Août 1916, la bataille de Romani, tournant de la guerre dans le Sinaï


Loin de la boue collante de la Somme, des orages d’acier de Verdun et de la déferlante des armées de Broussilov en Galicie, se trouve blottie dans chaleur du désert du Sinaï, une petite bourgade du nom de Romani qui connut sa rencontre avec le destin en 1916, en tant que lieu d’une bataille paraissant aussi insignifiante pour le cours de la Grande Guerre que son nom inconnu semble l’indiquer. Pourtant, cette bataille eut une portée stratégique en ruinant définitivement les intentions ottomanes de coupure du très vital canal de Suez et de reconquête de l’Égypte. En redonnant l’initiative des opérations aux Britanniques sur le théâtre égypto-palestinien, elle fut la première étape sur la longue route semée d’embûches conduisant à Gaza, Jérusalem et Damas et aux victoires resplendissantes des armées britanniques et alliées en Palestine en 1918.

 

Prodromes

Pour bien comprendre le sens et la portée de cette bataille, il faut se replonger dans le contexte proche-oriental du début de la guerre. À l’été 1914, l’Égypte est encore nominalement une province semi-autonome de l’empire ottoman, restée neutre. Toutefois, et depuis 1882, elle se trouve de fait sous tutelle de l’empire britannique, qui a vu la nécessité de s’y implanter solidement pour sécuriser la route économiquement et militairement stratégique conduisant aux joyaux de sa couronne : les Indes. La sauvegarde de cette artère vitale, passant par le canal de Suez, creusé à l’initiative du Français de Lesseps entre 1859 et 1869, sera le fil conducteur de la stratégie proche orientale britannique pendant toute la guerre et bien au-delà. Pourtant, à l’automne 1914, lorsque la Sublime Porte entre en belligérance sous la pression de l’Allemagne contre les puissances de l’entente, les forces chargées de défendre Suez et l’Egypte, placées sous le commandement du général Wilson, sont bien maigres :

  • 4 brigades d’infanterie représentant 17 bataillons d’infanterie essentiellement indiens ;
  • 3 brigades d’artillerie ;
  • 5 escadrons de cavalerie.

À ces forces s’ajoutent 2 brigades d’infanterie supplémentaires en réserves.

Avec les organes de soutien, l’ensemble représente environ 40 000 hommes, appuyés depuis le canal par plusieurs monitor et canonnières, dont les cuirassiers côtiers français Requin et d’Entrecasteaux.

Avec ces moyens limités et face à la priorité stratégique du front français, l’état-major impérial privilégie une posture strictement défensive, adossée au canal lui-même, voulant éviter une aventure dangereuse dans un désert du Sinaï ne comportant ni route viable, ni points de ravitaillement en eau et vivres suffisants pour y lancer ne serait-ce que la valeur de deux divisions. Par ailleurs, les menaces en Égypte même sont multiples ; bien qu’ayant décrété la loi martiale et pris nominalement les reines du pays, les Britanniques ne le contrôle pas pleinement et ne savent pas comment va réagir la population à une guerre contre l’empire dont la capitale est le siège du califat et commandeur des croyants (Mehmet V), surtout suite à l’appel au djihad lancé à l’initiative des Allemands. À tout moment peut survenir un soulèvement islamique, mais également nationaliste contre la présence britannique, ou un mélange des deux du fait des sectes senoussi rebelles agissant dans l’ouest du pays et mahdiste dans le sud et au Soudan. La menace est donc protéiforme et ne se limite pas au canal lui-même.

Face à cela quelles sont les intentions ottomanes ? Sortie très affaiblie des guerres balkaniques, elle y a perdu un tiers de ses forces et d’importantes ressources humaines et matérielles. L’armée ottomane n’avait pas planifié jusqu’alors de guerre contre l’empire britannique et la France et prévoyait plutôt une confrontation contre l’ennemi héréditaire russe et contre les jeunes nations balkaniques, Bulgarie surtout. Ainsi, son plan de mobilisation et de concentration n’implique pas le regroupement de forces importantes en Palestine en vue d’une possible action vers Suez. La politique étrangère des jeunes turcs, largement téléguidée par Berlin au travers de ses conseillers militaires comme l’amiral Souchon ou le général von der Goltz, bouleverse ces conceptions. Très rapidement, et dès avant la déclaration de guerre, une action offensive est envisagée vers Suez et l’Égypte, du point de vue turc, pour reprendre le contrôle de cette province perdue et de celui des Allemands pour y fixer des forces britanniques et couper l’axe stratégique de la route des Indes. Cette double vision stratégique, parfois schizophrène, ottomane d’un côté et allemande de l’autre, sera un fil rouge permanent de la guerre dans cette région.

Quelles sont les forces à la disposition des Turcs et les modes d’action envisagés ? Comme pour les Britanniques, le front égypto-palestinien n’est pas la priorité d’Enver Pacha, homme fort de la Turquie. Le front du Caucase (et l’offensive planifiée contre les Russes) aspire le meilleur de l’armée ottomane, ne laissant que des forces secondaires pour agir depuis la Palestine.

Ces forces, regroupées au sein de la 4e armée ottomane, sont sous les ordres de Djemal Pacha, précédemment ministre de la marine mais qui a souhaité assumer un commandement opérationnel, qui chapote sous son commandement opératif la Syrie, la Palestine (comprenant les territoires actuels du Liban et d’Israël), le Hedjaz (côte occidentale de l’Arabie jusqu’à la Mecque) et bien sûr le Sinaï et au-delà l’Égypte. Membre du triumvirat Jeunes-Turcs qui dirige le pays, Djemal est un officier compétent, doué d’un réel sens tactique, qui maitrise les techniques d’état-major ; il se révèlera sans pitié dans la répression des rébellions arabe et arménienne. Il est brillamment secondé dans ses ambitions égyptiennes par un officier allemand, le colonel Kress von Kressenstein, qui va être le concepteur et l’animateur de toutes les entreprises en direction du canal de Suez.

Friedrich Kress von Kressenstein

Ce dernier planifie dès la fin de l’année 1914, avec une exécution prévue pour février 1915, une attaque impliquant 3 divisions, pour s’emparer d’Ismaïlia (au centre du canal) et pousser jusqu’au Caire avec l’appui attendu d’un soulèvement populaire qui rendrait intenable la position britannique en Égypte. Pour atteindre ce dernier objectif, qui est en fait le cœur de la stratégique ottomane pour l’Égypte, l’empire dispose d’un outil de subversion de premier ordre, sorte de service spécial et police secrète : le Teskilat i Mahsusa (organisation spéciale). Il sera à l’origine des soulèvements senoussi et mahdiste en Égypte, Soudan et Libye, à l’enrôlement d’unités irrégulières arabes, kurdes et balkaniques et au massacre des Arméniens en 1915.

Pour attaquer le canal de Suez, Djemal constitue un corps expéditionnaire reprenant les organes de commandement du VIIIe corps d’armée du général Djemal (dit petit Djemal à ne pas confondre avec Djemal Pacha), chef d’EM colonel von Kressenstein) :

  • 25e DI (corps d’attaque principal) : 68e, 73e (2 bataillons), 74e RI, 75e RI, 80e RI, 69e RI, 25e RA, éléments de cavalerie – 10e DI et 22e DI (moins les RI cédés sous contrôle tactique de la 25e DI) en second et troisième échelons.

Malheureusement pour les Ottomans, le Sinaï n’était pas plus facile à traverser en 1915 qu’il ne l’était aux temps bibliques. Les deux semaines nécessaires pour joindre la Palestine au canal sont une véritable épreuve de force logistique, remarquablement exécutée. Les unités doivent transporter elles-mêmes leur ravitaillement, se déplaçant de nuit pour tromper la vigilance de l’ennemi, et transporter les barges et pontons nécessaires à la traversée du canal. Suivi pas à pas depuis les airs par les hydravions français qui appuient leurs alliés britanniques, l’assaut sur le canal échoue totalement. Avec un rapport de force défavorable, des troupes épuisées par la traversée du désert et face à un ennemi solidement retranché sur une position naturelle favorable, l’attaque, faiblement soutenue logistiquement, n’avait aucune chance d’aboutir. Djemal Pacha n’insiste pas et ordonne la retraite après avoir perdu 10% de son effectif.

Pour autant, les Ottomans ne veulent pas perdre l’initiative des opérations et maintiennent pour cela un dispositif défensif dans le Sinaï même, complété par des patrouilles offensives méharistes régulières ou de partisans bédouins. Ces dernières maintiennent la pression sur le canal par des attaques de harcèlement et le mouillage de mine, au demeurant peu efficaces. La volonté de von Kressenstein et Djemal de relancer une action d’ampleur vers l’Égypte est rendue impossible par le déclenchement de la bataille des Dardanelles, l’offensive russe dans le Caucase et la poussée britannique en Mésopotamie, tous les renforts disponibles et recrues des dépôts sont envoyés vers ces fronts qui aspirent également l’essentiel des forces britanniques du théâtre, maintenant les forces du canal dans une posture défensive. Comme du côté ottoman, le général Murray, qui a pris le commandement des forces en Égypte, souhaite se donner un peu d’air en avant du canal via des patrouilles offensives de sa cavalerie (Australian Light Horse Regiment, Yeomanry, Mounted Rifles Regiment). Ainsi, l’année 1915 se poursuit en escarmouches et actions de harcèlement de part et d’autres, les Ottomans gardent cependant un avantage opératif en se maintenant à proximité immédiate du canal, ils espèrent ainsi pouvoir relancer l’action conventionnelle en 1916.

 

1916, les Britanniques reprennent l’initiative

Le retrait du corps expéditionnaire de Gallipoli et son redéploiement en Égypte pour remise en condition opérationnelle, portant à 14 divisions les forces britanniques présentes dans le pays, ne bénéficie pas au général Murray. En effet, la plupart de ces grandes unités sont déployées en France en vue de l’offensive de la Somme ou en Mésopotamie suite à la défaite de Kut el Amara et seules 4 divisions restent en Égypte pour la garde du canal. Pourtant, le général Murray ne reste pas inactif et entreprend de résoudre le principal problème que représente une poussée vers la Palestine : la question logistique. Pour cela, la construction d’une voie de chemin de fer et d’un pipeline aqueduc est entreprise et poussée jusqu’aux abord de Romani, à terme il s’agit de faire avancer la voie avec les troupes britanniques jusqu’en Palestine. La construction de ce nouvel axe logistique par les compagnies de sapeurs est couverte par les escadrons de cavalerie des régiments de Light Horse australiens et néo-zélandais et la Yeomanry anglaise, qui maintiennent une forte activité de patrouilles impliquant de nombreuses escarmouches avec leurs homologues turcs et bédouins.

Djemal Pacha et von Kressenstein, renseignés par leurs partisans arabes, la cavalerie et les avions de l’escadrille allemande Pacha I, se rendent bien compte que les travaux britanniques impliquent à terme la perte de l’initiative opérationnelle dans le Sinaï, avant-garde de la Palestine. Pour contre carrer les plans britanniques et prévenir une offensive ennemie, von Kressenstein propose de lancer une attaque préventive qui permettra de détruire les travaux réalisés, d’affaiblir l’ennemi en prenant l’ascendant moral et finalement de gagner du temps en vue d’un éventuel renforcement de la 4e armée de Palestine avec les divisions ayant fait campagne à Gallipoli.

Kress von Kressenstein inspectant des troupes ottomanes

 

L’affaire de Katia

Von Kressenstein ne dispose pour réaliser son plan que de maigre forces, il met pourtant sur pied dès le mois d’avril un groupement tactique interarmes qui devra prendre immédiatement l’offensive pour perturber les Britanniques. Ce dernier s’articule autour de 2 bataillons d’infanterie, renforcés par une compagnie de mitrailleuses, 2 escadrons de cavalerie méhariste et appuyé par 2 batteries d’artillerie, l’ensemble regroupant 3 650 soldats et officiers avec 6 obusiers. Le groupement attaque les Britanniques à Katia le 22 avril 1916, petit oasis couvrant les travaux en cours à Romani, où il surprend un détachement de couverture de cavalerie. Von Kressenstein fixe l’ennemi par une attaque frontale tout en le débordant par le sud via un audacieux mouvement tournant (cher à l’éducation tactique allemande). La manœuvre aboutie à un beau succès tactique : 3 escadrons et demi britanniques sont détruits avec la perte de 374 hommes (154 tués, 174 blessés, 46 disparus), pertes deux fois moindres que celles de l’ennemi, et la capture de nombreux matériels et armements. Cependant, avec des pertes dépassant 10% de l’effectif engagé et face aux nombreuses troupes encore présentes dans le secteur, les Turcs ne peuvent exploiter leur succès qui se limite à une victoire tactique sans conséquence opérationnelle, les travaux ne sont en rien perturbés par cette bataille que les Britanniques qualifient « d’affaire » pour en minimiser la portée.

La bataille de Romani

À la suite de son succès tactique de Katia, von Kressenstein veut rééditer l’affaire avec plus de moyens en attaquant le terminus logistique de Romani et en appliquant globalement la même idée de manœuvre : fixation puis enveloppement.

Pour cela, il constitue une unité de circonstance reprenant l’essentiel des moyens organiques de la 3e DI du colonel Refet Bele avec divers renforts, chapotés par l’état-major de la 1ère force expéditionnaire :

  • 31e RI (4 bataillons)
  • 32e RI (4 bataillons)
  • 39e RI (4 bataillons)
  • 2e bataillon du 81e RI
  • 32e compagnie de mitrailleuses
  • 3e RA d’obusiers de montagne de la 3e DI
  • 2e compagnie méhariste
  • Un régiment méhariste et une compagnie d’irréguliers bédouins destinés à une attaque de diversion sur Ismaïlia
  • Trois compagnies de génie

Des renforts du détachement austro-allemand Pacha I :

  • 60e bataillon d’artillerie lourde allemande (1ère et 2e batteries de mortiers lourds de 210 mm), une batterie de canons de 150 mm et une de 100 mm
  • 9e batterie de mortiers autrichienne
  • 36e batterie d’obusiers autrichienne
  • Un bataillon de mitrailleuses lourdes allemand à 8 compagnies (601e à 608e) avec minenwerfer légers
  • Le Flieger Abteilung (FA) 300 « Pasha » commandé par le capitaine von Heemskerck, avec 6 biplaces Rumpler C.I et 2 chasseurs monoplaces Pfalz E.II, qui surclassent largement les 2 britanniques.

L’ensemble de ces moyens, représentant environ 16 000 hommes, sont mis en mouvement le 4 juillet 1916 vers le Sinaï à partir de Beersheba, terminus de la voie ferrée de Palestine, pour être regroupés le 14 juillet à El-Arish.

Les contraintes logistiques ne permettent pas de lancer la colonne en un seul bloc sur son objectif, aussi est-elle scindée en six échelons (infanterie et artillerie de campagne pour les deux premiers ; artillerie lourde pour le 3e ; éléments logistiques et sanitaires sur les trois derniers, les derniers échelons partent vers leur objectif le 22 juillet).

Simultanément, les moyens aériens de l’escadrille allemande « Pacha » vont glaner du renseignement haut dessus de l’objectif, ce qui a le désavantage d’éveiller l’attention des Britanniques. Murray décide ainsi le 19 juillet de renforcer la position de Romani en y avançant la 52e DI et la division montée australienne et néo-zélandaise ; de l’eau et des munitions sont accumulés dans la position où neuf batteries d’artillerie prennent place (36 pièces). De même, la 42e DI est avancée en réserve d’intervention à El-Kantara. L’articulation des forces britanniques, totalisant environ 26 000 hommes, placées sous le commandement du général Lawrence est la suivante :

  • Australian and New Zealand Mounted division (cavalerie) du général Chauvel :
    • 1st Australian Light Horse Brigade (1st, 2nd et 3rd Light Horse Regiment)
    • 2nd Australian Light Horse Brigade (6th et 7th Light Horse Regiment, Wellington Mounted Rifles Regiment)
  • 42e division d’infanterie (anglaise) du général Douglas :
    • 125e brigade d’infanterie (4 bataillons, 1 compagnie de mitrailleuses)
    • 126e brigade d’infanterie (4 bataillons, 1 compagnie de mitrailleuses)
    • 127e brigade d’infanterie (4 bataillons, 1 compagnie de mitrailleuses)
  • 52e division d’infanterie (écossaise) du général Lawrence :
    • 155e brigade d’infanterie (4 bataillons, 1 compagnie de mitrailleuses)
    • 156e brigade d’infanterie (4 bataillons, 1 compagnie de mitrailleuses)
    • 157e brigade d’infanterie (4 bataillons, 1 compagnie de mitrailleuses)
    • 158e brigade d’infanterie (4 bataillons, 1 compagnie de mitrailleuses)
  • 9 batteries d’artillerie totalisant 36 pièces
  • 3rd Australian Light Horse brigade (8th, 9th et 10th Light Horse Regiment)
    • Sector Mounted Troops du général Chaytor :
    • New Zealand Mounted Rifles Brigade (5th Light Horse Regiment, Auckland et Canterbury Mounted Rifles Regiments)
    • 5th Mounted Brigade (Warwickshire et Gloucestershire Yeomanry)

Au total, les Britanniques disposent de 28 bataillons d’infanterie contre 17 ottomans, 9 batteries d’artillerie contre 8, près d’une trentaine d’escadrons de cavalerie et méharistes contre un seul. Le rapport de force est nettement favorable aux défenseurs en infanterie et cavalerie, légèrement favorable aux Ottomans en artillerie qui dispose de plus forts calibres. On le voit, l’assaut ne se présente pas dans les meilleures conditions pour les assaillants qui vont devoir s’emparer de positions préparées et tenues par un ennemi supérieur en nombre et non soumis aux fatigues de la traversée du désert du Sinaï.

Fin juillet, les différents échelons de von Kressenstein sont arrivés à leur zone de regroupement de Bir-el-Abd où ils sont réorganisés en groupements tactiques interarmes :

  • 1er groupement du colonel Refet : 31e RI, une compagnie du 2e bataillon du 81e RI, 601e et 604e compagnies de mitrailleuses allemandes, 36e batterie d’obusiers autrichienne, batteries allemandes de 150 et 100 mm ;
  • 2e groupement du colonel Ibrahim : 32e RI, 602e et 605e compagnies de mitrailleuses allemandes, une batterie d’obusiers de montagne, une compagnie de sapeurs ;
  • 3e groupement du commandant Mühlmann : 39e RI, 603e et 606e compagnies de mitrailleuses allemandes, une batterie d’obusiers de montagne, une compagnie de sapeurs ;
  • 4e groupement (élément réservé) du commandant Meyer : 4e bataillons des 32e et 39e RI, une compagnie du 2e bataillon du 81e RI, 607e et 608e compagnies de mitrailleuses allemandes, une batterie d’obusiers de montagne.

L’idée de manœuvre de von Kressenstein est la suivante :

  • Le 1er groupement devra conduire une attaque frontale sur la position principale britannique pour y fixer les forces présentes ;
  • Le 2e groupement lancera une attaque de flanc après un enveloppement de petite ampleur par le sud ;

L’attaque conjointe des deux premiers groupements doit faire s’effondrer la ligne principale britannique.

  • Le 3e groupement conduira un enveloppement de grande ampleur pour couper l’ennemi de ses arrières et l’encercler ;
  • Le 4e groupement est en réserve d’intervention, prêt à appuyer en priorité le 3e groupement dans sa manœuvre d’encerclement.

La manœuvre d’enveloppement de grande envergure des deux derniers groupements doit couper la retraite supposée de l’ennemi pour l’anéantir totalement.

Le 3 août 1916, le 1er groupement se met en marche à 21h00 pour être en place sur sa base d’assaut le lendemain à 04h00, les 2e et 3e groupements l’ont précédé de deux heures pour être sur leurs bases d’assauts respectives, légèrement excentrées, à la même heure. Ces mouvements ont été accompagnés des quelques escarmouches avec les éléments de couverture britanniques, sans impacter le bon déroulement de la mise en place.

Le 04 août à 05h15, l’attaque principale est lancée par le 1er groupement, appuyé par l’artillerie et l’aviation qui effectue des passes de mitraillage et de bombardement sur les positions ennemies. Comme nous l’avons vu précédemment, les Ottomans ne bénéficient d’aucun effet de surprise, les assauts du 1er groupement sont repoussés et dès 10h00 ce dernier est globalement hors de combat. Le 2e groupement, dans son mouvement d’enveloppement se heurte à hauteur de Wellington Ridge à la cavalerie de l’Australian Light Horse, renforcée vers 10h00 par la 156e brigade. En dépit d’assaut féroces, le mouvement d’enveloppement du 2e groupement échoue et à 14h00 sa résistance s’effondre face aux contre-attaques britanniques. La première partie du plan de von Kressenstein a donc échoué face à une solide résistance, mais qu’en est-il du 3e groupement, qui doit frapper les arrières ennemis et s’il réussit peut emporter la décision ?

Alors que les combats font rage devant les 1er et 2e groupements, le 3e rejoint sur les arrières de l’ennemi le mont Roystan dont il s’empare à 10h00. En prenant cette position clé du terrain, il menace toutes les forces britanniques engagées plus à l’est. Malheureusement pour les Ottomans, le point culminant de la bataille atteint, la victoire revient à celui qui a la dernière poignée de troupes à lancer dans la mêlée. Les Britanniques la lancent sous la forme de la New Zealand Mounted Rifles Brigade du général Chaytor depuis Dueidar dans le flanc du 3e groupement, complètement « en l’air ». À 16h30 l’encercleur est encerclé, deux heures plus tard il est détruit et seule une poignée de combattants parvient à s’enfuir.

Après l’échec des deux premiers groupements, l’anéantissement du troisième ruine le plan de bataille de von Kressenstein. Au matin du 5 août, les Britanniques contre attaquent et culbutent le 2e groupement sur Wellington Ridge où ils font 864 prisonniers. Von Kressenstein n’a d’autre choix que de battre en retraite au plus vite s’il ne veut pas voir ses forces entièrement détruites et avec elles la porte de la Palestine ouverte. À partir de 06h30, les Britanniques se lancent à la poursuite des Turcs qui livrent une série de combats d’arrière garde pour couvrir leur retraite. Celle-ci est menée en bon ordre grâce à l’implication totale de Refet et Mühlmann, qui permettent à von Kressenstein de se rétablir défensivement sur Katia les 6 et 7 août. Il ne peut cependant s’y maintenir vu l’état de ses forces et poursuit sa retraite vers Bir-el-Abd, couverte par une solide arrière garde. Les Britanniques l’y rejoignent le 9 août, von Kressenstein lance alors une contre-attaque qui surprend son adversaire et lui laisse le temps pour rompre le contact avec tous ses matériels vers le sanctuaire d’El-Arish où arrive le 14 août et où se termine l’odyssée sanglante de son corps expéditionnaire.

Les pertes sont lourdes pour les Ottomans, avec environ 5 250 hommes hors de combat (environ 1/3 des forces engagées) dont 1 250 morts et blessés et 4 000 prisonniers, Murray revendiqua abusivement 9 200 soldats ottomans neutralisés. Trois bataillons d’infanterie, une batterie d’artillerie de montagne, deux compagnies de mitrailleuses allemandes sont rayés des contrôles. Les pertes britanniques se montent à 250 tués et 1 130 blessés, on notera que les pertes en tués/blessés sont assez équilibrées entre les deux camps. Les forces de Murray font un bon de 100 kms vers l’est jusqu’à Bir el Adb et sont désormais en position d’y pousser leurs travaux logistiques pour porter la guerre en Palestine.

 

Conséquences

La bataille de Romani est emblématique des affrontements sur ce théâtre d’opération de par les procédés tactiques employés ; plus que la puissance de feu, la quantité de troupes ou la technicité des matériels employés, c’est la manœuvre qui prime, source de victoire ou d’échec. Les mouvements enveloppants y sont systématiques en utilisant les espaces lacunaires désertiques pour encercler des positions fortifiées établies dans la zone littorale qui concentre les axes logistiques. Vingt-cinq ans plus tard Rommel et Montgomery ne manœuvreront pas différemment de von Kressenstein et Murray.

Les forces engagées par les belligérants (l’équivalent de 4 divisions), le total des pertes et la durée de cette bataille semblent bien dérisoires en comparaison des affrontements titanesques qui se déroulent en Europe au même moment, pourtant sa portée est stratégique et elle constitue un tournant dans la guerre sur le théâtre d’opération proche-oriental.

En effet, plus jamais les Ottomans ne seront en mesure de menacer l’axe stratégique constitué par le canal de Suez. Ils perdent définitivement le contrôle du Sinaï et, par là, leur tête de pont pour des actions offensives en Égypte. L’initiative des opérations passe aux Britanniques, qui poussent leurs axes logistiques jusqu’aux portes de la Palestine et constituent dans la région d’El-Arish une solide base opérationnelle pour une offensive vers Jérusalem. Après les défaites de Gallipoli et Kut-el-Amara, la victoire de Romani permet de restaurer le prestige britannique auprès des populations arabes locales et musulmanes de l’empire.

La route jusqu’à Jérusalem et Damas sera pourtant encore longue est difficile, il faudra trois batailles de Gaza pour forcer la porte de la Palestine, le limogeage de Murray et son remplacement par Allenby et encore un an de durs combats pour chasser les Turcs du Proche-Orient et bouleverser la donne géopolitique locale, dont les tribulations actuelles ne sont que le prolongement des événements et décisions prises alors.

Camille HARLÉ-VARGAS

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Sources, pour aller plus loin :

  • Pyramids and Fleshpots, The Egyptia, Senussi and Eastern Mediterrancan Campaigns, 1914-16, Stuart Hadaway
  • Palestine, The Ottoman Campaigns of 1914-1918, Edward J. Erickson
  • Cartes : Battle of Romani, The Palestine Campaigns, Sir Archibald Wavell 1928
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