, dès cette époque, d’une première forme de “conscience nationale”. 

L’historien F. Lot, en plusieurs de ses ouvrages, fait remonter au haut Moyen Age l’apparition d’un premier “sentiment national” en Gaule mérovingienne aussi bien qu’en Espagne wisigothique (13). Tel est aussi l’avis des spécialistes de cette période que sont P. Courcelle, J. Fontaine et L. Musset, pour qui les textes wisigothiques reflètent déjà un véritable “esprit national” (14). A la suite de K.F. Stroheker, J. Fontaine note l’apparition d’une certaine “hispanité” au sein même de la “romanité” dans l’œuvre d’Orose, qui relate d’autre part les débuts de l’implantation des Goths dans la péninsule ibérique (15). C’est cette “conscience provinciale” qui s’épanouira, deux siècles plus tard, en “conscience nationale” dans l’œuvre d’Isidore de Séville : “Celle-ci porte, par la volonté même de son auteur, l’empreinte du sentiment national” (16). Et M. Reydellet qualifie à juste titre l’Historia Gothorum de l’évêque sévillan de “premier monument de l’histoire nationale espagnole” (17)

Le même point de vue est exprimé outre-Pyrénées par de savants juristes et historiens du Moyen Age. C’est en ce sens, par exemple, que R. Menéndez Pidal oppose le “nationalisme” naissant à la faveur d’une “provincialisation” de l’Empire accélérée par l’occupation barbare, à “l’universalisme” romain en voie de disparition ; il ne craint pas de faire d’Isidore de Séville le fondateur du “nationalisme moderne”, préparé en Espagne par l’œuvre d’Orose et celle du chroniqueur Hydace, dès le Ve siècle (18). L. Romero évoque, lui aussi, trop timidement, selon nous, la “conciencia naciona” et la “intuición de España” qui se manifestent dans l’œuvre historique de l’évêque de Séville (19). Avec plus de vigueur, R. Gibert oppose, à son tour, l’unité nationale de l’Espagne gothique à la diversité régionale qui tendra à s’instaurer dans la péninsule après l’invasion arabe (20) ; opposition analogue à celle qu’entrevoit Cl. Sànchez Albornoz entre la stabilité de l’Hispania wisigothique et l’anarchie qui conduit rapidement la Francia mérovingienne au féodalisme (21). L’éminent juriste qu’est R. Gilbert n’hésite pas, lui non plus à voir dans l’étape wisigothique le fondement de la nation d’Espagne (22). Pour l’historien J.A. Maravall, le concept d’Hispania, qui dominera l’histoire de la Reconquista, remonte à l’Espagne wisigothique, et à l’union de la gens Gothorum et de l’Hispania, célébrée par la Laus Spaniae d’Isidore de Séville. Comme R. Menéndez Pidal, il reconnaît le droit d’appliquer à l’Espagne du haut Moyen Age le qualificatif de “nationale” (23)

Il est vrai que de non moins éminents historiens contemporains s’opposent à un tel point de vue. J.N. Hillgarth refuse catégoriquement de voir dans l’œuvre d’Isidore de Séville une quelconque trace de “nationalisme” et dénonce comme anachronique, en particulier dans l’article de J.L. Romero évoqué plus haut, l’application des termes de “nation” ou de “national” à l’Espagne wisigothique. Il dénie à l’Historia Gothorum tout caractère d'”histoire nationale”, et, pour qualifier l’œuvre historique de l’évêque de Séville, il en est réduit à recourir aux expressions de “sentiment régional” et d'”histoire royale”, ou à opposer “histoire des Goths” et “histoire d’Espagne” (24). Il divise ainsi artificiellement, nous semble-t-il, les deux aspects inséparables énoncés comme tels par R. Menéndez Pidal, “la patria y los Godos” — gens et patria Gothorum — (25), dont la fusion traduit justement, dans l’œuvre de l’évêque de Séville, un caractère d’unité “nationale” singulièrement précoce. Les subtiles distinctions de J.N. Hillgarth nous semblent donc contraires à l’évidence même. 

Aussi arbitraire nous apparaît l’opposition qu’établit L. Vâzquez de Parga. Soucieux d’éviter, lui aussi, à propos de l’ouvrage d’Isidore de Séville, l’expression d'”histoire nationale” et le concept de “nation” ou même de “nationalité”, il préfère recourir également à la périphrase suivante : “No ha hecho… historia nacional, sino dar una historia de pueblos no romanos con independencia, y considerar en la laus Spaniae a España unida al pueblo godo. Pero no hay propiamente concepto de nacionalidad” (26). En réalité, l’auteur de cet article ne peut nier l’évidence, lui non plus : il est obligé de constater que l‘Historia Gothorum célèbre l’union de l'”Hispania” avec le “peuple goth”, et par là-même la naissance de la “nation” d’Espagne. Tel est, en effet, selon nous, le fondement de l’idée de “nation hispano-gothique”, jadis pressentie par Orose et par Hydace, et formulée plus tard par Isidore de Séville, comme nous nous efforcerons de le montrer dans cette étude. 

Nous nous inspirerons en cela de l’ouvrage de H. Messmer, qui met très heureusement en lumière précisément, à propos de l’œuvre d’Isidore de Séville, le rapprochement initial entre “l’idée d’Espagne” et “le mythe des Goths”, qui a donné naissance à l’idée de “nation hispano-gothique”, et partant de “nation” d’Espagne (27). Les origines et le développement de ce “mythe gothique” sont étudiés d’autre part dans deux ouvrages que J. Svennung et H. Helbling consacrent à l’histoire de l’exaltation des Goths — ou “Goticismus” — au cours des premiers siècles de notre ère (28). Au reste, le “mythe gothique” est encore vivant en Espagne, au XVIIe siècle, dans l’œuvre de Saavedra Fajardo intitulée Corona gótica, où il apparaît bien encore comme le fondement de la royauté espagnole et, par là-même, de la nation d’Espagne, en vertu de la relation primitive que nous avons notée entre le regnum et la gens (29)

Tels sont les points de vue contemporains, concordants ou divergents, qui nous ont encouragée à entreprendre, dans les textes de l’époque, l’étude des origines et de la formation de l’idée de nation au lendemain de la chute de Rome et de son Empire, en particulier dans les royaumes gothiques de l’ancienne pars Occidentis, où le processus d’une telle élaboration se prête davantage, semble- t-il, à être examiné. 

EMPIRE ET NATION

De fait, sur les ruines de la “patrie romaine”, et se substituant à la conception impériale du monde occidental, se reconstruit déjà une nouvelle Europe, issue de l’Europe des invasions, et préfigurant celle qui va devenir l’Europe des nations ou l’Europe des patries (30). Le sentiment national particulier qui apparaît alors dans ces diverses “patries”, issu du sentiment provincial qui s’exprimait déjà à l’intérieur de l’Empire comme une extension du sentiment romain de la “petite patrie”, semble être, de la part des écrivains contemporains, l’expression d’une prise de conscience, en même temps que d’un attachement, à l’égard de la nouvelle forme de société politique qui est la leur, soit la « nation » particulière, par opposition à l'”empire” universel célébré chez les écrivains des siècles précédents (31). Succédant par “mutation” à la Romania antique, devenue romaine par la dilatation d’un noyau central — la ciuitas — jusqu’aux dimensions d’une res publica universelle, l’Europe nouvelle apparaît fondée sur la juxtaposition concrète, dans les diverses prouinciaede la pars Occidentis, de gentes, récemment considérées comme barbares. Celles-ci commencent dès lors, sous l’action de certaines forces d’unification interne d’origine romaine, à devenir les futures nations européennes modernes. Parallèlement au sentiment national, on voit s’élaborer ainsi en Europe, dès la fin du VIe siècle, l’idée de nation. 

Il se substitue, en effet, à la terminologie politique impériale, de caractère encore juridique — ciuitaspopulos, res publica, imperium : c’est le vocabulaire de la préface de Tite-Live —, une nouvelle terminologie concrète, qui se constitue à partir de concepts romains adaptés aux réalités concrètes et vécues des nouveaux royaumes : ce sont les mots rex, gens, sedes, regnum, du vocabulaire romain de la “barbarie”, qui vont servir à désigner et à définir, moyennant une évolution de ces vocables, les réalités politiques des royaumes barbares, appelés à devenir les nations de l’Europe moderne. De fait, dans ce nouveau “lexique politique”, on voit s’ébaucher les trois éléments constitutifs d’une nation : une autorité souveraine, une communauté politique, un territoire (32). Si ces trois éléments sont encore rarement formulés comme tels au VIe siècle, du moins se manifestent-ils déjà chez les historiens contemporains, à travers une aspiration nationale naissante et une tentative de définition : le rex représente l’autorité monarchique qui s’exerce sur la gens, celle-ci tendant à se définir à la fois comme communauté politique constituée de l’intérieur, et comme nation étrangère par rapport aux autres gentes ; enfin le mot sedes, auquel se substitue bientôt le mot patria, désigne le territoire propre à chacun de ces nouveaux regna. 

Bien mieux, la formule rex, gens et patria, qui réunit ces trois éléments en une seule et même notion, se trouve explicitement introduite dans les textes wisigothiques par Isidore de Séville, qui définit ainsi clairement la “nation” hispano-gothique du VIIe siècle (33). Celle-ci fait preuve d’une singulière avance sur son temps en matière de conception politique. Bien loin de prolonger les structures impériales plus longtemps qu’ailleurs, comme l’écrit Cl. Sânchez Albornoz (34), l’Espagne gothique nous semble au contraire avoir donné naissance, avec une remarquable précocité, à l’idée de nation telle qu’elle subsiste encore aujourd’hui en Europe, en dépit des transformations qu’elle a pu subir au cours de sa longue histoire. L’Espagne gothique se prête donc, mieux que toute autre jeune nation d’alors, à l’étude du passage de l’idée d’empire à celle de nation. En considérant l’évolution qui conduit l’Espagne, envahie puis occupée par les Goths, du rex Gothorum barbare au princeps médiéval, des gentes ou ethnies barbares à la gens politiquement structurée, des sedes de nomades à la patria d’un regnum stabilisé sur un territoire défini, en l’occurrence l’Espagne, nous pourrons assister à la conversion d’une “nation barbare”, entendue au sens romain négatif du mot à l’époque impériale tardive, en une “nation” de l’Europe moderne. 

Opposée à l’idée d’empire, l’idée de nation nous apparaîtra cependant, dès le Haut Moyen Age, héritière du concept romain d’État. Bien mieux, c’est cet héritage impérial qui permet une telle métamorphose des gentes barbares en “nations” souveraines, particulièrement rapide et précoce en Espagne gothique. Et c’est par l’intermédiaire de la “nation” telle qu’elle se constitue dès le VIIe siècle en Espagne wisigothique — “nation-royaume” bien entendu —, que l’idée romaine d’État, détruite dans sa forme impériale, survivra néanmoins dans l’Europe moderne (35)

DÉFINITIONS ET MÉTHODE

Avant d’entreprendre cette étude, il nous semble nécessaire de préciser le sens que nous donnons à certains termes essentiels à notre sujet, et de délimiter le champ de notre enquête. 

Les termes français “wisigoth” et “wisigothique” qualifient d’abord, au sens ethnique, ceux des Goths qui, établis dès le Ille siècle après J.C. dans l’ancienne Dacie romaine, ont émigré, sous la conduite d’Alaric, peu de temps après la traversée du Danube et leur victoire à Andrinople en 378, de la Thrace vers l’ouest de l’Empire : ceux qui, après avoir provisoirement occupé l’Illyricum et l’Italie — y compris Rome —, se sont fixés, aux Ve et VIe siècles, d’abord en Gaule méridionale, puis en Espagne, où ils ont établi définitivement leur royaume (36). Ces mots désignent ensuite, en un sens large et purement historique, ce royaume d’Espagne des VIe et VIIe siècles, qui fait suite au royaume de Toulouse (37)

Aux Wisigoths s’opposent les Ostrogoths, cette autre branche des Goths qui, jadis établis au nord du Pont-Euxin, à l’est du Dniestr, sont restés en Thrace après Andrinople. Ils n’en ont émigré que plus tard, à la fin du Ve siècle, vers l’Italie du Nord pour y fonder le royaume ostrogothique de Ravenne (38). Mais en réalité, l’opposition entre Wisigoths et Ostrogoths est antérieure à cette période de leur histoire qui suit la bataille d’Andrinople. Elle remonte sans doute à une précédente migration des Goths, venus des rives de la Baltique vers celles du Pont-Euxin, au IIe siècle de notre ère (39). C’est ainsi qu’elle est généralement entendue, depuis Jordanès, en un sens géographique, comme l’opposition entre les Goths de l’Ouest et les Goths de l’Est, le Dniestr servant de ligne de démarcation (40). Mais l’on a proposé aussi une autre étymologie de ces noms : les Ostrogoths ou Goths “brillants” s’opposeraient aux Wisigoths ou Goths “sages” (41). La première étymologie semble cependant prévaloir de nouveau (42). Une telle distinction n’est d’ailleurs qu’exceptionnelle dans les textes contemporains (43), où Wisigoths et Ostrogoths sont respectivement désignés sous le nom de Gothi dans les textes “wisigothiques” et “ostrogothiques” des VIe et VIIe siècles, comme dans les textes non gothiques (44). Pour cette raison, c’est le terme générique de Goths que nous adopterons le plus souvent pour désigner les Gothi des royaumes de Gaule, d’Italie et d’Espagne, aussi bien que leurs ancêtres d’Europe orientale. Cependant, pour éviter toute équivoque, nous aurons recours également aux termes usuels de “wisigothique” et d'”ostrogothique”, lorsqu’il sera nécessaire de qualifier plus précisément ces différents royaumes en un sens plus historique et chronologique. 

Il nous semble nécessaire de préciser aussi le sens que nous donnerons au terme de nation. Par ce mot, nous entendons un groupe humain constituant une communauté politique, établie sur un territoire défini, et personnifiée par une autorité souveraine (45). Or ces trois facteurs — communauté politique, territoire et autorité centrale unique — se trouvent réunis en Espagne wisigothique dès la fin du VIe siècle, sous le règne de Léovigild (568-586) (46). De plus, au début du siècle suivant, la prise de conscience de cette existence “nationale” s’affirme à travers l’œuvre d’Isidore de Séville. La communauté politique — et en même temps la communauté ethnique qui impose alors ses lois — est formée par les envahisseurs goths (47), auxquels se sont ralliés les Hispano-Romains, et parmi eux des évêques (48). Ceux-ci font bénéficier de leur sens plus développé de la vie civique, la nouvelle “communauté politique” ainsi formée. Le territoire, c’est l’Espagne, pratiquement unifiée sous l’autorité du roi goth dès l’époque de Léovigild, et devenue la sedes ou patria Gothorum (49), après avoir déjà formé une “sous-unité” politique dans les structures tétrarchiques du Bas Empire, le diocèse des Espagnes (50). L’autorité souveraine, enfin, est représentée par la monarchie centralisée de Tolède, modelée jusqu’en ses insignes sur l’archétype impérial romain, et par la succession des rois goths qui fait suite à celle des empereurs (51). La réflexion et la prise de conscience nécessaires à l’existence d’une nation sont ainsi vraisemblablement le fait d’Hispano-Romains ralliés à la dynastie wisigothique, qui plus est hommes d’Église, tel Isidore de Séville (52). Celui-ci définit de manière précise la nation wisigothique, dès le début du VIIe siècle, par l’expression suivante, qui se trouve correspondre aux trois éléments énoncés plus haut : rex, gens et patria Gothorum (53). Dès cette époque également, le mot Hispania semble désigner l’Espagne réunifiée, succédant à la pluralité des Espagnes romaines (54) : l’Espagne en tant qu’elle est la première nation à naître en Occident, dans une Romania européenne qui apparaît déjà comme une sorte d’Europe des nations. Dans cette naissance de l’idée de nation en Espagne, le rôle de l’Église nous apparaîtra capital, du triple point de vue de la royauté, de la communauté politique et du territoire que représentent le rex, la gens et la patria Gothorum. C’est l’Église, en effet, par l’intermédiaire de ses évêques, tel Isidore de Séville, qui inspire une doctrine du prince chrétien, qui proclame l’unité de la gens au lendemain de la conversion des Goths au catholicisme, et qui exalte la patrie comme la terre des saints d’Espagne (55). Bien mieux, l’idée de nation, conçue et formulée par des hommes d’Église, nous apparaîtra aussi en quelque sorte réalisée dans le royaume wisigothique par l’institution des conciles (56)

Aucun mot, il est vrai, ne désigne encore cette nouvelle forme de société politique qu’est la nation, pourtant constituée dès lors en Espagne, où elle est définie par la formule de ses trois composants (57). S’il est un terme qui puisse être considéré comme un antécédent même approché du mot “nation”, c’est celui de gens et non pas celui de natio. Tel est déjà l’usage du latin classique. Le mot natio, en effet, évoque, dès cette époque ancienne, l’appartenance à une race, à un pays d’origine, à un lieu de naissance précis, en un sens physique à la fois plus géographique et plus scientifique, que l’on pourrait traduire par “ethnie” (58). Le mot gens, en revanche, suggère la relation morale à une communauté plus abstraite et plus vaste à la fois, en un sens plus politique, que l’on traduit généralement par “nation” (59). Le pluriel nationes, d’autre part, est souvent synonyme de gentes, dès la langue classique, pour évoquer les peuples barbares et étrangers ou soumis à Rome, avec la même nuance distinctive cependant : le mot gentes, souvent associé à reges, évoque les “nations barbares” en un sens plus politique, le mot nationes désigne les “races” ou les “peuplades” barbares en un sens pour ainsi dire plus biologique (60). Le même rapprochement nuancé se retrouve dans la Vulgate, où le mot nationes, souvent synonyme de gentes, semble avoir cependant une valeur plus concrète et plus restreinte (61). En outre, en latin chrétien, nationes et gentes sont parfois synonymes pour désigner les “païens” (62). A l’époque qui nous intéresse, c’est-à-dire au Haut Moyen Age, et en un sens politique, le pluriel nationes ne se rencontre que rarement, dans les Variae de Cassiodore par exemple, comme synonyme de gentes, au sens de « nations » (63). Mais, suivant en cela l’usage traditionnel, le singulier natio se réfère presque exclusivement à l’origine, à la race, au lieu de naissance, soit à l’« ethnie », et jamais à la communauté politique, qui est désignée, en revanche, par le mot gens (64). C’est ainsi qu’à l’époque wisigothique, en dépit d’une certaine synonymie religieuse et politique dans l’usage de leur pluriel, la valeur sémantique des deux mots natio et gens reste traditionnelle : le mot natio garde son sens purement ethnique, le mot gens tend à prendre une acception de plus en plus politique, où il se trouve souvent associé à rex ou à regnum pour désigner la « nation » telle qu’elle commence à exister alors. Ces sens respectifs de natio et de gens se maintiendront durant le Moyen Age (65). C’est seulement plus tard que le mot natio s’affirmera au sens de “nation” dans les langues romanes, au préjudice du mot gens qui disparaîtra du vocabulaire politique (66)

Par sentiment national, enfin, nous entendons la prise de conscience d’une communauté de société et de destin, fondée sur une expérience collective et sur l’attachement à des valeurs de vie communes : mais aussi la prise de conscience d’une souveraineté de la nation, telle qu’elle est constituée par l’unité politique, territoriale et monarchique définie plus haut. Une telle prise de conscience s’affirme dès le VIIe siècle, nous venons de le voir et nous y reviendrons longuement plus loin, en Espagne wisigothique. Isidore de Séville apparaît en ce sens comme le fondateur de la nation hispanique. Celle-ci n’est pas née subitement, comme par génération spontanée. Elle s’est constituée progressivement au cours des deux siècles qui ont précédé l’instauration du royaume gothique d’Espagne, en s’affirmant par opposition à la conception romaine du monde, dont elle est cependant issue. De même que l’histoire des Goths envahisseurs et fondateurs de royaumes successifs dans l’Empire précède leur fixation en Espagne, de même une certaine représentation romaine de ces Barbares établis dans l’Empire prépare l’apparition de la conscience nationale wisigothique exprimée par Isidore de Séville. Tel sera précisément ce que s’efforcera de découvrir notre recherche. 

Celle-ci est fondée essentiellement sur les textes. A travers l’analyse de thèmes et d’un vocabulaire romains, que les écrivains contemporains de cette mutation profonde de l’Occident s’appliquent à adapter à l’expression des nouvelles structures politiques des royaumes, nous chercherons à découvrir, faisant suite au sentiment de la patrie romaine et à l’idée d’empire, l’apparition d’une nouvelle forme de sentiment national. Souvent difficile à percevoir, ce sentiment nous apparaîtra lié à l’élaboration progressive de l’idée de nation. C’est dire que notre étude sera avant tout d’ordre conceptuel. Laissant de côté l’aspect proprement historique et institutionnel, elle s’attachera à montrer la naissance d’une nation au sens idéologique du mot : c’est-à-dire d’un ensemble de valeurs culturelles, morales et spirituelles reconnues comme un bien digne d’être développé et défendu, par une société humaine régie par une autorité souveraine et vivant sur un territoire délimité. 

Nous nous garderons bien d’entrer dans les discussions qui opposent germanisants et romanisants au sujet des origines de la royauté, de l’État et des institutions wisigothiques (67). Faisant abstraction de ces points de vue divergents, nous nous efforcerons de saisir dans son évolution “la volonté de synthèse créatrice” (68), jadis pressentie par Orose au lendemain de la chute de Rome, qui s’est exprimée et réalisée en Espagne gothique lors de la conversion, entre éléments germaniques — ou gothiques —, romains et hispaniques : cette synthèse donnera naissance, nous le verrons, à l’idée de nation. 

Orientée vers l’établissement d’une nation gothique en Espagne, établissement précédé et préparé par des expériences analogues en Gaule méridionale et en Italie du Nord, notre enquête voit donc son champ délimité, dans l’espace, par les témoignages directement relatifs à l’histoire des Goths dans ces différentes régions de l’Occident. Mais ce champ ne doit pas moins s’étendre aux points de vue extérieurs qui s’expriment au sujet des Goths dans les régions voisines, en Gaule mérovingienne et en Italie byzantine. Dans le temps, notre enquête se limite aux trois siècles qui ont vu se dérouler l’histoire des Goths en Occident, depuis la traversée du Danube jusqu’aux dernières années du royaume wisigothique, soit de la fin du IVe siècle à la fin du VIIe siècle. Elle s’appuiera sur les textes latins de cette époque, textes pour la plupart mais non exclusivement historiques, composés d’abord dans l’Empire, puis à Byzance et dans les provinces de la pars Occidentis démembrée, la Gaule, l’Italie et l’Espagne. 

Notre étude sera centrée, d’autre part, sur l’évolution des trois aspects de la pensée politique romaine, au temps de Théodose, dont la synthèse semble avoir contribué ultérieurement à l’élaboration de l’idée de nation formulée dans l’expression rex, gens et patria. Elle s’efforcera d’explorer les mutations, l’interaction et la fusion progressive de ces trois éléments de l’idéologie politique romaine que sont, à époque tardive, la gens Gothorum, le princeps chrétien et la patria hispanique, éléments dont la synthèse définira la nouvelle forme de société politique appelée à devenir la “nation” occidentale. Celle-ci se trouve déjà réalisée, nous le verrons, dans le royaume hispano-gothique de Tolède, qui peut être considéré dès lors comme la “nation” d’Espagne. 

Après avoir envisagé brièvement, chez les écrivains du Haut Empire, la représentation littéraire des Gètes et des Scythes, ancêtres poétiques des Goths, face au monde romain, nous étudierons d’abord l’idée que se font des Barbares goths les contemporains de leur pénétration et de leur installation progressives dans la pars Occidentis des IVe et Ve siècles. Puis nous considérerons la mutation décisive du VIe siècle : parallèlement à l’effacement de l’Empire et à l’apparition de structures politiques nouvelles en Occident, les textes latins reflètent alors, face à l’idéologie impériale réfugiée à Byzance, une première prise de conscience nationale, liée à l’instauration des royaumes gothiques d’Italie et d’Espagne, reconnus comme tels en Gaule et à Rome. Nous serons enfin amenée à étudier comment s’affirme, dans l’œuvre d’Isidore de Séville et celle de Julien de Tolède, l’idée de nation hispano-gothique. Ces œuvres, en effet, témoignent de la naissance spirituelle, dans l’Europe du VIIe siècle, d’une nation hispanique originale, première des nations européennes à naître. 

Suzanne TEILLET

In Des Goths à la nation gothique : Des origines de l’idée de nation en Occident du Ve au VIIe siècle

Editions Les Belles Lettres, 700 pages, 65 euros

Cliquer ICI pour commander cet ouvrage

Suzanne Teillet a été professeur de Latin à l’Université de Paris IV Sorbonne, où elle s’est spécialisée dans la littérature chrétienne de l’Antiquité tardive, étudiant tout particulièrement les textes historiques composés dans les anciennes provinces romano-chrétiennes d’Italie, de Gaule et d’Espagne occupées par les barbares, et appelées à devenir des nations.

 

 

 

 


NOTES 

1. AMMIEN, 31, 4, 1-9.

2. JULIEN DE TOLÈDE, hist. Wamb. 4, 1-2. Voir infra, p. 606.

3. En Gaule du Sud (Aquitaine, Novempopulanie, Narbonnaise), le royaume wisigothique de Toulouse (418-507) ; en Italie du Nord, le royaume ostrogothique de Ravenne (490-540) ; en Espagne, le royaume de Tolède (554-711).

4. Au « sens large et historique » de cet adjectif ; cf. J. FONTAINE, Isidore de Séville et la culture classique dans l’Espagne wisigothique, 1959, t. 1. p. 5 et n. 1.

5. Sur cette représentation favorable des Goths, ou « Goticismus », cf. infra, n. 27-28.

6. Voir J. TOUCHARD, Histoire des idées politiques, t. I, 1967, p. 219-227.

7. Cette formule apparaît dès l’Histoire ecclésiastique de Rufin et devient courante dans le vocabulaire des nouveaux royaumes.

8. Dans les textes du haut Moyen Age, « nation » et « royaume » sont toujours plus ou moins explicitement associés, respectivement sous les noms de gens et de regnum : cf. p. ex. GRÉG. TOURS, hist. Franc. 5, préf. : « Francorum gentem et regnum » ; LÉANDRE SÉVILLE, homél. conc. Tol. III. éd. Vivès, p. 144 : « gens enim et regnum quod non seruierit tibi » : il s’agit d’un rapprochement biblique Us. 60, 12 ; Jérém. 27. 8), qui se trouve ainsi avoir contribué à la formation de l’idée de nation.

9. Dans l’Antiquité romaine, comme dans la Bible, les gentes sont toujours envisagées en même temps que leurs reges. De même dans les nouvelles monarchies.

10. J. TOUCHARD, op. cit., p. 222-223.

11. F. LOT, La formation de la nation française, dans Rev. deux mond. 1950, p. 277.

12. F. LOT, La naissance d’un sentiment national, dans Rev. hist., 1950, p. 206.

13. F. LOT, Les invasions germaniques, 1939, p. 248-272, p. 235 ; id. Naissance de la France. éd. 1970. p. 163 ; id. La formation de la nation française, p. 261-262.

14. P. COURCELLE, Histoire littéraire des grandes invasions germaniques, 3e éd., 1964, p. 250 et n. I J. FONTAINE, Isidore de Séville, t. 2, 1959, p. 867-868 ; L. MUSSET, Les invasions, 1969, p. 9 I -92.

15. J. FONTAINE, Romanité et hispanité dans la littérature hispano-romaine des IVe et Ve siècles, dans Actes du Congrès de la F.I.E.C. Madrid, 1974, p. 302-303 et n. 5 : citant R.F. STROHEKER, Germanentum und Spätantike, 1965, p. 77.

16. J. FONTAINE, Isidore de Séville, p. 867. Cf. aussi id. L’art préroman hispanique, t. I, 1973, p. 41.

17. M. REYDELLET, Les intentions idéologiques et politiques dans la Chronique d’Isidore de Séville, dans Mél. d’arch. et d’hist., t. 82, 1970, p. 363.

18. Intr. à l’Hist. de España, t. 3, 1963, p. XXXV-XXXVI.

19. J.L. ROMERO, San Isidoro de Sevilla, dans Cuad. de hist. de Esp., t. 8, 1947. p. 6. Cf. aussi ibid., p. 44 ; p. 54-62. Ace sujet, voir J. FONTAINE, Isidore de Séville, p. 869, n. 1.

20. R. GIBERT, El reino visigodo, dans Settimane, t. 3, 1956, p. 538. — Cf. aussi L. MussEr, op. cit., p. 91 : F. LOT, Les invasions germaniques, p. 188.

21. Cl. SANCHEZ ALBORNOZ, España y Francia en la Edad Media, dans Revista de Occidente, Madrid, t. 2, 1923, p. 297-298.

22. R. GIBERT, loc. Cit., p. 537 et n. 1.

23. J.A. MARAVALL, El concepto de España en la Edad Media, 2e éd. 1964, p. 252 ; R. MENENDEZ PIDAL, Espafia del Cid, t. 1, p. 73. — Sur la valeur de la Laus Spaniae et du « mythe gothique » dans la Reconquista, voir J.L. MARAVALL, op. cit., p. 21-22 ; p. 54-55.

24. J.N. HILLGARTH, Historiography in Visigothic Spain. dans Settimane, t. 17, 1970, p. 298-299. Ces distinctions subtiles nous semblent impuissantes à nier l’évidence : par sa préface et sa conclusion, l’Historia Gothorum est une exaltation simultanée, conjointe, des Goths et de l’Espagne.

25. R. MENENDEZ PIDAL, Hist. de Esp., t. 3, p. XXXV.

26. L. VAZQUEZ DE PARGA, Notas sobre la obra histórica de San Isidoro, dans Isidoriana, Léon, 1961,p. 106.

27. H. MESSMER, Hispania-ldee und Gotenmythos, Zurich, 1960.

28. J. SVENNUNG, Zur Geschichte des Goticismus, Uppsala, 1967, p. 11-21 ; H. HELBLING, Goten und Vandalen, Zurich, 1954. Voir la définition de Goticismus, dans J. SVENNUNG, op. cit., p. 1.

29. D. SAAVEDRA FAJARDO, Corona gótica, dans Bibi. aut. Esp., t. 25, Madrid, 1861. Le titre complet de l’ouvrage, Corona gótica, castellana y austriaca, suggère une continuité de la « couronne » d’Espagne, en dépit des différentes dynasties. — Sur la continuité de l’Ordo Gothorum, de Tolède à Oviedo, voir Chronique d’Albelda, 47, 58.

30. J. FONTAINE, Isidore de Séville, t. 2, p. 833.

31. F. LOT, La formation de la nation française, p. 256 : « L’antiquité n’a pas connu ce que nous appelons la Nation, elle a connu l’Empire qui est le contraire de la Nation, et surtout la Cité ». R. MENENDEZ PIDAL (loc. cit., p. XXXV) oppose à l’universalisme romain le « nationalisme » ou le « sentiment national », comme une création de l’époque « germano-romane ».

32. Sur ces trois éléments ou composantes de l’idée de Nation, cf. infra, p. 10-11.

33. Sur cette formule, qui date vraisemblablement du IVe concile de Tolède (633), cf. infra, p. 531-533. Cf. aussi D. CLAUDE, Adel, Kirche und Königtum, 1971, p. 176.

34. Cl. SANCHEZ ALBORNOZ, España y Francia en la Edad Media, p. 297-298.

35. Sur la survie de Rome et de son Empire dans les monarchies naissantes, voir la belle conclusion de J. GAUDEMET, Institutions de l’Antiquité, 1967, p. 807-809. Pour le cas particulier de l’Espagne wisigothique, voir M. TORRES LOPEZ, El estado visigótico, dans An. hist. der esp., t. 3, 1925, p. 307-475. Cf. aussi F. LOT, Les invasions, p. 324-325.

36. Sur ces migrations des Goths, voir infra, p. 43-46 et bibi. afférente.

37. A ce sujet, voir supra, n. 4.

38. Sur l’histoire des Ostrogoths et du royaume de Ravenne, cf. infra, p. 271. n. 2.

39. Voir E. DEMOUGEOT, La formation de l’Europe, t. 1, 1969, p. 368-389.

40. JORDANES, Get. 14, 82.

41. C’est l’hypothèse émise en particulier par L. Scumicrr, Allgemeine Geschichte der germanischen Völker, 1909, p. 84, et reprise par F. LOT, La fin du monde antique, p. 205. Sur cette hypothèse qui n’est pas unanimement retenue, voir E.A. THOMPSON, The Goths in the time of Ulfila, 1966, p. 56 ; J. SVENNUNG, Jordanes und Scandia, 1967, p. 86-88.

42. Ace sujet, voir E. DEMOUGEOT, La formation de l’Europe, t. 1, p. 405-409 ; E. STEIN, Histoire du Bas Empire, éd. Palanque, 1959, t. I, p. 185-186 ; L. MUSSET, op. cit., p. 82. Sur l’origine et la signification de ces noms, il existe une abondante bibliographie : voir en particulier les hypothèses récentes dans J. SVENNUNG, Jordanes und Scandia, p. 65-116 ; N. WAGNER, Getica, 1967, p. 235-253 ; R. HACHMANN, Goten und Scandinavien, 1970, p. 122-124 ; H. WOLFRAM, Geschichte der Goten, 1979, p. 5-31.

43. Les rares textes des IV, Ve et VIe siècles qui distinguent entre Wisigoths et Ostrogoths sont rassemblés par J. SVENNUNG, op. cit., p. 116-117.

44. Les termes Ostrogothi et Wisigothi n’apparaissent que lorsqu’il s’agit d’opposer les deux branches du peuple goth, soit historiquement : ainsi chez JORDANES, Getica, où Ostrogothae se trouve 18 fois, Vesegothae 52 fois ; soit politiquement : ainsi chez CASSIODORE (Var. 3, 1, 1 ; 3, 3, 2), où les Visigothi d’Espagne s’opposent aux Gothi (Ostrogoths) d’Italie. Même distinction mais inversée dans les textes wisigothiques, où les Ostrogothi s’opposent aux Gothi (Wisigoths) : cf. par ex. Chron. Caesar. 490: « Theudericus Ostrogothorum rex » ; 466: « Theodericus Gothorum rex » (Théodoric de Toulouse). De même IsinonE, chron. 399 ; hist. Goth. 39 : « rex Ostrogothorum ». — Grégoire de Tours désigne toujours les Wisigoths d’Espagne — ou ceux d’Aquitaine — par le terme de Gothi. En revanche, Grégoire le Grand distingue parfois des Gothi (ou Ostrogoths) les Visigothi d’Espagne.

45. Selon la définition du Dictionnaire « Petit Robert » (art. « nation », p. 1 138). Les trois éléments se retrouvent dans la définition de Littré : « Réunion d’hommes habitant un même territoire, soumis ou non à un même gouvernement, ayant depuis longtemps des intérêts assez communs pour qu’on les regarde comme appartenant à une même race ».

46. L’unification territoriale de l’Espagne wisigothique est pratiquement achevée — moins l’enclave byzantine au sud de la péninsule — sous le règne de Léovigild (568-586), qui annexe le royaume suève en 585. A ce sujet, voir l’œuvre capitale de K.F. STROHEKER, Leowigilddans Germanentum und Spätantike, 1965, p. 134-191.

47. Le partage des terres entre Goths et Romains s’est effectué en Espagne (fin du Ve siècle début du VIe), comme en Aquitaine en 418, selon le régime de l’hospitalitas, mais dans la proportion inversée de 2/3 pour les Goths et de 1/3 pour les Romains. A ce sujet, voir infra, p. 192, n. 54.

48. En Espagne wisigothique, comme en Gaule mérovingienne, ce sont les indigènes, soit les Hispano-Romains qui, bien qu’en nombre supérieur, se sont assimilés aux envahisseurs goths ; ceux-ci ne représentent pourtant qu’une minorité en Espagne. — C’est en ce sens que la nuance apportée par Littré, dans la définition du mot « nation » (supra, n. 45) à l’idée d’une « réunion d’hommes… ayant depuis longtemps des intérêts assez communs pour qu’on les regarde comme appartenant à une même race » se trouve ici pleinement justifiée.

49. Les expressions sedes Gothorum, prouincia Gothorum, patria Gothorum désignent successivement l’Espagne dans les textes wisigothiques : infra, p. 440, 494, 529.

50. Le diocèse des Espagnes, qui fait lui-même partie de la préfecture du prétoire des Gaules, est constitué des cinq provinces de Galice, Tarraconaise, Lusitanie, Carthaginoise et Bétique, à partir des réformes administratives de Dioclétien et de Constantin, au début du IVe siècle. Voir p. ex. la carte donnée par R. RÉMONDON, La crise de l’Empire romain, nouvelle édition. 1970, p. 328.

51. Le royaume wisigothique d’Espagne a son centre à Tolède depuis le milieu du VI’ siècle : voir infra, p. 567. n. 220. — L’Historia Gothorum d’Isidore est avant tout l’histoire de la succession des rois goths, faisant suite à la succession des empereurs, de même que pour l’évêque de Séville le regnum Gothorum fait suite au regnum Romanorum.

52. Isidore de Séville est racialement, de manière probable, et culturellement, avec certitude, un Hispano-Romain. Sur les quelques faits incontestables de la biographie d’Isidore, voir AREVALO, Isidoriana, I, 17 ; J. FONTAINE, Isidore de Séville, t. 1, p. 6-7 ; K.F. STROHEKER, Spanische Senatoren der spätrömischen und westgotischen Zeit, 1965, p. 85-86. Quoi qu’il en soit de son origine, Isidore de Séville, comme Cassiodore à l’égard de la monarchie ostrogothique, s’est rallié à la dynastie wisigothique.

53. Sur cette formule, cf. supra, n. 33.

54. L’emploi du singulier Hispania, par opposition aux Hispaniae romaines, est déjà prépondérant au Haut Empire, chez Tite-Live, par exemple, Martial, Florus. L’Espagne tend donc, dès cette époque, à être envisagée comme formant un tout. Cette tendance ne fera que s’accentuer au Bas Empire et à l’époque wisigothique. Chez Isidore de Séville, et dans les textes contemporains, le singulier Hispania tend à remplacer le pluriel Hispaniae (poétique ou ecclésiastique). La forme Hispania, avec sa valeur de personnification, correspond davantage à l’idée de « personne » qui s’ébauche déjà à propos de la « nation ».

55. Sur l’influence exercée par les évêques auprès des rois wisigoths, cf. D. CLAUDE, Adel, Kirche und Königtum, p. 77-162. — Sur le rôle de l’Église dans la formation de l’idée de « nation » et de la conscience nationale, cf. J. TOUCHARD, op. cit., p. 219.

56. En particulier par le IIIe concile de Tolède (589), ou concile de la conversion, qui est à l’origine de la prise de conscience d’une certaine unité nationale (infra, p. 446), et par le IVe concile de Tolède (633), qui fonde l’institution monarchique (infra, p. 520-526).

57. Sur la formule rex. gens et patria Gothorum, cf. supra, n. 33.

58. FESTUS, de uerb. signif. fr. 169, éd. Lindsay, p. 165 : « natio : genus hominum qui non aliunde uenerunt, sed ibi nati sunt ». Voir aussi A. ERNOUT-A. MEILLET, D.E.L.L., p. 430. Sens physique de ce mot, lié à la « naissance », à l’ethnie, à la race.

59. Cette distinction se trouve énoncée par TACITE, Germ. 2, 5 : « ita nationis nomen, non gentis » (cf. éd. Perret, p. 27 et n. 3). — Même distinction chez AMMIEN MARCELLIN entre la « Theruingorum natio » (31, 5, 8) et les « Gothorum gentes » (31, 3, 8).

60. Les gentes (souvent associées aux reges : cf. infra, p. 37) évoquent les « nations barbares » soumises à des rois ; les nationes évoquent des « peuplades barbares ». C’est avec ces nuances respectives que les gentes et nationes sont souvent rapprochées par Cicéron : cf. p. ex. pro Font. 1 I. 25 : « exteris nationibus ac gentibus » ; de nat. deor. 3, 39, 93 ; pro leg. Man. I I, 31 : « exterae gentes ac nationes » ; en particulier lorsqu’il s’agit de les opposer au populos Romanus : pro Font. 8-12 ; cf. infra, p. 24. Même synonymie, avec même distinction au Bas Empire : cf. LACTANCE, inst. 7, 15, 5 : « quia Dei populus… apud omnes gentes commoratur… necesse est uniuersas nationes… plagis uerberari ».

61. Le mot nationes, dans la Vulgate, semble avoir plutôt le sens de « générations » que celui de « nations » opposées à Israël ou gentes. Voir A. BLAISE, D.L.A.C., p. 549.

62. ARNOBE, Aduersus nationes ; TERTULLIEN, Ad nationes : de idol. 22.

63. Var. 3, 23, 3 : « inter nationum consuetudinem peruersam » ; cf. aussi uar 8, 10, 2 ; I I I 7. Cassiodore se montre en cela un précurseur. Mais il s’agit là d’emplois rares.

64. Tel est en particulier l’emploi du mot natio à l’ablatif ou au génitif de qualité (GELASE, epist. 95 : « Vandalicae nationis uir » ; CASSIODORE, Inst. 1, 23, 2 : « Dionisius monachus, Scytha natione sed moribus omnino Romanus » ; HYDACE, chron. 2 : « Theodosius natione Spanus » ; DORE, de uir. 31 : « Iohannes… natione Gothus »), que l’on pourrait traduire par « de naissance », ou « par sa naissance ». — Nous étudierons l’évolution du mot gens et du pluriel gentes aux VIe et VIIe siècles, en Gaule mérovingienne et en Espagne wisigothique. Le singulier gens évolue vers le sens de « nation » constituée de l’intérieur, ou nation souveraine, le pluriel gentes évolue vers le sens de « nations étrangères », envisagées à égalité les unes par rapport aux autres.

65. Voici la définition de natio dans le Dictionnaire Du CANGE, s.u. : natiuitas, generis et familiae conditio. Cognatio. »

66. Ce sens politique de gentes = « nations » ne s’est conservé en français que dans l’expression « droit des gens ».

67. Sur les différentes thèses en présence — romanisante (Fustel de Coulanges, A. Garcia Gallo), germanisante (Cl. Sànchez Albornoz), intermédiaire (M. Torres López) —, nous renvoyons à l’étude de M. REYDELLET, La conception du souverain dans la littérature wisigothique, p. I 1-15. Voir aussi R. GIBERT, El reino visigodo, dans Settimane, t. 3, 1956, p. 538-540.

68. J. FONTAINE, discussion dans Settimane, t. 9, 1962, p. 217-218.


TABLE DES MATIÈRES

Rome face aux Barbares du Nord dans la littérature du Haut Empire

 

LES GOTHS DANS LA LITTERATURE LATINE DE 376 À 476

  • Hostilité aux Barbares goths et sentiment provincial sous la dynastie théodosienne
  • Vers une présentation favorable des Goths : les Histoires d’Orose
  • Les Goths instruments de la colère divine dans la prédication de Salvien
  • Sidoine Apollinaire admirateur raisonné de la civilisation du royaume de Toulouse
  • Les Goths futurs maîtres de l’Espagne d’après la Chronique d’Hydace

VERS UNE NOUVELLE CONCEPTION DES STRUCTURES POLITIQUES : LES MUTATIONS DU SIXIEME SIECLE

  • La survie de l’idéologie romaine à Byzance : Marcellin et Corippus
  • Les premiers témoins d’une ère nouvelle en Italie : Eugippe et Ennode
  • Cassiodore et la formation d’une idéologie romano-gothique
  • Jordanès et la naissance d’une histoire nationale des Goths
  • La reconnaissance des nouvelles « nations » par Grégoire le Grand
  • Grégoire de Tours ou l’histoire nationale et internationale au sixième siècle
  • La naissance de la nation wisigothique dans la Chronique de Jean de Biclar

LE NATIONALISME WISIGOTHIQUE AU SEPTIÈME SIÈCLE

  • Isidore de Séville et l’histoire nationale des Goths en Espagne
  • Vers une définition de la nation hispano-gothique : rex, gens et patria Gothorum
  • Le concept d’Hispania dans la littérature wisigothique de Sisebut à Réceswinthe
  • Julien de Tolède et l’exaltation du nationalisme hispano-gothique
  • La naissance de l’Espagne
  • Index des sources
  • Bibliographie
  • Index nominum
  • Index rerum et verborum
  • Cartes
Print Friendly, PDF & Email
Previous L'ours : animal-totem des guerriers
Next Louis XV sur le front de la guerre de succession d'Autriche

No Comment

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.