L’origine parachutiste du chant “Les Dragons de Noailles”


La datation des chants militaires est parfois complexe à établir. Les Dragons de Noailles est dans ce cas. Son titre incite à le faire remonter aux dragons des armées de Louis XIV, il n’en est rien, ce chant a été écrit juste après la fin de la guerre d’Algérie.

La musique est empruntée à une marche du même nom composée par le commandant Jules Semler-Collery, chef de la musique des équipages de la flotte. Elle est « harmonisée, orchestrée et exécutée pour la première fois par un ensemble de 2000 musiciens à l’occasion des Nuits de l’armée 1954 ». Elle est enregistrée sur le 25 cm, Nuits de l’armée (Philips, P 76.120R, 1954), puis en 1958 sur le disque Marches historiques n° 1 (30 cm, Decca, 153.828) avec la musique du 1er régiment du train, toujours sous la direction du capitaine Semler-Collery. La datation de 1678 sur la pochette, veut probablement faire ancien, mais la marche figure bien dans la liste de ses compositions dans son dossier au SHD.

On trouve bien quelques mots du refrain chez Vingtrinier (Chants et chansons des soldats de France, Méricant, page 6) : « Lon lon la, laissez-les passer / Les Français dans la Lorraine, / Lon lon la, laissez-les passer. / Ils ont eu du mal assez… » Par contre, rien dans le grand ouvrage sur La Cavalerie française du capitaine Choppin (Garnier frères, 1893) qui fournit pourtant de nombreux chants de cavaliers. On ne le retrouve pas plus dans les trois volumes du chef de musique Léonce Chomel (Marches historiques, chants et chansons des soldats de France, Bibliothèque du Musée de l’armée, 1910), ni dans les deux volumes de chants militaires publiés par le ministère de la Guerre dans les années 1940 qui regroupe les morceaux essentiels du patrimoine militaire chanté. Aucune trace du chant dans le répertoire des scouts ni celui des chantiers de jeunesse.

Le premier enregistrement figure sur un 25 cm du 13e RDP en 1963 (disque Pégase). Il est repris par la promotion de l’EMIA Plateau des Glières (30cm, SODER, SOD 20702, 1970). Il est aussi enregistré par les élèves sous-officiers de l’école de cavalerie de Saumur (SOE, 45 tours, Janeret, 031, vers 1970).

La chanson est publiée dans les recueils à la fin des années 60 (Recueil de chants du 6e RPIMa, Recueil de chants de l’ENSOA, Chants du 2e régiment de hussards, …). On peut donc affirmer que le chant est attesté dans le répertoire militaire à partir de 1963, et pas avant.

Les confusions historiques dans les paroles confirment une composition tardive, à moins qu’elle ne soit la volonté de l’auteur pour montrer qu’il ne veut pas rappeler les campagnes du Palatinat au XVIIe. En effet, il faut plutôt interpréter ce chant comme un récit métaphorique de la guerre d’Algérie. Au sortir de cette guerre, qui n’avait pas de nom – le terme d’usage était les “événements d’Algérie” –, les soldats ne pouvant pas raconter leurs combats victorieux, utilisent un procédé détourné. En décrivant des combats historiques anciens, ils détournent l’attention des censeurs. Ceux qui ont écrit, enregistré et chanté ces paroles en comprenaient le sens caché. Ceux qui l’ont repris ensuite ne pouvaient plus appréhender leur signification originelle. Les paroles d’origine du refrain confirment la métaphore : « Ils ont eu du mal à la guerre » qui est devenu « Les Français sont dans la Lorraine ». En accentue le repère ancien, ce changement montre que le récit d’une guerre contemporaine n’est pas compris.

L’auteur des paroles a parfaitement rempli son objectif puisque son intention ne pouvait être soupçonnée de ceux qui n’étaient pas dans la confidence. Ainsi la signification n’est pas décelée par le journaliste Patrice de Plunkett, qui est l’auteur du couplet sur l’incendie et le pillage de Coblence et du Palatinat que l’on ne trouve pas dans l’enregistrement d’origine et qui est ajouté en 1970. Accentuant encore plus la signification historique du chant : « Ils ont incendié Coblence, / Les fiers dragons de Noailles, / Et pillé le Palatinat, / Ils ont incendié Coblence. » Son esprit belliqueux et agressif à l’égard de nos voisins germaniques, différent de celui des autres couplets, vaudra au chant d’être proscrit du répertoire de la Brigade franco-allemande.

Paroles actuelles (l’ordre des couplets peut varier) :

Ils ont traversé le Rhin,

Avec Monsieur de Turenne,

Jouez fifres et tambourins,

Ils ont traversé le Rhin.

***

Refrain

Lon, lon, la, laissez-les passer,

Les Français sont dans la Lorraine,

Lon, lon, la, laissez-les passer,

Ils ont eu du mal assez.

***

Ils ont décoré Paris,

Les fiers dragons de Noailles,

Avec les drapeaux ennemis,

Ils ont décoré Paris.

***

Ils ont fait tous les chemins,

D’Anjou, d’Artois et du Maine,

Ils n’ont jamais eu peur de rien,

Ils ont fait tous les chemins.

***

Ils ont protégé le roi,

Il en sera fort aise,

Car ils sont ses meilleurs soldats,

Ils ont protégé le roi.

***

Ils ont incendié Coblence,

Les fiers dragons de Noailles,

Et pillé le Palatinat,

Ils ont incendié Coblence.

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