Eté 1870, une défaite militaire … à l’image de la France (Suite 2): l’effondrement de l’armée française


Il y a juste cent cinquante ans, la dernière grande bataille de la guerre de 1870 était perdue à Saint-Privat. Date funeste que ce 18 août 2008 qui vit l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan avec le même effet de sidération sur nos armées et notre opinion publique.

Nonobstant ce bref rappel, revenons à 1870. L’armée française s’est effondrée en quelques semaines (Pour le contexte cf. Première partie de ce billet du 28 juillet 2020 et seconde partie du 4 août 2020). Les incertitudes permanentes de Napoléon III, déjà constatées lors de la campagne d’Italie de 1859 où ce sont les plans du général de Jomini sollicité à cet effet (6 mars 1779 – 22 mars 1869) qui organiseront finalement le mouvement des troupes, seront fortement dommageables à la conduite des troupes françaises lors de la guerre de 1870.

Comme l’écrit le général Du Barail, « Napoléon III essaya d’être le continuateur de Napoléon 1er dont il n’avait ni le génie ni le caractère. (…) Il périt parce qu’il s’est arrêté toujours à moitié chemin de ses téméraires entreprises, parce qu’il n’a jamais voulu aller jusqu’au bout, aussi bien dans son œuvre intérieure où il oscilla toujours entre l’autoritarisme et le libéralisme, où il semblait ne vouloir punir que pour pouvoir amnistier, que dans son œuvre extérieure où il n’abattait que pour relever et il ne remporta que des victoires stériles, parce qu’il ne sut jamais les compléter » (Cf. Général Du Barail, ministre de la guerre en 1873, « Mes souvenirs », Tome III, Plon, 1913, 508 pages, p319).

Cette faiblesse humaine du commandement impérial sera exploitée par Bismarck, observateur attentif de l’empire français. L’armée française ne s’effondra pas par le manque de courage de ses officiers ou de ses soldats mais par une absence de planification des opérations, une logistique défaillante aggravée par la trahison ou incompétences du maréchal Bazaine, général en chef désigné par l’Empereur malgré ses fautes passées non sanctionnées. Le constat final de cette défaite rapide s’affichera devant les yeux de l’empereur en route pour sa captivité comme en témoigne son entourage.

L’engrenage vers la guerre voulue par la Prusse

Dans « Histoire des relations internationales », Pierre Renouvin montre avec justesse l’engrenage qui a conduit Napoléon dans une nouvelle guerre en Europe. Si je me réfère aux témoins de l’époque qui se sont largement exprimés à travers leurs mémoires, la guerre contre l’Allemagne n’était pas voulue par Napoléon III sauf peut-être par son épouse l’impératrice Eugénie dont on ne peut écarter l’influence sur un empereur versatile et faible. Elle aura en effet un rôle majeur à Paris dans le soutien aux opérations et dans sa tentative de conserver l’empire à Paris comme de nombreuses correspondances le prouvent (Cf. « Le Maréchal Canrobert, mémoire d’un siècle », op. cit.). Cependant, Bismarck a été l’artisan principal de la défaite française notamment en isolant la France diplomatiquement et en s’appuyant sur une armée prussienne sans cesse renforcée.

Un environnement international façonné

Avec son nouveau gouvernement composé par Emile Ollivier le 2 janvier 1870, la France ne voit pas de menace après Sadowa dans l’unification des Etats allemands qui se dessine. En revanche, ce gouvernement est le résultat d’un plébiscite favorable à Napoléon III qui aurait pu permettre une politique étrangère de fermeté.

A partir de mai 1870, la France tente en effet d’obtenir une alliance franco-autrichienne avec le duc de Gramont, nouveau ministre des Affaires étrangères. Cependant, l’Autriche ne conçoit une alliance avec la France qu’avec l’Italie et celle-ci conteste la politique de la France à Rome. Par ailleurs, la Russie ne veut pas que l’Autriche-Hongrie accentue son influence dans les Balkans. Un accord secret russo-prussien est signé le 27 mars 1868 pour agir contre l’Autriche-Hongrie en cas de conflit franco-prussien si elle soutient la France. Enfin, le Royaume-Uni s’inquiète d’une annexion possible de la Belgique par la France qui y développe ses intérêts économiques.

Dans ce contexte, la Prusse accentue les tensions en soutenant le 2 juillet 1870 la candidature d’un Hohenzollern au trône d’Espagne, Etat dans lequel les intérêts économiques français sont importants. L’opinion publique française entre en ébullition. Discrètement, Napoléon III rappelle les troupes d’Afrique. L’impératrice Eugénie pousse Napoléon III à répondre fermement. La France soutenue par l’ensemble des grandes puissances obtient cependant le retrait de cette candidature le 12 juillet mais Napoléon III demande à Guillaume 1er de Prusse « l’assurance qu’il n’autoriserait pas de nouveau cette candidature ».

La diffusion de la fameuse dépêche d’Ems du 13 juillet, courrier réponse de Guillaume 1er à Napoléon III mais modifié par Bismarck et rédigé d’une manière offensante pour la France, entraine la guerre. Bismarck l’a reconnu plus tard « Il est essentiel que nous soyons attaqués… Si je communique ce brouillon à la presse et que je le télégraphie aux ambassades, il sera bientôt connu à Paris… et il fera l’effet d’un chiffon rouge aux yeux du taureau gaulois. » (Cf. « Les batailles décisives de l’histoire », JFC Fuller, Editions Berger-Levrault, 1983, chapitre 19).

En effet, la dépêche diffusée par la presse des deux pays suscite les mobilisations des opinions. En France, le conseil des ministres rappelle les réserves le 14 juillet. La mobilisation est décrétée le 15 juillet. Le ministère Ollivier demande au corps législatif de voter les crédits pour la guerre que la France déclare le 19 juillet malgré les efforts notamment d’Adolphe Thiers pour l’éviter mais la France est convaincue d’être victorieuse. Le maréchal Le Boeuf, ministre de la Guerre a affirmé le 15 juillet devant le corps législatif : « Quand la guerre devrait durer un an, il ne manque pas un bouton de guêtre » mais pouvait-il déclarer que l’armée n’était pas prête devant un corps législatif qui avait combattu les réformes militaires ? L’opinion publique se mobilise, redécouvre comme dans toute période de crise la Marseillaise interdite depuis le 2 décembre 1851, date du coup d’état de Louis Napoléon.

La force de l’armée prussienne

L’Allemagne dispose de 1,2 million d’hommes, 2 000 canons, répartis en un corps d’armée de la Garde prussienne et 15 corps d’armée (Cf. L’Armée prussienne en 1870, La revue des deux Mondes). Cette organisation en corps d’armée est héritée de Napoléon, les autres pays ne mettant en place ce système qu’à la veille d’une guerre mais le corps d’armée n’est alors ni entrainé, ni organisé pour faire agir ensemble toutes les unités regroupées sous l’autorité d’un chef qui connaît ses troupes.

Cette masse prussienne permet la mise en première ligne de 660 000 hommes disposant de 190 000 hommes instruits en réserve immédiate (Cf. « Les responsabilités de la défaite militaire de 1870 », Georges Spillmann, revue Le Souvenir napoléonien, 1979). Dès 1867, von Moltke avait écrit que l’Allemagne du nord sera en mesure de gagner la guerre contre la France avec 300 000 hommes en quatre armées dont une de réserve, 1 200 pièces de canon. Les trois armées principales sont commandées par le Kronprinz, le prince Frédéric-Charles de Prusse et le feld-maréchal Steinmetz, chefs aguerris déjà tous présents lors de la guerre contre l’Autriche.

L’école de guerre prussienne créée en 1810 a formé les officiers nécessaires pour agir au niveau tactique et d’une manière coordonnée dans l’esprit du chef. L’histoire militaire est la base de cette formation et est une des principales occupations de l’état-major. Toute application dogmatique d’un plan d’action est considérée comme une erreur très grave et la recherche de l’initiative est privilégiée. Peu d’ordres sont donnés. Comme l’a écrit von Moltke, « Un ordre doit renfermer tout ce qu’un commandant ne peut faire lui-même et rien de plus » tout comme, « Dans le cas d’une victoire tactique, la stratégie se soumet ». Il crée les généraux d’armée pour assurer l’application adéquate des orientations stratégiques par les corps d’armée sous leurs ordres. La planification dans le temps est organisée. Ainsi l’offensive générale pourra débuter le 22ème jour après la déclaration de guerre sauf si l’armée française arrive à se mettre en position défensive avec une supériorité numérique. La montée en puissance des effectifs français est prise en compte.

Cependant, la directive principale de von Moltke est « On attaquera l’ennemi partout où on le rencontrera » (Cf. « La pensée militaire des origines à 1914 », Général Emile Wanty, Editions Brepols, Bruxelles et Paris, 1962) et plusieurs des batailles connues sont le fait d’initiative individuelle. Bien souvent, les pertes prussiennes sont plus importantes que les pertes françaises qui, peu renseignées, sans ordre, manquant d’esprit d’initiative car exécutant strictement les ordres reçus, n’exploitent pas leur avantage sur le terrain.

La guerre franco-prussienne de 1870 en Alsace-Lorraine

Les principales batailles dans l’Est de la France en 1870 (L’histoire de France, Editions Belin, 2010)

Une campagne militaire désastreuse

L’Empereur et tous les chefs militaires savaient et avaient constaté les lacunes de l’Armée mais que faire face à la pression populaire ? En un mois, les forces impériales s’effondrent entre le 2 août et le 3 septembre 1870.

Le 28 juillet, l’Empereur quitte Paris par la gare près du parc de Saint-Cloud. Il a espéré une paix qui n’est pas venue. La France est seule. Son armée est éparpillée sur 260 km dans une configuration que nous connaitrons aussi dans les guerres mondiales suivantes comme si nous n’apprenions pas de nos erreurs. Il sait que l’armée n’est pas prête : régiments incomplets, logistique qui n’est pas au rendez-vous, pas de planification des flux, fortes chaleurs, orages. Beaucoup d’officiers sont partis en guerre accompagnés de leurs épouses.

Les corps d’armée constitués comprennent trois ou quatre divisions d’infanterie, chacune à deux brigades l’une à trois régiments, l’autre à deux régiments, trois batteries d’artillerie, une compagnie du génie, une division de cavalerie à deux brigades à deux régiments avec une réserve d’artillerie et du génie (Cf. « Le Maréchal Canrobert, mémoire d’un siècle », tome IV, op. cit.).

La garde impériale pour sa part comprend deux divisions d’infanterie. La division des voltigeurs à deux brigades à deux régiments chacune, trois batteries d’artillerie, une compagnie du génie. La division des grenadiers comprend le régiment de zouaves. La division de cavalerie est constituée de deux brigades à deux régiments dont celui de cuirassiers, deux batteries d’artillerie à cheval. Enfin, une réserve d’artillerie la complète.

Le déploiement des forces françaises au 21 juillet 1870, cours d’histoire militaire de l’école d’état-major (1959)

Le 2 août, l’armée est lancée sur Sarrebruck ce qui est présenté comme une victoire mais le 4 août, la division Douay du 1er corps d’armée aux ordres jusqu’au 17 août du maréchal de Mac Mahon est écrasée à 1 contre 7 à Wissembourg (Cf. Wikipedia la bataille de Wissembourg expliquée) par la IIIème armée prussienne du Kronprinz. Le 1er corps d’armée de 46 000 hommes échappe à l’écrasement grâce au sacrifice des cuirassiers à Reichshoffen.

Le 8 août, l’empereur annonce à Paris les défaites de Froeschwiller et de Forbach provoquant la démission le 9 août du ministère Ollivier. Le général Cousin-Montauban, comte de Palikao suite à ses combats en Chine, constitue un nouveau gouvernement tandis que le général Trochu est nommé gouverneur militaire de Paris.

Le 11 août, les troupes des 2ème, 3ème et 4ème corps sont mises sous les ordres du maréchal Bazaine. Le 12 août le maréchal Le Boeuf suite aux multiples pressions de l’impératrice Eugénie quitte ses fonctions de major général alors que la guerre est engagée. Il prend le commandement du 3ème corps le 15 août après que son chef ait été blessé. Le maréchal Bazaine devient général en chef de cette armée du Rhin. Il dispose du général Jarras pour chef d’état-major général mais il ne fait connaître sa nomination aux troupes que le 14, ne donne aucun ordre à son chef d’état-major qui n’a que peu de contact avec le maréchal Bazaine disparaissant sans explication des différents champs de bataille.

En fait, n’ayant jamais commandé plus de 4 000 hommes, ni avoir suivi une formation d’état-major, il se révèle inapte à commander de si grandes masses d’hommes. En outre, proche de l’opposition parlementaire, son attitude peu active laisse supposer qu’il aspirait être appelé à la tête de la France (Cf. « Mes mémoires », Général du Barail, op. cit.), tout comme il avait essayé au Mexique, alors général en chef  de l’armée française, de succéder à l’empereur Maximilien en traitant avec les généraux républicains mexicains (Cf. « La vie et les souvenirs du général Castelnau 1814-1890, op. cit.). Il sera jugé en conseil de guerre en septembre 1873 et condamné à mort, peine commuée en vingt ans de prison dans le fort de l’ile Sainte-Marguerite au large de Cannes où fut aussi emprisonné le Masque de fer. Il s’en évadera huit mois plus tard.

Le 13 août, l’armée prussienne assiège Strasbourg. En Lorraine, le 2ème corps du général Frossard ne peut résister à la 1re armée prussienne à Forbach. Le 14 août, l’empereur rejoint Chalons après avoir laissé le commandement au maréchal Bazaine. Les réservistes y sont rassemblés ainsi que les régiments venant d’Afrique.

Les 15 et 16 août, les batailles de Rezonville et Gravelotte sont engagées. 32 000 Français et 422 canons sont opposés à 90 000 prussiens et 222 canons. Les premiers ont 1 500 tués, 10 000 blessés, 5 500 disparus, les seconds 5 000 tués, 10 000 blessés et 1 000 disparus. Le manque de renseignement, l’absence d’initiative des Français permettent aux Prussiens de limiter les effets d’une bataille perdue alors que les Français sur le terrain pensent avoir été battus.

Le 17 août à Saint-Privat, les Français sont soumis à un déluge de feu. D’un côté 140 000 hommes, 456 pièces, de l’autre 200 000, 616 pièces. Malgré une résistance extrême, le maréchal Canrobert, qui, malgré ses demandes, n’a reçu ni soutien, ni renfort du maréchal Bazaine, est contraint de se replier. Dans cette bataille qui a reçu le nom de bataille de saint-Privat, les Français ont perdu 12 200 hommes dont 1 200 tués et 4 000 disparus, les Prussiens 20 200 dont 5 200 tués et 500 disparus. Pourtant, le 18 août, le commandant Magnan, aide de camp du maréchal Bazaine, informe l’Empereur que c’est une victoire (Cf. « La vie et les souvenirs du général Castelnau (1814-1890), op. cit.).

Pendant ce temps, de Paris, l’impératrice et le maréchal Cousin-Montauban demandent à l’Empereur de marcher sur Metz où Bazaine s’est enfermé et non de se rendre sur Paris pour éviter une révolution. Ils donnent aussi l’ordre au maréchal de Mac Mahon de rejoindre lui aussi le maréchal Bazaine. Selon le général Castelnau, ordres et contre-ordres se succèdent, démobilisant les unités et laissant les officiers dans l’incertitude. Il faut changer les ordres déjà donnés, rappeler les troupes qui avaient déjà pris la direction de Paris pour en interdire l’accès aux Prussiens.

Le 21 août, les Prussiens apprennent que les renforts français marchent sur Metz. L’information est confirmée … par la presse française (Le Temps, Paris). Le 30 août, le 5e corps du général de Failly est surpris par les Prussiens à Beaumont au sud de Sedan. Cette défaite impose aux 125 000 hommes aux ordres de Mac Mahon à s’enfermer dans Sedan et ce malgré le sacrifice de la division coloniale à Bazeilles du 31 août et du 1er septembre (Cf. Mon billet du 28 juillet 2013 : un peu d’histoire militaire, partie consacrée à l’inauguration du musée des TDM).

Sedan est entourée de hauteurs d’où les Prussiens tirent sur la ville avec 600 pièces. Le 1er septembre, les Prussiens attaquent Sedan. Mac Mahon est grièvement blessé. Il donne le commandement au général Ducrot qui reprend les troupes en main mais le général de Wimpffen arrive de paris avec une lettre de commandement et change les ordres. Sous le feu incessant de l’artillerie prussienne, Napoléon III qui a rejoint Sedan se résout à faire hisser le drapeau blanc. Les Français ont eu 3 000 tués, 14 000 blessés, 104 000 prisonniers, les prussiens 2 300 tués et 6 000 blessés.

Sedan voit atteint le but ultime de la stratégie tel qu’il a été défini par Clausewitz : détruire les forces de campagne de l’adversaire.

L’amer constat des conséquences des réformes qui n’avaient pas été faites

Pour se rendre compte des conséquences d’une France qui n’avait pas voulu voir la menace, il suffit de rapporter l’amer constat de Napoléon III cité par le général de Castelnau (Cf. « Vie et souvenirs du général de Castelnau, op. cit.). L’Empereur se rend en Allemagne pour sa captivité et traverse les lignes allemandes.

« L’Empereur a pu admirer la parfaite tenue et la discipline de l’armée prussienne. Pas une voiture, pas un homme isolé sur la route, pas un maraudeur dans les champs. Les hommes au bivouac s’occupent de leurs affaires. Les bataillons de position restant l’arme au pied, compacts, silencieux, attentifs à la voix du chef et aussi correctement alignés qu’une manœuvre ».

L’Empereur traverse aussi le 5ème corps de l’armée prussienne dans la région de Mézières. Comme le rapporte le général de Castelnau, « Nous assistâmes donc ainsi au défilé de toutes les armes : infanterie, cavalerie, artillerie, génie, convoi, ambulance et je dois dire que je suis resté émerveillé de ce spectacle. Malgré les fatigues, les combats des jours précédents et le temps affreux de la nuit, la tenue des troupes était parfaite, les hommes d’une propreté remarquable, chacun marchant à sa place. Pas un trophée apparent de la victoire. On eut dit une troupe se rendant à la parade et quel entrain ! » (P224).

L’Empereur est surtout frappé de « la virilité des hommes ». Comme le rappelle à nouveau le général de Castelnau : « On nous disait que l’armée prussienne était un composé d’enfants et de vieillards. Nous n’avons pas remarqué de soldats trop jeunes et à part un très petit nombre de généraux et d’officiers supérieurs, nous n’avons pas vu de moustaches grises. Pas un soldat ou un sous-officier qui parut avoir plus de 35 ans. Les fantassins et les cavaliers peu chargés, aussi pas de traînards. Pendant un défilé qui a duré plusieurs heures, nous n’avons pas vu un homme qui ne fût régulièrement à sa place et dont la tenue put donner lieu à une observation. On sentait que ces hommes à tous les degrés de la hiérarchie étaient unis entre eux par ce lien si puissant : la discipline sans laquelle les armées ne sont que des hordes de sauvages, des ramassis d’hommes armés plus dangereux pour leur pays que pour la vie. »

Achevant ce sentiment d’échec, l’Empereur croise enfin ces soldats français prisonniers : « D’autres épreuves étaient réservées à l’Empereur dans cette triste journée du 3 septembre. Il vit défiler à côté de sa voiture les canons qui nous avaient été pris le 1er septembre, de nombreux détachements de prisonniers marchant sans ordre et sans tenue, causant les uns avec les autres absolument comme ils avaient l’habitude de le faire depuis le commencement de la campagne. Ceux qui auront fait entre les 2 armées la comparaison qui naissaient des circonstances qui auront trouvé en grande partie explication de nos désastres. » (P225). Que dire de plus.

La fin de l’empire est désormais actée. Le 4 septembre, Gambetta proclame au palais Bourbon la déchéance de l’empire et Jules Favre proclame la République à l’hôtel de ville. La désinformation par la presse des Etats voisins accentue le désordre : au Royaume-Uni, dès le 16 août on annonce l’abdication de l’Empereur. En Espagne, les journaux annoncent que l’Empereur se serait suicidé.

Les Prussiens marchent sur Paris où ils arrivent le 17 septembre. Il n’y a plus d’objectif tactique. Reste l’objectif stratégique : imposer leur paix à une capitale défendue par 90 000 hommes, 135 000 de la garde nationale mobile, 330 000 de la garde nationale sédentaire (Cf. Mon billet du 25 mars 2012 « Après Surcouf, encore un groupe anonyme au sein de la défense : Janus et la garde nationale », voir partie Garde nationale) et 53 corps francs, 2 400 canons d’artillerie de place, 800 pièces de campagne.

Strasbourg se rend le 28 septembre, Metz le 28 octobre avec 173 000 hommes. Belfort aux 17 500 hommes et seulement 4 000 civils résiste si bien qu’après 103 jours de siège la garnison sort avec les honneurs de la guerre. L’armée prussienne est pour sa part disséminée sur le territoire français, soumise aux attaques des armées reconstituées. Autre sujet d’inquiétude est la guerre de partisans. Autant les gardes mobiles ont été reconnus comme belligérants par un ordre allemand du 21 août et donc traités comme prisonniers de guerre, autant les francs-tireurs par ordre du 22 août sont passibles de la peine de mort. Cela n’empêche pas quelques succès comme le raid en janvier 1871 qui détruit le pont de voie ferré de Fontenoy-sur-Moselle. Six compagnies franches ont réalisé une marche de 90 km et rejoint leur base arrière sans perte.

Paris est bombardée à partir du 5 janvier 1871 mais ce fut surtout la famine qui amena la reddition. Le 27 janvier, le cessez-le-feu est proclamé et les Prussiens occupent les forts. Ils entrent temporairement dans Paris le 2 mars (Cf. « L’armistice de 1871 », lieutenant-colonel Rousset, Editions Hachette, 1927).

Pour conclure, Napoléon III n’a pas voulu cette guerre qu’il n’avait pas préparée malgré ce qui a été souvent répété et ce que confirme le maréchal Canrobert. L’Empereur avait fait ce qui dépendait de lui pour éviter la guerre. Il connaissait dans ses détails la puissance militaire de la Prusse mais après Sadowa, il fut à peu près seul à croire au danger qu’il s’était efforcé de contrer par la montée en puissance de l’armée française que ce soit dans les équipements ou son organisation. Cependant, ne pas avoir su choisir le bon chef de guerre a sans doute été sa faute.

Enfin, les commentaires de Liddell Hart sur les deux vaincus des conflits austro-prussien puis franco-prussien me paraissent suffisants pour expliquer cette défaite : « pour aucun d’entre eux, l’infériorité des moyens et la médiocrité des esprits ne furent associés à ce point chez le vaincu, et ne firent aussi nettement pencher le plateau de la balance. ».

A méditer mais les enseignements sont multiples.

Fin de la 3ème partie. Suite et fin à venir.

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7 Comments

  1. Mike
    18 août 2020
    Répondre

    Bien humblement, je me permets de rajouter qu’Arte va diffuser trois documentaires sur cette guerre presque oubliée aujourd’hui : http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2020/08/18/la-guerre-de-1870-en-trois-episodes-sur-arte-21377.html

    Une défaite qui, si l’on considère qu’elle a engendrée la première guerre mondiale et ses conséquences, à encore des effets sur nos vies:
    https://play.acast.com/s/les-grandes-histoires-de-l-est

  2. 20 août 2020
    Répondre

    Il est à noté que cet épisode aussi tragique soit il à permis une remise en question de l’armée française vis à vis des réserves (et des réservistes d’Etat major) par le biais de la création de l’ESORSEM

    • Oui tout-à-fait mais mes billets étaient déjà longs. Merci pour ce rappel. La défaite de 1870 a suscité de nombreuses conséquences que je traiterai dans le dernier volet. Bien cordialement

  3. Mike
    20 août 2020
    Répondre

    Mes devoirs mon général,
    Le kriegspiel a fait le délice des états-majors depuis:
    https://www.vice.com/fr/article/v7gpwb/les-militaires-jouent-aux-jeux-de-societe

    Une sorte de continuité dans le changement:
    https://www.meta-defense.fr/2020/08/19/la-darpa-teste-ses-intelligences-artificielles-sur-le-jeu-starcraft/

    Très respectueusement.

    • Merci Mike.
      Effectivement bon apport (et bons articles à lire) pour montrer l’entraînement à moindre coût. La réflexion (dans laquelle j’associe la capacité à prendre des initiatives et l’esprit d’innovation ou de “sortir de la boîte”) reste primordiale pour former les décideurs du temps de guerre. Cela fait de nombreuses années par exemple que le système Janus (jeu de guerre “numérique”) permet aux officiers de l’armée de terre de s’entraîner virtuellement au niveau tactique mais je me rappelle que la notion de jeu était à proscrire selon nos instructeurs. Il fallait avant tout appliquer les mécanismes et les processus. Certes. Mais vouloir gagner ou ne pas vouloir perdre stimulent, à mon avis, l’intelligence et donc l’esprit d’innovation: surprendre en fait l’ennemi. La guerre n’est-elle pas d’abord une question d’intelligence, celle de connaître l’autre, d’utiliser ses vulnérabilités, de protéger ses propres vulnérabilités, de trouver pour exploitation le mode d’action approprié et donc de gagner. Faire passer les chars allemands en 1940 par les Ardennes est un bon exemple. je ne sais si cette manoeuvre avait fait l’objet d’un Kriegspiel. Il se pourrait bien que oui.

      Maintenant penser un mode d’action sur une carte y compris numérique et le jouer ne suffit pas. La réalité de l’exercice doit être présente pour mettre les hommes à l’épreuve, y compris par le stress, la fatigue, les impondérables de la vraie vie. C’est pourquoi Napoléon III a créé le camp de Mourmelon pour entraîner 20000 hommes en interarmes mais il s’agissait apparemment plus de manoeuvres figées que d’entrainement à la manoeuvre dynamique. J’ai trouvé dans ma dernière lecture de cette semaine, le Tome III des souvenirs du général du Barail (page 530), que ce général de cavalerie, ministre de la guerre en 1873, avait lancé la première manoeuvre en terrain libre dans la vallée du Rhône. Cet exercice avait été conduit par le général Bourbaki, commandant le XIVe corps d’armée (nombre laissant rêveur aujourd’hui, 18 ont été créés au lendemain de la Guerre de 1870 et l’Algérie sous autorité militaire constituait le XIXe) et gouverneur militaire de Lyon, grand soldat et officier à découvrir, dont la valeur était bien au-dessus de l’expression par laquelle on le connaît.
      En octobre 2019 (Cf. https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/10/10/terrorisme-l-armee-de-terre-va-relancer-des-man-uvres-en-terrain-libre-en-france_6015015_3224.html), le général Burkhard, chef d’état-major de l’armée de terre, a décidé de renouer avec ce type d’entrainement qui a existé jusqu’au début des années 2000 … puis oublié. On n’invente rien, c’est le principe du va-et-vient de la pensée que l’on retrouve dans d’autres secteurs de la société. Un jour, un “intelligent” décide que ce qui était utile jusqu’à présent ne l’est plus avec bien souvent une absence d’étude sur le long terme et afin qu’il puisse répondre à une exigence du court terme.

      Enfin le virtuel ne remplacera jamais la réalité du terrain. Ces deux types de traitement d’un sujet en l’occurrence militaire sont complémentaires.

      Bien cordialement

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