lundi 16 mai 2022

L’incivilité, première étape de la corruption

La semaine dernière (Cf. Mon billet du 31 mai 2015), j’évoquais la menace issue du manque d’exemplarité de la société en abordant la corruption financière et morale. Nous ne pourrons pas lutter avec efficacité contre l’islamisme radical sans une société exemplaire que ce soit des institutions ou des citoyens la constituant. Je ne peux donc pas dissocier le phénomène de la corruption des simples incivilités, première étape de la corruption au moins morale, sinon même de l’affaiblissement des symboles de l’autorité de l’Etat. Il ne suffira pas de voter le 9 juin 2015 la réactualisation de la loi de programmation militaire, positive dans sa dimension capacitaire, pour que la menace soit neutralisée.

La semaine écoulée a donc confirmé l’ampleur du phénomène de la corruption. A l’étranger, un premier ministre roumain est sur la sellette. Le président ukrainien affirme la lutte engagée contre la corruption. Dans les suites de la FIFA, les soupçons de corruption pour organiser les rencontres de football touchent les Etats les uns après les autres mais son président a enfin démissionné. Heureusement que le FBI était là – encore les Américains -, ou rien n’aurait eu lieu. La France peut s’enorgueillir d’avoir permis aux Etats-Unis d’Amérique d’obtenir leur indépendance grâce au général de La Fayette et donc de lutter aujourd’hui contre la corruption. La magnifique arrivée de l’Hermione ces jours-ci à Yorktown est donc un heureux symbole.

La France a-t-elle été pour autant épargnée cette semaine ? Pas vraiment. Le kazakhgate se poursuit (Cf. le Monde Magazine du 6 juin 2015). Un policier est arrêté cette semaine pour soupçon de corruption. Anecdotique, peut-être. Surtout les conduites inappropriées persistent, sans être de la corruption financière, et symbolisent cette corruption morale « gangrénante » qui fait vaciller l’exemplarité attendue.

Les médias ne sont pas neutres dans cette perception négative mais après tout, bien souvent, ils sont destinataires des informations, y compris au détriment de la présomption d’innocence. Est-il normal que les journalistes soient informés des dossiers judiciaires ? N’est-ce pas non plus une forme de corruption morale de diffuser ce qui ne devrait pas l’être pour influencer l’issue de l’instruction ? Certes, d’aucuns pourraient dire que cela est pour la bonne cause mais quand l’innocence est affirmée, n’y-a-t-il pas un manque de rigueur, sinon surtout d’exemplarité ? Faire endurer à un homme politique comme Eric Woerth cinq ans de procédures judiciaires pour finalement le blanchir, au grand dam d’ailleurs du journaliste du Monde relatant l’affaire (Cf. Le Monde du 6 juin 2015), est-ce bien normal ?

La corruption financière et morale est donc partout. Le Premier ministre britannique David Cameron a fait ajouter d’ailleurs la corruption à l’ordre du jour du G7 (Cf. The Guardian) dont cela aurait dû être une de ses missions principales mais il ne semble pas l’assumer. Surtout en France, n’est-elle pas avant tout le résultat d’un grand manque de rigueur morale à tous les niveaux de la société (je sais, le terme fait peur mais je l’assume) ?

Il est toujours aisé de critiquer ceux qui sont « en haut » mais le citoyen peut-il être absous de toute responsabilité ? Pas vraiment. L’incivilité est devenue une réalité quotidienne qui exacerbe les réactions de ceux qui appliquent des règles d’éducation, base du vivre ensemble, si souvent mis en avant. Pourquoi appliquer les règles et les lois si l’impunité est une option plus crédible que celle de la sanction ?

Le nombre de personnes téléphonant au volant est constatable tous les jours mais il est plus facile de condamner la vitesse en installant des radars automatiques sans effet pédagogique réel. On peut constater que les véhicules sont garés n’importe où pour gagner quelques mètres sur les parkings des grands magasins ou dans les gares, surtout là où ce n’est pas autorisé. Les cyclistes, qui sont devenus les modèles de l’incivilité citoyenne (Cf. Paris au quotidien) brûlent les feux rouges, circulent à contre-voie, sur les trottoirs … et chacun doit faire attention à eux. Dans les transports en commun, la musique est souvent mise à fond. Pour lire son smartphone, mieux vaut mettre ses chaussures sur le siège d’en face (sur le bord, « je ne salis pas le siège »). C’est plus pratique et surtout ne dîtes rien.

L’incivilité est donc due à une forme de laxisme, souvent dénoncée, mais bien arrangeante, et au manque de sanctions, d’éducation des parents ou de l’école, du refus enfin de la contrainte sociale. Nous manquons aussi de courage au quotidien pour faire la remarque à celui qui se comporte mal. Il est vrai que la forme prime. La remarque doit être « lisse », non mal-interprétable, ni stigmatisante ni soupçonnable d’être irrespectueuse…

Ce sentiment de mal-être qui s’est insinué dans la société peut enfin être favorisé par la confusion des genres qui n’est pas celle que vous pourriez croire. Chacun a un rang à tenir dans la société. La normalité du responsable ne peut pas imposer l’autorité. La simplicité sûrement mais cela est différent. A titre d’exemple, j’ai été désagréablement surpris, mais je n’ai pas été le seul, de voir que le roi d’Espagne ait été accueilli sur le perron de l’Elysée par François Hollande et… Ségolène Royal, un couple présidentiel ? Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, n’aurait-il pas dû être présent ? Après les affaires certes privées du président de la République, comment comprendre et respecter ? Cette image symbolise la confusion des genres et l’impossibilité pour le citoyen de se projeter sur ceux qui représentent le pays.

La normalité ne peut plus exister à un certain niveau de responsabilité si le citoyen doit adhérer à un système, à une société. Le devoir de représentation selon des normes est un impératif. La cohésion de la société, d’une société en guerre aujourd’hui, repose aussi sur ces symboles qui justifient l’engagement du plus grand nombre au service d’une cause nationale.

François CHAUVANCY
François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
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