Force des armées et résilience de la communauté militaire


La résilience de nos forces, de leur environnement familial, de la société devient un facteur clé pour la réussite des opérations dans la durée. A ce titre, le soutien psychologique des soldats et de leurs familles devient une nécessité pour les armées. Nul doute que la guerre en Afghanistan et l’embuscade d’Uzbin a été le facteur déclencheur d’une action jusqu’à là négligée, le soutien moral à nos forces armées, leur résilience aujourd’hui.

Une femme digne

Cette résilience a été symbolisée pour moi ce dimanche 30 décembre sur TF1. Je remercie cette chaine d’avoir donné la parole à Sonia Serrat dans l’émission d’Harry Roselmack « Sept à Huit ». On ne pouvait qu’être ému devant sa dignité, sa douleur mais aussi sa fierté d’avoir été l’épouse d’un soldat tué en Afghanistan le 9 juin dernier (voir aussi la cérémonie officielle d’hommage). Le sens de l’engagement de la communauté militaire s’exprime aussi à travers sa famille qui permet au soldat de se battre « presque » sereinement. Cela est effectivement différent pour la famille qui vit dans la crainte de l’irréparable et qui a effectivement besoin d’un contact fréquent.

C’était donc une position forte, exemplaire, différente de ce que nous avions l’habitude d’entendre : cette fois, pas de récrimination, pas de demande d’enquête, pas de remise en cause de la mission mais simplement le rappel par une épouse qu’un soldat professionnel sait à quoi il s’expose et que sa famille est aussi associée à la mission, parfois bon gré mal gré.

Au service de la France, le soldat et souvent sa famille s’engagent totalement dans le service à la Nation. Cet engagement total contribue à la spécificité militaire que j’ai déjà abordée dans un billet précédent (Cf. Mon billet du 16 décembre 2012), au-delà du simple sacrifice individuel évoqué par exemple dans le commentaire de Kijewski à ce billet . En outre, cette spécificité militaire dépasse bien souvent le simple cadre du  militaire d’active mais concerne tout autant réservistes et anciens militaires dans une communauté militaire élargie et unie par une fraternité réelle.

C’est ce qu’a rappelé ce témoignage de Sonia Serrat mais  aussi ce qu’a exprimé Latifa Ibn Ziaten, mère d’un sous-officier parachutiste assassiné par Mohammed Merad (Cf. Mon billet du 23 septembre 2012).

Développer le soutien psychologique au profit des soldats et de leurs familles

La communauté militaire s’appuie donc sur une solidarité spécifique bien différenciée d’autres solidarités. Une raison en est simple. Les militaires et leurs familles ont le sentiment que leur engagement n’est pas compris par la société civile. C’est pourquoi la communauté militaire s’est organisée pour répondre à ce besoin d’entraide.

Pour mieux comprendre l’effort conduit par les armées, il me semble utile de revenir sur une conférence organisée par l’association des jeunes auditeurs de l’IHEDN le 11 décembre 2012 à l’Ecole militaire sur le thème du soutien psychologique et de son organisation au sein de l’armée de terre.

Le facteur déclenchant a été l’embuscade d’Uzbin en août 2008. Les familles de militaires et l’opinion publique ont découvert dramatiquement que la France était en guerre en Afghanistan, que la mort au combat existait.

Soucieuse de préserver son capital humain, l’armée de terre a intégré que le militaire ne peut exercer correctement sa mission lorsque sa famille est en difficulté. L’Afghanistan a été une opération dure, difficile et dangereuse. Les soldats sont projetés pendant six mois, 24/7 en milieu hostile. Certains militaires ont effectué jusqu’à trois missions différentes sur place comme cela a été le cas du major Serrat. Cela a pour conséquence d’engendrer chez les familles, tout au long de la mission, une grande angoisse et une peur constante de la mort ou de la blessure grave.

Pour répondre aux nouveaux enjeux psychologiques, les armées ont créé un dispositif original qui comprend un ensemble d’actions intervenant avant, pendant et après la mission. Les actions concernent à la fois le soutien direct aux familles et l’accompagnement des militaires, les deux volets étant indissociables.

L’objectif est d’aider les familles – la famille est un facteur important pour la cohésion des armées – à supporter le stress, l’anxiété, les tensions liées à la dangerosité des opérations en Afghanistan. Ce soutien psychologique s’adresse aux membres de la famille du militaire projeté : conjoint, enfants mais aussi père et mère. C’est un soutien au long cours avant, pendant et après la mission. Avant le départ il faut informer et préparer les familles aux conséquences psychologiques de l’absence. Pendant la mission, ce dispositif offre un lieu de parole et d’écoute pour accompagner les familles dans leurs difficultés et leurs peurs. Après la mission, il s’agit de permettre un retour à la vie normale pour toute la famille, après avoir été exposé à une situation de haute intensité.

Une large palette d’outils

Le dispositif a été mis en place depuis mars 2011 pour les opérations en Afghanistan. Il a été externalisé et confié au secteur privé, l’Institut d’Accompagnement Psychologique et de Ressources et son réseau de 400 psychologues sur le territoire (métropole et Dom/Tom).

La Cellule d’Intervention et de Soutien Psychologique de l‘Armée de Terre (CISPAT) effectue, en cas d’évènements graves, un débriefing des militaires directement sur le terrain dans le but de maintenir la condition opérationnelle et prévenir l’apparition de blessures psychiques. Cinq psychologues sont disponibles en urgence dont un présent en permanence en Afghanistan. Je rappelai dans un billet précédent que les Néerlandais appliquaient déjà ce principe du débriefing en 1992…

Le sas de fin de mission à Chypre a été créé en juin 2009 à l’attention des unités ayant subi des accrochages avec l’ennemi. Il a fait l’objet de nombreux reportages en cette fin d’année. Son action a été étendue ensuite à toutes les troupes de l’armée de Terre présentes en Afghanistan et obligatoire depuis 2010 pour toutes les armées (Mer, Air et Gendarmerie). Il vise une transition progressive des militaires entre le théâtre d’opérations et le retour dans les familles.

Un suivi post opérationnel a été organisé pour vérifier que le retour du militaire se passait bien. Il comprend une période dite de normalisation, avec un retour au travail normal pendant une semaine, avant de prendre une permission. Une visite médicale est obligatoire dès le retour d’opération. Une fiche de suivi indique le vécu des opérations et un entretien post opérationnel est réalisé dans les trois mois du retour. Il n’est pas possible de repartir en opération extérieure moins d’un an après le retour d’Afghanistan, sauf dérogation.

Lors d’évènements graves, un dispositif particulier de soutien psychologique aux familles se met en place au niveau du régiment. En cas de décès d’un militaire en opération, le plan Hommage est déclenché sous la responsabilité du Gouverneur Militaire de Paris qui est chargé de sa mise en oeuvre. Un certain nombre d’entre nous ont ainsi participé anonymement à un dernier hommage sur le Pont Alexandre III lors du retour des corps.

La Cellule d’Aide aux Blessés de l’Armée de Terre (CABAT) assure le soutien et le suivi des soldats blessés, de leurs proches et des familles de décédés en service. Une assistance juridique et une aide à la réinsertion sont aussi proposées. Enfin, l’Association Terre Fraternité créée par l’Armée de Terre, présidée par l’ancien CEMAT, le général Thorette, et financée entièrement par des dons, agit en soutien des actions menées par la CABAT en fournissant des moyens financiers immédiats.

Cette réaction tardive à des phénomènes connus mais oubliés me laisse penser à nouveau que la guerre en Afghanistan a contribué utilement, malgré ses peines, à rappeler des actes élémentaires à nos forces armées professionnelles (Cf. Mon billet du 28 octobre 2012). Celles-ci avaient été peu confrontées à la guerre avec ses pertes, ses blessures, ses dangers sauf pour quelques unités professionnelles comme les Troupes de marine ou la Légion étrangère. La société française aussi avait été déconnectée de la réalité de la guerre.

Le politique enfin a redécouvert son rôle à la fois dans sa responsabilité de donneur d’ordres et dans le soutien à exprimer sans défaillir face à l’opinion publique aux soldats qu’il envoie se battre. Dans sa dureté, la guerre en Afghanistan qui se termine pour nous a été une expérience nécessaire pour nos armées et la société française. L’expérience acquise par le prix du sang ne devra pendant pas être galvaudée par les orientations possibles du Livre blanc. Il ne devra écarter les capacités à intervenir à terre par la force.

Pour la communauté militaire qui semblait avant l’Afghanistan en voie de civilianisation dans ses comportements, je reprendrai ce qu’a exprimé fortement Sonia Serrat : la fraternité d’armes existe et elle l’a ressentie face à l’épreuve. Inhérente à la spécificité militaire, elle contribue à lui donner son âme et sa force. La fraternité d’armes a retrouvé tout son sens dans les opérations de guerre et contribue à la résilience des armées.

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