Du Vietnam à l’Irak – Les leçons que l’Amérique n’a pas apprises


Vétéran du Vietnam et spécialiste du Moyen-Orient, le colonel américain Norvell DeATKINE se penche sur le récent rapport du gouvernement des États-Unis : L’armée américaine dans la guerre en Irak, l’étude la plus longue et la plus détaillée de l’opération Iraqi Freedom et du conflit en Irak conduite jusqu’ici. 

« Nous avons une responsabilité professionnelle et morale de tirer les leçons pertinentes du passé proche. » Le prologue du rapport L’armée américaine dans la guerre en Irak (Le Rapport Irak), publié récemment, présente l’objectif de ce qui deviendrait l’étude la plus longue et la plus détaillée de l’opération Iraqi Freedom (OIF) et du conflit en Irak conduite jusqu’ici.

« L’OIF nous rappelle avec sens que les avantages technologiques et les armes longue portée seuls ne suffisent pas à prendre une décision, » écrit le général Mark A. MILLEY, 39e chef d’état-major de l’U.S. Army. « Que la promesse de guerres courtes est souvent hors d’atteinte ; que les buts et les moyens doivent être en adéquation ; que notre armée doit comprendre le type de conflit dans lequel nous sommes engagés pour s’adapter si nécessaire ; que les décisions dans la guerre se prennent sur le terrain, dans la boue et la poussière ; et que des facteurs impondérables comme l’humain, le hasard et la conviction de l’ennemi, façonnent tous l’issue du combat. »

Le rapport Irak du United States Army War College (USAWC) a été présenté au public américain comme un recueil de leçons apprises au sujet de la guerre en Irak, des succès de l’opération Iraqi Freedom aux suites chaotiques et sanglantes.

L’anéantissement réussi du régime de Saddam HUSSEIN fut une démonstration des aspects positifs des méthodes de guerre américaines : dans la phase conventionnelle, une combinaison de puissance de feu massive avec des brigades et des divisions à la manœuvre, avec un soutien aérien visible décuplant le potentiel, et ce malgré un ennemi en très grande faiblesse.

Toutefois, la suite a démontré conséquemment les défauts des méthodes de guerre américaines, du fait que le conflit s’est morcelé en une guerre civile tripartite, principalement menée en zones urbaines contre des milices et des terroristes. Une puissance de feu massive était souvent contre-productive, ce qui remet en mémoire les propos du lieutenant-colonel John Paul VANN sur la guerre du Vietnam :

« Il s’agit d’une guerre politique et cela appelle un choix dans le fait de tuer… La meilleure arme pour tuer serait le couteau mais j’ai peur que nous ne puissions faire cela de cette manière. La pire est l’avion. La pire ensuite est l’artillerie. En face d’un couteau le mieux reste le fusil… vous savez qui vous tuez. »

Les mots de VANN me ramènent à mon temps au Vietnam avec une unité d’artillerie. Un de mes premiers souvenirs est notre batterie de commandement roulant dans un champ de haricots, disposant immédiatement du fil barbelé concertina, avant de creuser des terriers tout autour de la zone. Environ une heure passa quand un vieux fermier surexcité franchit le périmètre, vraisemblablement le propriétaire du champ de haricots. Il était très bouleversé et gesticulait furieusement. Un interprète lui intima l’ordre de partir.

Ce fermier a-t-il été dédommagé pour sa terre ? Connaissant la corruption totale du gouvernement sud-vietnamien, il y a peu de chance qu’il le fût. Mais nous ne portions pas attention au peuple. Elle était portée sur l’ennemi.

Nous le faisions correctement mais finalement c’était le mauvais centre d’attention.

Lorsque j’ai lu Le rapport Irak, sur les nombreuses et difficiles leçons apprises au Vietnam, j’ai réalisé qu’elles furent presque toutes répétées. Nous n’avons pas appris grand-chose du Vietnam ; comme je suspecte que nous n’assimilerons pas grand-chose de cette étude. Il y eut beaucoup de points communs dans les erreurs, de mauvais jugements et de malfaçons qui ont transformé les deux missions en bourbiers, alors engagées sur des motifs louables. Ces points communs sont évidents malgré les terrains, cultures et facteurs géopolitiques, très différents des deux pays.

Le rapport Irak compte plus de 1 400 pages (volumes 1 et 2). Il a été élaboré sur une période de plus de quatre années et se fonde sur près de 30 000 pages de documents déclassifiés et des milliers d’heures d’entretiens qui incluent le président George W. BUSH, la secrétaire d’État Condoleezza RICE, les secrétaires d’État à la Défense Leon PANETTA et Robert GATES, des commandants d’états-majors et tous les commandants de théâtres opérationnels, parmi d’autres.

Ici je m’efforce de souligner brièvement seulement quelques-unes des problématiques nodales développées dans le Volume 2 : déferlement et retrait de 2007 à 2011. Je suis certain que d’autres spécialistes de la guerre en désigneront beaucoup d’autres.

 

Une méconnaissance abyssale du pays

Des élites politiques et militaires aux plus simples gens, nous ne connaissions rien du Vietnam. Peu dans l’échelon supérieur de la classe dirigeante pensaient en connaître assez pour y voir clair. Ils ont probablement supposé que la lecture de la tragique histoire de l’effort des Français pour réincorporer l’Indochine dans leur empire après la Deuxième Guerre mondiale serait suffisante. Mais étant donné l’opinion répandue, déjà imprécise et défavorable au sujet des capacités de combat françaises, nous supposions tous que nous ferions mieux. Nous ignorions tout de la culture, de la société et de la langue du peuple vietnamien.

Étant une langue à tons, le vietnamien était bien au-delà des aptitudes de la plupart des Américains. Nous étions entièrement dépendants des traducteurs et interprètes qui, souvent, nous disaient ce qu’ils voulaient bien partager. Dans un pays de classe profondément divisé – rurale/urbaine, catholique/bouddhiste, népotique – nous étions les aveugles guidant les aveugles. Cette ignorance n’affectait pas seulement les rangs et colonnes mais également les plus hautes autorités militaires et politiques.

Certains au sommet camouflaient leur ignorance avec une arrogance d’autosuffisance gavante. Comme l’écrit Neil SHEEHAN, le biographe du lieutenant-colonel VANN, dans son ouvrage L’innocence perdue [NdT, titre original : The Bright Shining Lie], VANN tentait de prévenir la « calamité d’une grande guerre américaine en menant la bataille de la vérité, » contre les hautes autorités américaines à Saïgon, tout en ayant maille à partir avec l’arrogance et la corruption professionnelle du système militaire américain des années 60.

En Irak, il aurait semblé que nous fussions mieux préparés. Dans la réalité ce fut tout sauf cela.

Il y avait beaucoup d’arabisants, donc la langue n’était pas un réel problème. L’obstacle était plutôt la discrimination entre les mythes et les faits au sujet du peuple et de la culture. Cette difficulté peut sans conteste être vue comme plus mortelle car moins évidente d’emblée.

La culture irakienne est caractérisée par le fait que les accents définissent non seulement votre nationalité mais aussi le plus souvent votre ville d’origine. L’idée d’une identité commune au « monde arabe », popularisée pendant l’âge d’or de l’Égypte de NASSER et profondément chérie par les universitaires occidentaux, n’est que mythologie. Un arabe palestinien sunnite n’est pas mieux accueilli parmi les chiites irakiens que tout autre étranger, et peut-être même moins bien. Par exemple, les autorités américaines pensaient probablement qu’envoyer un diplomate policé et le musulman sunnite Zalmay KHALILZAD comme ambassadeur américain en Irak serait un coup de génie permettant de rapprocher les dirigeants sectateurs en guerre. Il n’en fut rien. Il serait perçu comme un défenseur de la position arabe sunnite par la majorité de la communauté arabe chiite.

Le rapport Irak révèle que nous n’avons pas compris non plus la politique et la fragilité de l’état irakien.

« Les actions des unités américaines exacerbaient parfois des conflits préexistants parmi les Irakiens, particulièrement dans les situations où les forces de la Coalition prenaient fait et cause pour un parti plutôt que l’autre dans le cadre d’une friction locale de longue date… parce que les dirigeants américains n’ont souvent pas compris la relation entre les politiques locale et nationale, ils ont rarement transformé leur aptitude à faire et défaire une faction locale irakienne en avantage sur les factions et autorités irakiennes au niveau national. »

En réalité, il y avait un large faisceau de preuves qui montrait la vérité, si seulement nous y avions prêté attention. Il est probable que, si les organisateurs politiques et militaires avaient prêté plus attention aux écrits d’Adeed DAWISHA, Sylvia HAIM, Philip IRELAND, Majid KHADDURI, Ali al-WARDI, Gertrude BELL, Freya STARK, et particulièrement Elie KEDOURI, ils auraient saisi la fragilité de la société irakienne. Même si cela menaçait les esprits immaculés de ceux à la dérive dans les tours d’ivoire du monde universitaire. Comme l’a écrit KEDOURI dans son observation acerbe de l’histoire irakienne :

“Dès la prime fondation alors du Royaume irakien, flottait ce sentiment tenace qu’il s’agissait d’un royaume fantoche, bâti sur la duperie et soutenu par le dessein britannique…”.

Ainsi, un jeune maître de conférences, chargé de cours à l’Université américaine de Washington, énonça à la classe à laquelle j’enseignais alors : « Saddam est plus fort que l’État. » Plus simplement, seul Saddam maintenait l’Irak ensemble. Ainsi que Kanan MAKIYA le clarifie dans son ouvrage Republic of Fear [NdT, traductible par La république de la peur], l’État irakien était mené par le biais du maintien de la population dans une peur constante.

La démocratisation n’allait pas bien non plus. Selon le rapport, « Depuis le début du XXe siècle, les États-Unis ont supposé que la démocratisation apporte une stabilité plus grande. Néanmoins, après le 11 Septembre 2001, les guerres ont montré que les élections ne stabilisent pas toujours les événements. Les commandants américains ont longtemps cru que l’émergence d’un gouvernement irakien élu aura un effet apaisant mais les élections de 2005 ont exacerbé le conflit interethnique et ont contribué à la guerre civile qui s’ensuivit. »

Le rapport détaille de même l’apparente ignorance du renseignement sur la condition misérable de l’infrastructure irakienne et la qualité de vie générale. Au lieu de cela, cette réalité de terrain semble avoir surpris la Coalition. Cela semble incroyable à la lumière de la sanglante guerre de huit années de l’Irak contre l’Iran, suivie de l’opération Tempête du Désert menée par les États-Unis en 1990-91, en parallèle de décennies de sanctions internationales rédhibitoires.

De nombreux visiteurs, y compris des contractuels américains, étaient également en Irak avant la guerre. Cela semble comme allant de soi que les agences de renseignement auraient dû capter leurs observations avec enthousiasme. Une équipe de contractuels d’une compagnie pour laquelle je travaillais à l’époque a parlé de mendiants dans les rues et a écumé les environs. Alors ils n’ont jamais été entendus. Il semble impensable qu’à partir des sources libres seules les agences de renseignement n’aient pas pris conscience de l’effritement des fondations de l’état irakien. À l’époque, la coalition de 2003 menée par les Américains est arrivée à Bagdad, virtuellement rien n’a fonctionné.

 

Gestion

Le rapport Irak critique aussi avec tact la gestion politique et militaire américaine, tout comme le font les rapports officiels sur le Vietnam (comme la série publiée par le centre d’histoire militaire de l’armée américaine sur la guerre du Vietnam). Des récits non-officiels mais crédibles de la guerre d’Irak et aussi de la guerre du Vietnam s’en prennent aux commandements dans les deux conflits. Thomas RICKS, en tant qu’observateur avisé de la gestion militaire américaine, l’a qualifiée d’« inepte » et a indiqué qu’une « culture de la médiocrité » s’était mise en place.

Certainement, de mes observations personnelles et de nombreuses années de recherches, il est clair que l’indécision, les constants changements de stratégie et le manque général de compréhension de l’ennemi ont obscurci les stratégies effectives et ont placé les troupes de la Coalition à la traîne de l’ennemi. Dès le commencement, le commandement était très lent à réagir et à passer d’une guerre conventionnelle à un mode de stabilisation et de pacification. Dans les premiers mois cruciaux, le commandement centralisé semblait tout-à-fait inexistant.

Alors que la faute est plus portée sur le chef de l’Autorité provisoire de la coalition, Paul Bremer, il a hérité d’une situation chaotique. L’ignorance totale de l’environnement irakien était même plus grande au sommet, comme prouvé par la remarque inconsidérée du président Bush au sujet de la guerre de harcèlement – « Amenez-les. »

Le rapport souligne ce qu’il juge être une « organisation excessivement optimiste. » « tout au long de la guerre, les organisateurs au département de la Défense et sur le théâtre ont supposé que la situation de la sécurité en Irak s’améliorerait avec le temps et que ledit théâtre requerrait moins de troupes dans le futur. »

Comme je le dis depuis plus de 20 ans, la culture arabe s’accommode bien à la guérilla. La même fragmentation qui obstrue la coordination nécessaire à la guerre conventionnelle fournit le dédale politique pour dissimuler les groupes terroristes en prolifération permanente. Les insurgés irakiens s’améliorent rapidement et montrent d’excellentes aptitudes à s’adapter aux conditions mouvantes. Comme la guerre s’est enlisée, l’ennemi primaire a de même changé en passant des pro-Saddam sunnites aux organisations chiites soutenues par l’Iran, et un retour aux sunnites du prétendu État islamique.

Le rapport Irak délivre un verdict accablant sur les erreurs de gestion qui étaient évidentes pour la plupart des observateurs du conflit. « Des commandants innovants ont émergé de la guerre et ont de manière empirique réussi mais la voie d’encouragement et d’institutionnalisation des innovations était accidentée. » Les auteurs poursuivent, « il est possible que l’armée dans la guerre en Irak tendît réellement à pénaliser les meneurs couronnés de succès qui mettaient au défi leurs commandements. »

Au Vietnam, comme David KARNOW, David HALBERSTAM et Neil SHEEHAN l’ont écrit avec éloquence, notre gestion militaire a souffert des mêmes maux dont nous avons plus tard souffert en Irak. Dans les phases initiales de la guerre du Vietnam, les révolutionnaires, le Viet Cong, se sont mêlés à la paysannerie généralement apathique ou sympathique. Les besoins universels d’une stratégie de contre-insurrection ont été occultés au profit de grands coups de balai dans la campagne (recherche et destruction), trouvant habituellement peu de guérillas.

Par exemple, pendant la guerre, une zone de 15 000 hectares à mi-chemin entre la frontière cambodgienne et Saïgon était devenue une aire d’implantation vitale pour le Viet Cong. Connue comme la plantation MICHELIN, elle avait été établie par le manufacturier de pneus français MICHELIN en 1925. Mon unité s’est déployée sur l’ancienne plantation MICHELIN pour chasser l’ennemi. Alors en une journée ou deux, la plantation était repassée sous contrôle du Viet Cong.

La nécessaire dextérité et la vélocité dans le changement de tactique étaient radicalement absentes, lorsque les soldats américains et les Marines eurent à reprendre la capitale provinciale d’Hué en 1968. Comme trop souvent, le soldat américain et le Marine devaient acquérir les compétences particulières du combat urbain sur le tas. Une formation mortelle et coûteuse. À l’époque l’armée américaine avait passé la vitesse supérieure et institué un entrainement à la contre-insurrection, l’ennemi, les Nord-vietnamiens, était passé à des stratagèmes de guerre plus conventionnelle.

À l’instar du Vietnam, le commandement de l’armée dans la guerre d’Irak a fait preuve d’une agilité inadéquate pour s’adapter au changement d’environnement et de visage de l’ennemi. Pour la plus grande part, notre conduite lors des deux guerres renforce l’étude magistrale de Russell WEIGLEY, The American Way of War [NdT, traductible par La guerre à l’américaine]. En Irak et au Vietnam, le commandement militaire américain a mené une guerre d’annihilation, une stratégie spécialement élaborée pour obtenir une victoire militaire “écrasante”. Ceci au Vietnam en particulier mais également de manière moins évidente en Irak.

Le journaliste et historien Max HASTINGS a également décrit la révulsion ressentie en Irak par de nombreux soldats à l’encontre du micromanagement de leurs engagements tactiques délivré par le commandement depuis au-dessus, dans des hélicoptères. Au Vietnam, mon commandant de division, parfois, déplaçait les pelotons depuis son perchoir. Absolument aucun chef, aussi compétent soit-il, ne peut voir clairement par-dessus les marécages et forêts impénétrables pour donner des ordres cohérents.

 

Le mythe de la jugulation des guerres et de l’abstraction des acteurs extérieurs

Dans les deux conflits, l’autorité politique des États-Unis n’a pas pleinement appréhendé l’importance du soutien des acteurs extérieurs aux forces ennemies. Tout comme ne fut jamais mise en place une politique de répression forte et conséquente à l’encontre des acteurs extérieurs qui soutenaient l’ennemi. Selon le rapport, « très précocement dans la guerre, la Syrie et l’Iran ont joué un rôle hautement déstabilisateur en Irak. »

La Syrie a assisté des milliers de combattants étrangers affluant à travers son territoire vers l’Irak pour attaquer les communautés chiites et les troupes de la Coalition. Le régime islamique en Iran a entraîné et équipé d’armes sophistiquées des milices chiites pour attaquer les sunnites et les troupes de la Coalition. Alors aucune action n’a jamais été menée ni contre l’Iran, ni contre la Syrie. L’objectif d’ensemble de l’Iran et de la Syrie était de saper le contrôle de la Coalition en Irak et fomenter un affrontement sectaire continu afin d’affaiblir le pays en passe de devenir une menace pour eux. Le rapport en a conclu que « l’incapacité des États-Unis à trouver une réponse efficace aux procurations syriennes et iraniennes a rendu l’accomplissement de nos objectifs politiques et militaires presque impossible. »

De plus, aucun des pays voisins n’a aidé la Coalition à vaincre les insurgés. Les Arabes du Golfe ont été lents à stopper le financement des groupes d’insurgés sunnites. Le gouvernement turc, bien qu’allié ostensible des États-Unis, n’a été d’aucun secours. La Jordanie, avec sa population palestinienne rétive, n’a offert qu’un appui prudent. Dans tous les pays arabes, les populations sunnites étaient généralement hostiles à la guerre de la Coalition contre les insurgés arabes sunnites en Irak.

Leçon du Vietnam qui ne fut guère apprise non plus.

Le Laos et le Cambodge ont été des lieux bénis pour les forces communistes, soit par sympathie ou parce qu’ils étaient trop faibles pour y faire quelque chose. Nos incursions peu fréquentes au Cambodge furent inefficaces et nous n’avions pas de réelle politique pour traiter cette situation. À l’époque nos répliques étaient des opéras comiques.

Lors d’une opération menée par mon unité, on nous a ordonné d’utiliser des fusées de proximité sur nos obus d’artillerie, ce qui signifie que les munitions devaient exploser au-dessus du sol et avant l’impact, afin d’éviter les cratères qui pouvaient faire remonter (les traces) jusqu’à nous. Évidemment, les fragments d’obus des explosions aériennes pouvaient être retracées tout aussi aisément.

La Chine et l’Union soviétique ont fourni les Nord-vietnamiens en armes et conseillers dont ils avaient besoin. Leur soutien fut immense et conserva le Nord-Vietnam dans la guerre. Pendant ce temps, l’aviation américaine avait interdiction de bombarder les navires russes qui déchargeaient du matériel dans le port d’Haïphong. Les communistes étrangers fournirent aussi un soutien de propagande dans le monde entier en faveur des forces communistes au Vietnam et furent effectivement capables d’influencer le public américain, puisque les élites et les média s’opposèrent à la guerre.

Dans le rapport, les auteurs soutiennent qu’à l’avenir la gestion politique et militaire américaine devra s’assortir de politiques et stratégies pour appréhender ce type d’environnement. Cela sera difficile étant donné le manque de volonté politique démontré à la fois en Irak et au Vietnam au risque « d’étendre la guerre. »

 

L’échec de l’élément consultatif

« L’effort de plusieurs années pour créer une force de sécurité irakienne, autonome et efficace, a échoué pour une variété de raisons, mettant en valeur l’extrême difficulté et la complexité inhérentes à l’édification des institutions d’une nation autre. »

C’est la conclusion du rapport au sujet de l’effort de formation et de conseil en Irak. La préparation offerte aux formateurs et conseillers était brève, habituellement bâclée, avec des formateurs lâchés dans un environnement très exotique avec des niveaux de compétence zéro ou très faible pour s’en sortir. Comme toujours, la culture était l’obstacle majeur.

L’immense corruption, le sectarisme, les loyautés tribales et claniques, aussi bien que l’indifférence vraisemblable des Irakiens pour la fierté nationale, frustraient souvent les conseillers occidentaux. Alors que de nombreux aspects de la culture irakienne gâchaient leurs efforts, rien ne creusait plus le fossé que la corruption omniprésente dans l’armée irakienne. Comme l’a écrit un conseiller des Marines, Wesley GRAY, dans son ouvrage Embedded [NdT, traductible par : Embarqué], « la corruption était un mode de vie. »

Selon le rapport, « le dogmatisme des autorités militaires supérieures qui voulait que, presque invariablement sur la durée de la guerre en Irak, les forces irakiennes fussent autonomes après « seulement » une autre année ou deux, a été contre-productif. Si les États-Unis entreprennent de tels projets à l’avenir, les officiers supérieurs devraient prévenir leurs dirigeants politiques dès le départ que leur chemin sera long, lent et frustrant. »

Au Vietnam existaient des problèmes similaires.

Dans l’excellente monographie de l’armée américaine Advise and Support: The Final Years, 1965-1973 [NdT, traductible par Conseil et soutien : les dernières années, 1965-1973], l’auteur affirme que « la préparation pour la fonction de conseil était minimale » alors que les conseillers devaient surmonter « un choc culturel aigü » en étant parachutés dans un environnement totalement étranger. La plupart des conseillers n’ont jamais vraiment établi de rapports ou de canal de communication avec leurs homologues. Certainement que le cours de seulement six semaines délivré à Fort Bragg (Military Assistance and Training Advisory, MATA) était de peu de valeur. Il s’agissait au mieux d’un regard superficiel sur la mission du conseiller, saupoudré de quelques heures de formation linguistique.

Comme cela fut répété en Irak, la fonction de conseil n’était pas une position prisée car elle ne favorisait habituellement pas la carrière de l’officier. En Irak comme au Vietnam, les conseillers et formateurs ont essayé sans résultats de modeler leur enseignement sur les méthodes militaires et les valeurs américaines. Cela n’a pas fonctionné. Les efforts occidentaux pour former les armées arabes, sans périodes de suivi intensives et prolongées, n’ont jamais à la fin rencontré le succès. En général, la vision fataliste des Irakiens comme des Vietnamiens était difficile à gérer pour des conseillers extérieurs.

Le malaise compréhensible des faibles niveaux de vie et de travail que les Irakiens partageaient avec leurs prédécesseurs vietnamiens était combiné aux facteurs culturels uniques des Arabes.  En d’autres termes, empêcher des sunnites, des chiites et des Kurdes de se battre les uns contre les autres était déjà un défi. Les amener à mourir les uns pour les autres était une tout autre affaire.

Comme le saisit brièvement un conseiller auprès des Vietnamiens, « Nous et les Vietnamiens vivons dans des mondes différents. » Un officier des Marines a exprimé le même sentiment à propos des Irakiens dans un article intitulé Marines are from Mars, Iraqis are from Venus [NdT, traductible par Les Marines viennent de Mars, les Irakiens de Vénus]. Si les jeunes soldats et Marines ont reçu des instructions culturelles, il s’agissait souvent d’un « À faire – À ne pas faire », qui, à cause de la mésinformation, est parfois pire que tout.

 

La technologie comme remède pour gagner des guerres à peu de frais

Dans son ouvrage The Perfect War: Technowar in Vietnam [NdT, traductible par La guerre parfaite : Techno-guerre au Vietnam], James William GIBSON a fourni une dissection passionnée de la gestion politique et militaire américaine et de leur fixette sur la technologie de pointe comme substitutif à presque tous les autres aspects de la guerre. Selon GIBSON, le commandement militaire au Vietnam se focalisait sur le mode d’action mécaniste utilisant le dernier cri de l’armement et en transport pour convoyer les troupes d’un point à l’autre dans le cadre de missions de recherche et de destruction généralement improductives. D’après mes observations, la perpétuelle déambulation s’est souvent substituée aux stratagèmes bien pensés.

Comme les auteurs du rapport l’indiquent, « La guerre en Irak a démontré que les avancées technologiques ne peuvent jusque-là que mener à la réduction de notre puissance militaire finale et de nos forces sur le terrain. » Le rapport observe avec justesse que l’instabilité, la faible intensité, ou tout autre terme que l’on préfère, les opérations de pacification nécessitent plus de troupes. « Dans les guerres à venir, les États-Unis doivent se garder de leur prédilection historique tout américaine à supposer que la technologie ou la supériorité qualitative dans le combat peuvent remplacer la quantité de troupes. »

Le rapport met de même en lumière ce qu’il nomme « l’hypothèse de guerre courte. » « Les dirigeants et gestionnaires américains ont opéré en supposant constamment que la guerre serait brève. A aucun moment durant le conflit, même pendant le déferlement, les autorités américaines n’ont cru que la campagne était à plus de 18 ou 24 mois du point où les troupes pourraient être retirées et la responsabilité de la sécurité transmise aux Irakiens. »

La nouvelle sentence « Choc et effroi » avait saturé les nouvelles et les réseaux de télévision à la fois pour la première guerre en Irak (Tempête du désert) et ensuite l’opération Iraqi Freedom. Alors, les notions de victoire technologique rapide comme l’éclair ne peuvent être un substitutif à long-terme aux troupes qui œuvrent main dans la main avec les locaux.

Il en résulte que vous ne pouvez pas vaincre les guérillas avec des incursions dans des zones urbaines infestées par la guérilla, pour ensuite lever les camps de base dès que la nuit tombe. Un contact continu avec les gens est une nécessité critique. En général, notre concentration sur l’ennemi insaisissable empêchait cela. Par exemple, au cours de mon année dans une unité au Vietnam, le seul local avec lequel je me souviens avoir été en contact était le barbier du coin. Oublieux du peuple, nous étions concentrés sur un ennemi qui était souvent indiscernable des paysans dans les champs.

 

Manque de cohérence

Au Vietnam comme en Irak, l’exercice d’une rotation d’une année pour la plupart des soldats était identifié comme un préjudice majeur à nos efforts de compter efficacement les insurrections auxquelles nous devions faire face. Comme l’a écrit Shelby Stanton dans The Rise and Fall of an American Army [NdT, traductible par L’ascension et la chute d’une armée américaine], « L’armée américaine combattait bien en-deçà de son potentiel, en conséquence de plusieurs facteurs, parmi lesquels la politique de rotation annuelle. Cela a conduit à une discontinuité constante de l’unité et un manque de maîtrise du combat. »

Conformément au rapport, « les turbulentes transitions d’unités qui avaient lieu au moins une fois par an ont entravé les relations entre les unités de la Coalition et les locaux irakiens. Les unités américaines sont venues et reparties si fréquemment que les relations productives se sont évanouies. »

Dans certains cas, cela a été aggravé par la politique de rotation de commandants après seulement six mois pour donner aux autres l’opportunité de commander. Ceci pourrait occasionnellement laisser penser aux combattants déployés que leurs autorités traitaient la guerre comme rien d’autre qu’un exercice.

Encore une fois la même problématique est ressortie dans le rapport, puisque les auteurs ont défendu l’idée de conserver les commandants dans le pays pour plusieurs années et même jusqu’à l’issue du conflit. Le rapport rappelle que durant la Guerre Civile (américaine, NdT) et la Deuxième Guerre mondiale, les soldats et les officiers restaient dans leurs unités jusqu’à la fin du conflit. Selon moi, il semblait que l’avancement de carrière dans le système de gestion du personnel de l’armée récompensait la sagacité politique, en opposition au combat.

La politique de rotation annuelle était particulièrement dévastatrice pour l’efficacité du conseil et de la formation. La nécessité absolue de commencer à comprendre vos homologues irakiens ou vietnamiens, afin de devenir même marginalement efficace, est impossible avec des rotations courtes, d’où les maigres résultats de nos efforts de formation en Irak comme au Vietnam.

 

Les indicateurs

Dans le cadre de la « mécanisation » de la méthode de guerre américaine, les stratégies et tactiques dans les guerres au Vietnam et en Irak ont été perverties par l’utilisation d’indicateurs pour évaluer l’efficacité. Notre fascination pour les chiffres nous a non seulement conduits à des conclusions erronées mais aussi à des pratiques macabres tel que le « décompte des morts » comme indicateur de succès. Insatisfaites des évaluations des commandants d’unité, les autorités politiques et militaires ont exigé « de la preuve », par exemple le compte du nombre d’ennemis tués, d’armes confisquées, etc. Ceci a bien sûr fini par entraîner de gigantesques contrefaçons dans ces compte-rendu de performance qui en devinrent conditionnés par ces indicateurs.

À tour de rôle, cela a incité nos autorités politiques et militaires à soutenir que tout allait bien, enfouissant souvent les estimations des conseillers qui contredisaient leurs évaluations optimistes.

Dans un exemple qui me revient, après notre frappe d’artillerie sur une force ennemie qui préparait une embuscade, on a envoyé une unité d’infanterie rien que pour compter les cadavres. Une des nombreuses choses qui ont conduit les soldats, souvent de jeunes recrues, à tourner en dérision et à se méfier du commandement.

Dans Le rapport Irak, les auteurs suggèrent avec mesure que « l’armée devrait reconsidérer un réexamen des tendances qui mettent l’accent sur l’utilisation d’indicateurs au détriment du jugement du professionnel difficile à mesurer. » En ajoutant, « d’une certaine manière, les dirigeants de l’armée se sont épris de fétichisation des statistiques et des indicateurs. »

J’aurais eu moins de tact.

Je me souviens d’une balade dans un grand bâtiment de camp Victory, une base majeure des forces américaines en Irak, et avoir été frappé par le grand nombre de jeunes officiers assis derrière leurs ordinateurs portables et les nourrissant de données. Sur le pourtour du mur il y avait de nombreux écrans avec une multitude de couleurs et de diagrammes qui, comme on me l’expliqua, transmettait les informations au groupe de commandement sur la situation dans les différentes zones. Je me souviens avoir pensé pour moi-même que certainement il y avait de meilleurs rôles pour ces jeunes officiers, plus utiles que de traiter des données.

 

Épilogue

Beaucoup d’autres problématiques, qui étaient pertinentes pour le Vietnam également, sont ressorties de ce rapport mais les problèmes d’unité du commandement et de structures de commandement défaillantes, et la controverse toujours présente autour de la doctrine de contre-insurrection sont toujours d’actualité. Les auteurs du rapport qualifient les arguments contre la formation à la contre-insurrection de « spécieux ». Je n’en suis pas si sûr. Le guerrier intellectuel, le défunt colonel Harry SUMMERS a maintenu que « n’importe quel bon soldat pourrait faire face à une guérilla. » C’est ce que fit l’historien remarqué, Shelby STANTON, qui a servi au Vietnam et mené de nombreuses opérations de déploiement de force comme officier des forces spéciales, et qui a fait référence à la « mythologie » de la contre-insurrection.

Dans l’ensemble, à bien des égards le rapport est de loin supérieur à beaucoup de rapports de retour d’expérience, qui ont tendance à être vides, des critiques molles des incompatibilités de communication, de la structure du commandement et de soucis logistiques. Rarement ressortent des analyses de problématiques de moral ou de gestion. Ces problématiques sont, malheureusement, abandonnées aux journalistes qui ne décrochent pas souvent des prix Pulitzer pour de bons faits divers.

Ce qui m’amène à un point critique.

Beaucoup de choses se sont bien passées en Irak comme au Vietnam, et je n’ai jamais douté un instant que la grande majorité des soldats et officiers ont fait du mieux qu’ils ont pu avec les cartes qu’ils avaient entre les mains. Sans doute aucun sur ce que j’ai pu observer, au Vietnam et en Irak, la grande majorité des soldats et officiers a mené ses missions avec professionnalisme. Mon point de désaccord a toujours été qu’ils méritaient des chefs plus imaginatifs avec une authentique empathie pour la troupe.

Toutefois, peut-être qu’une citation du général Walt BOOMER résume cela mieux pour beaucoup d’entre nous qui se sentent concernés par l’Histoire et les leçons que nous semblons ne jamais apprendre :

“De quoi s’agit-il finalement ? Cela m’ennuie que nous n’ayons pas appris beaucoup (sur le Vietnam). Si cela avait été le cas, nous n’aurions jamais envahi l’Irak.”

Auteur : Colonel (Ret.) Norvell DeATKINE

Source : Vietnam to Iraq – America »s Lessons Never Learned, Lima Charlie News

Traduction de l’anglais pour THEATRUM BELLI : Robert ENGELMANN

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