Grace O’Malley, la pirate irlandaise qui défia l’Angleterre


Célèbre en son temps, cette Irlandaise à la tête d’une flottille pirate régna, au XVIe  siècle, sur tout le nord-ouest de l’Irlande, menant la vie dure aux Anglais.

C’est une petite tour fortifiée, à peine une maison forte, comme il en existe encore des dizaines dans le nord de l’Irlande. Située à quelques mètres du rivage, au milieu d’un paysage désolé de landes battues par le vent, elle se dresse toujours, imperturbable, face à la mer, au pied d’une petite plage de sable gris et de galets. Château de Clare, sur l’île du même nom, à l’entrée de la baie de Clew, dans le comté de Mayo, au nord-ouest de l’Irlande. C’est là, en 1530, que Grace O’Malley  (Gráinne Ní Mháille, en gaélique) vint au monde. Son nom, aujourd’hui, est presque totalement oublié. Sauf en Irlande, où il reste toujours un sujet de fierté. Sans doute parce qu’elle mena, en son temps, la vie dure aux Anglais. Célèbre, elle le fut également à son époque. Il faut dire que cette femme énergique à la tête d’une flottille de pirates et de plusieurs châteaux contrôla, pendant près de 40 ans, le comté de Mayo, vivant tour à tour de commerce et de piraterie, résistant à tous ses concurrents et à l’envahisseur anglais, obtenant même – privilège insigne – d’être reçue en audience à Londres par la reine Elisabeth 1ère, avant de mourir paisiblement chez elle, en 1603, à l’âge de 73 ans. Deux ans plus tôt, en 1601, la bataille de Kinsale, remportée par les troupes d’Elisabeth I sur une coalition de chefs de clan, avait consacré la conquête définitive de l’Irlande gaélique par l’Angleterre. Avec Grace, c’est en fait toute une époque qui disparaissait : celle d’une Irlande éprise d’indépendance.

 

Commerçant et pirate

Lorsque Grace O’Malley vient au monde, l’Irlande est encore une société tribale, dont les fondements remontent à plusieurs siècles. Alors que, partout en Europe, l’heure est à la constitution de puissants royaumes, l’île est fragmentée en une multitude de seigneuries indépendantes, organisées autour de clans. Sans doute la couronne d’Angleterre a-t-elle, dès le XIIe siècle, affirmé sa suzeraineté sur l’ensemble de l’Irlande. Mais, dans les faits, celle-ci reste limitée à la ville de Dublin et à sa région. Ailleurs règnent des dizaines de chefs féodaux, qui passent l’essentiel de leur temps à se combattre les uns les autres. Le père de Grace, Owen Dubhadarra O’Malley, est l’un d’eux. Depuis des lustres, sa famille, qui a pris pour devise “Aussi puissante sur terre que sur mer”, contrôle la baie de Clew et ses environs. Propriétaire d’une petite flotte, Owen et son clan vivent d’abord de la mer. De la pêche, bien sûr, mais aussi du commerce. Les O’Malley sont connus jusqu’en Espagne et au Portugal, d’où ils rapportent vins, épices, épées, soieries et damasseries. Comme tous les chefs de clan, Owen ne répugne pas non plus, quand le besoin s’en fait sentir, à se livrer à la piraterie, rançonnant les bateaux anglais ou français faisant voile vers le port de Galway et faisant payer très cher l’accès à la baie de Clew, point de passage obligé pour atteindre Newport ou Castlebar. Les O’Malley ne sont d’ailleurs pas les seuls à se livrer à ce type d’activité. Outre les autres clans irlandais, la famille doit également compter avec la concurrence des corsaires algériens, qui n’hésitent plus à se hasarder dans les eaux froides du nord de l’Europe. Comme son père, Grace ne vivra que par et pour la mer, et ce malgré les voeux les plus ardents de sa mère, issue elle-même d’un important clan du comté de Mayo et qui, afin d’assurer l’avenir de sa fille, a tenu à lui donner une solide éducation. Ainsi, Grace lit et parle parfaitement le latin. C’est d’ailleurs dans cette langue qu’elle s’exprimera lors de son audience avec la reine Elisabeth 1ère.

De nombreuses anecdotes circulent sur la jeunesse de la future pirate. Selon certains, elle n’aurait pas hésité à se couper les cheveux et à se vêtir en garçon pour, à peine sortie de l’adolescence, embarquer sur l’un des vaisseaux du clan en partance pour l’Espagne, suscitant la colère de sa mère et le respect de son père. Selon d’autres, elle aurait sauvé la vie d’Owen lors d’un voyage vers le Portugal, sautant à la gorge d’un pirate algérien qui s’apprêtait à l’occire. Quoi qu’il en soit, cette jeune fille au caractère sans doute bien trempé est mariée à l’âge de quinze ans avec Donal O’Flaherty, le chef d’un important clan du Connaught, avec lequel les O’Malley sont alliés, et à qui elle donnera trois enfants. Brutal, plus soucieux de guerroyer contre ses voisins que de se livrer à la pêche ou au commerce, Donal a vite fait de confier à sa jeune épouse la gestion de ses affaires et notamment de la dizaine de bateaux qu’il possède. Dans l’Irlande de l’époque, où la femme jouit d’un statut bien supérieur à celui en vigueur dans nombre de pays européens – elle reste propriétaire de son héritage et hérite d’un tiers des biens de son mari en cas de décès -, le fait n’est en rien exceptionnel. Ce qui l’est, en revanche, c’est la manière dont Grace se substitue totalement à son mari occupé à se battre, prenant elle-même le commandement de la petite flotte, sillonnant les côtes du nord-ouest de l’Irlande pour se livrer au commerce ou à la piraterie, assurant les besoins du clan O’Flaherty et de ses alliés, gérant au mieux un patrimoine que Donal dilapide par ses batailles incessantes. Aussi est-ce tout naturellement que, en 1560, au lendemain du meurtre de son mari par un clan adverse, elle se retrouve à la tête d’une importante troupe – environ 200 hommes – qui l’a librement choisie pour chef. Une troupe qui, l’année suivante, accepte de la suivre sur l’île de Clare, où elle a décidé de s’installer, après que la famille de son défunt mari lui eut refusé la part d’héritage à laquelle elle pouvait prétendre.

Mesurant huit kilomètres de long sur un peu plus de cinq de large, cette île battue par les vents où elle a passé son enfance devient alors son fief. Comme son père avant elle, elle s’y livre au commerce et à la piraterie, menant des raids sur les villes irlandaises occupées par les Anglais. Il faut imaginer cette femme d’un peu plus de trente ans, chef de bande plus que chef de clan, passant des journées entières en mer à bord d’embarcations très inconfortables, fouettée par le vent et les embruns, se nourrissant exclusivement de biscuits de mer, de porc salé et d’un peu de bière, avec, pour seule compagnie, des hommes brutaux et avides de butin, venus de clans différents et qu’elle dirige d’une poigne de fer. On comprend que Grace soit très vite passée dans la légende. De son vivant même, chansons et poèmes narrent les exploits de celle que l’on surnomme la « Dark Lady de Doona » depuis que, en 1565, elle a mené un raid éclair contre un clan rival implanté dans le nord du comté de Mayo, prenant par la force le château de Doona et massacrant tous ses défenseurs.

Divorce éclair

Car Grace ne se contente pas de bâtir un empire sur la mer. Afin de renforcer son pouvoir sur le comté de Mayo, elle prend le contrôle de plusieurs maisons fortes situées sur le littoral. Après celui de Doona, c’est au tour du château de Rockfleet, situé au fond de la baie de Clew, dont il verrouille les accès terrestres, de tomber entre ses mains. L’histoire veut qu’elle se soit présentée un jour avec sa troupe devant les portes du château et qu’elle ait sommé le propriétaire des lieux, Richard Burke, de l’épouser sur le champ, avant d’en divorcer un an plus tard et de garder pour elle le château ! Une manière habile d’éviter une interminable guerre, tout en s’assurant, par les profits de la piraterie, la fidélité des membres du clan de son éphémère mari. Plus vaste et plus facile à défendre, le château de Rockfleet – qui se dresse toujours au fond de la baie de Clew – devient le nouveau quartier général de Grace O’Malley, désormais à la tête d’une troupe de 300 hommes, d’une dizaine de navires et d’une demi-douzaine de maisons fortes.

Condamnation à mort

Mais les “exploits” de Grace, ses actes de piraterie dont pâtissent d’abord les navires anglais, sans parler de ses raids répétés sur le port de Galway, ont fini par susciter l’ire des Anglais. Depuis que, en 1541, le roi Henri VIII a pris le titre de roi d’Irlande, la couronne d’Angleterre a cherché à rallier la noblesse irlandaise par la politique dite de “soumission restitution”, les chefs de clan se voyant reconnaître la propriété et la jouissance de leurs biens en échange d’une soumission en bonne et due forme. Dans le même temps, les Anglais ont commencé à implanter leur administration dans l’île, tout en cherchant à convertir les Irlandais – massivement catholiques – à l’anglicanisme, devenue la religion officielle en Grande-Bretagne. Cette politique a eu pour effet de diviser la noblesse irlandaise tout en suscitant des troubles dans l’île. Montée sur le trône en 1558, Elisabeth I joue elle aussi habilement sur les deux registres de la répression et de la séduction. Catholique, irlandaise et chef de bande, Grace O’Malley n’ignore rien des manoeuvres anglaises. A plusieurs reprises dans les années 1570, elle a livré bataille contre de petites troupes d’Anglais venues l’assiéger dans son château, parvenant à chaque fois à refouler l’envahisseur. Comme de nombreux chefs féodaux, Grace sait que la pression anglaise ne peut aller qu’en se renforçant et qu’il lui faut donner des gages. Ainsi, en 1577, elle se rend à Galway qu’elle a si souvent razzié par le passé pour y rencontrer, avec d’autres chefs de clan, l’envoyé de la reine pour l’Irlande, Henry Sydney, venu proposer aux Irlandais de se soumettre. Grace O’Malley fait sur l’Anglais forte impression. “C’est une femme très connue sur toutes les côtes d’Irlande”, écrira plus tard Sydney, un rien admiratif. Mais si Grace, ce jour-là, feint de se rallier, elle a vite fait de reprendre, de retour dans son fief, ses attaques contre les intérêts anglais.

Grace sait désormais qu’elle ne peut guère espérer d’indulgence de la part des Anglais. D’autant que, à la fin des années 1570, les vents se font de plus en plus contraires. En 1577, l’année même de la conférence de Galway, la reine des pirates a en effet été capturée et livrée au Anglais par le comte de Desmond, un ancien chef de clan rallié à la couronne dont elle avait attaqué les terres en guise de représailles. Emprisonnée à Dublin pendant 18 mois, elle a sauvé sa tête de justesse, en échange d’une soumission purement formelle. Ce qui ne l’a pas empêchée de reprendre ses actes de piraterie aussitôt libérée ! A partir de 1584, elle est harcelée par le gouverneur du Connaught, Richard Bingham, partisan de la manière forte. En Irlande, les révoltes désormais se succèdent, notamment dans le comté de Mayo, où le clan Burke, celui de son ancien mari, a levé l’étendard de la révolte. Grace s’y rallie, autant par haine des Anglais que par solidarité avec les membres de son clan, victimes de la répression anglaise. Cette bataille, la pirate finira évidemment par la perdre. Son fils aîné assassiné par les Anglais, son deuxième fils “retourné” par Bingham – de rage, elle attaque et pille son domaine -, son propre fief soumis à une politique systématique de terre brûlée, elle finit par être capturée et condamnée à mort. Curieusement, le gouverneur accepte de la libérer contre la promesse de renoncer à tout acte de piraterie… et en échange d’otages pris parmi ses proches. Dépossédée de presque tous ses biens, ruinée et sans flotte, Grace n’est désormais plus une menace pour les Anglais.

Est-ce parce que Bingham, qui se méfie d’elle, ne cesse de la harceler ou pour récupérer un peu de sa gloire perdue ? Toujours est-il que, en 1593, Grace demande et obtient une audience à Londres auprès d’Elisabeth I qui, fait inouï, accepte de recevoir celle qui, pendant des années, a mené la vie dure aux commerçants anglais. Sans doute la reine était-elle curieuse de voir cette femme pirate devenue une légende en Irlande et dont Sydney, de retour de Galway, lui avait parlé jadis. Sans doute aussi Elisabeth est-elle prête à pardonner à celle qui, lors de la défaite de l’Invincible Armada espagnole partie à la conquête de l’Angleterre en 1588, s’est prudemment gardée de secourir les marins espagnols échoués sur les côtes irlandaises. De la conversation entre les deux femmes rien n’a jamais filtré. Tout juste sait-on qu’elles échangèrent en latin – une langue que la reine maîtrisait à la perfection – et que, à l’issue de cette surprenante entrevue, Elisabeth I ordonna à ses conseillers de laisser tranquille cette femme désormais âgée et devenue à ses yeux bien inoffensive. De retour sur l’île de Clare, Grace parvint à reconstituer une modeste flotte et reprit ses activités d’antan, le commerce et la piraterie, mais se gardant bien cette fois de s’en prendre aux navires anglais…

Tristan GASTON-BRETON

Texte initialement publié sur le site LES ECHOS le 22 juillet 2010

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