Quelles pistes à envisager pour la préparation opérationnelle future ?


« La guerre est un caméléon dont le visage nous surprend à chaque fois », cette citation de CLAUSEWITZ est à mettre en parallèle avec ses nombreuses tentatives pour définir l’essence même de la guerre. Cette activité humaine est donc à la fois éminemment contingente, tout en ayant des caractéristiques pérennes, insensibles aux modes. Le soldat reste et restera un acteur essentiel de l’acte guerrier. Maintenir l’armée de Terre française à la pointe des armées européennes impose de disposer de soldats français, capables de maitriser ses invariants, comme de s’adapter à ses mutations. Il serait vain et surtout présomptueux de balayer en ce court article l’ensemble du sujet. Aussi en complément des autres articles les approchant de près ou de loin, je souhaiterais mettre en avant trois qualités essentielles qu’il faudra cultiver chez le soldat 4.0. Aguerrissement, polyvalence et équilibre familial devront irriguer sa préparation opérationnelle afin de le mettre dans les meilleures conditions pour faire face à ces défis.

Aussi technologique qu’elle puisse être, la guerre de demain sera toujours un acte marqué par le déchaînement de la violence dans un environnement marqué par l’anormalité des situations. Entraîné à la rusticité, le soldat 4.0 devra aussi être psychologiquement préparé. Après avoir institué une formation spécifique au secourisme physiologique de combat, l’armée de terre en étroite coopération avec le service de santé mettra aussi en place des formations adaptées au secourisme de combat psychologique, pour les cadres, mais aussi pour les soldats. Enfin et surtout, dans un monde de plus en plus flou, où la notion de bien et de mal est estompée à dessein, où l’ennemi d’hier est le partenaire d’aujourd’hui, avant d’être l’ami de demain, la réciproque étant vraie, le soldat devra être moralement prêt, pour ne pas douter de la légitimité de son engagement. Les périodes de mise en condition finale avant projection devront plus que jamais s’attacher à faire percevoir aux chefs, mais aussi aux soldats, la complexité de son futur cadre d’engagement. L’aguerrissement 4.0 devra donc aller bien au-delà du simple, mais toujours aussi indispensable apprentissage de la rusticité en ouvrant des chantiers nouveaux dans les domaines psychologique comme moral.

La préparation opérationnelle devra continuer aussi à cultiver ce qui fait aujourd’hui notre force : la polyvalence raisonnable de nos unités. Celle-ci ne signifie pas pour autant de nier et de gommer les spécificités liées à l’engagement dans des milieux particuliers (grand froid, troisième dimension, amphibie…). Cette polyvalence raisonnable, socle de la capacité de nos soldats et de nos unités à pouvoir être engagés selon des modes d’action très variées, repose sur la capacité différenciée à maîtriser les savoir-faire communs à tout soldat de l’armée de Terre, puis ceux liés au socle partagé à sa fonction opérationnelle et enfin de façon ciblée ceux intrinsèques à sa spécialité souvent dictés par la parfaite connaissance et utilisation de matériels spécifiques, de plus en plus complexes. Ainsi le tireur de char LECLERC doit-il maîtriser les MICAT (1), puis les savoir-faire communs d’un PRI (2) en engagement dans des missions de normalisation et de bas de spectre de stabilisation, pour se concentrer sur la maîtrise de son système d’arme principal le char LECLERC. Seul cet équilibre permet de bénéficier de forces adaptables capables de faire face à un contrat opérationnel dimensionnant en termes de volume déployé. Cela contribue également de façon essentielle à la capitalisation de l’expérience opérationnelle au sein de nos unités. La discipline du feu, si prégnante dans les missions de type Sentinelle, se construit à travers les expériences des engagements exigeants des opérations menées hors de nos frontières. La spécialisation, propre d’une « riches » ou le « rerolling » (3) sur tous types de structure et de matériels, sont les deux écueils qu’il faudra continuer à éviter. Acquise après plus de vingt ans de professionnalisation, la maturité professionnelle de notre armée de Terre, est une pépite très précieuse à préserver !

L’opération SENTINELLE, en entraînant un taux d’absentéisme des garnisons très élevé, a montré dans toutes les unités et chez toutes les populations, combien le soldat était sensible à la préservation de l’équilibre de son écosystème familial. La formation, l’instruction individuelle comme collective et, dans une certaine mesure, l’entraînement interarmes, sont des domaines qui offriront demain des possibilités importantes pour diminuer le temps passé hors de sa garnison du soldat. En matière de formation, la maturité de la NEF (4) permettra de dématérialiser de nombreux cours. L’accès à des MOOC (5), couvrant de plus en plus de pans de la formation, combiné au déploiement de systèmes de simulation virtuelle immersive permettra un certain degré d’internalisation de la formation au sein des unités. Pour autant cela ne signifiera pas la fin de séquences présentielles en école ou en centre spécialisé, indispensables pour conserver l’homogénéité des savoir-faire, mais les prérequis pour suivre ces formations pourront être atteints et contrôlés dans les garnisons. La simulation nativement embarquée dans les véhicules Scorpion, la multiplication des outils de simulation virtuelle comme constructive, ainsi que leur mise en réseau par la simulation distribuée, au sein du régiment, mais également avec des régiments d’autres fonctions situées dans la garnison épargneront des déplacements et des absences.

La préparation opérationnelle restera l’assurance vie de nos soldats et le prérequis incontournable pour le succès en opération de nos unités. Celles-ci demeureront polyvalentes au juste niveau, armées par des soldats aguerris physiquement, psychologiquement et moralement. Leur équilibre familial sera mieux préservé par la diminution des périodes d’absence de la garnison liées à la formation, à l’instruction et à l’entraînement, grâce à l’emploi accru et optimisé de la simulation et de la numérisation. 

GCA (2S) Arnaud SAINTE-CLAIRE DEVILLE

NOTES :

(1) MICAT = Missions Communes de l’Armée de Terre.

(2) PRI = Peloton de Reconnaissance et d’Intervention.

(3) Rerolling = procédé qui consiste à transformer une unité servant sur un type de matériel sur un autre type ; si le « rerolling » d’un matériel de niveau technique haut vers un matériel de niveau technique inférieur est possible (exemple : VBCI vers VAB), le contraire est à éviter compte tenu de l’investissement très important à consentir (exemple : 10 RC vers LECLERC).

(4) NEF = Numérisation de l’Espace de Formation.

(5) MOOC = en anglais « Massive Open Online Course » ou formation en ligne ouverte à tous (FLOT), aussi appelée Cours en ligne ouvert et massif (CLOM), est un type ouvert de formation à distance capable d’accueillir un grand nombre de participants.

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1 Comment

  1. revens
    25 juillet 2018
    Répondre

    Curieux de voir la forme que pourrait prendre le secourisme psychologique au combat. J’ai dans l’idée que ça s’apparenterait pas mal aux séances TOP qui existent depuis l’Afghanistan, et je pense que nous y gagnerions beaucoup.

    Et puisqu’on parle du taux d’absentéisme des unités dans leurs garnisons, lié aux contraintes opérationnelles, il faudrait également aborder la mobilité psychotique imposée par la DRH. À quand des carrières longues dans une seule et même unité pour les sous-officiers et officiers?

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