vendredi 3 février 2023

Guerre en Ukraine : pourquoi Israël refuse de livrer des armes à Kiev

Mes dernières interventions ou contributions dans le Figaro.

LCI Midi ce mercredi 26 octobre (Cf. LCI Midi), une contribution au Figaro sur l’implication plutôt modérée d’Israël dans son soutien à l’Ukraine ce vendredi 28 octobre (Cf. Le Figaro ou ci-après), sans oublier cet échange sur Sud Radio dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin, « Parlons vrai », ce vendredi sur l’évolution géopolitique en Europe suite à cette guerre sur notre continent (Cf. vidéo de 20 mn ou ce court extrait cf. Twitter).

En présence du sénateur Philippe Folliot, participation aussi à ce colloque international « Madrid 2022 : un sommet pivot pour l’OTAN ? » organisé au Sénat par l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée ce 28 septembre avec des échanges sur l’OTAN et la défense européenne, avec bien sûr en filigrane la question des conséquences de la guerre en Ukraine.

Guerre en Ukraine : pourquoi Israël refuse de livrer des armes à Kiev (Le Figaro du 28 octobre 2022)

Par Steve #Tenré

DÉCRYPTAGE – Depuis le début du conflit, Israël ménage la Russie et refuse d’accéder aux requêtes de Volodymyr Zelensky. L’État hébreu entretient une relation ambiguë avec Moscou.

Une «neutralité» qui fait enrager Volodymyr Zelensky. Alors que la guerre s’éternise, le président ukrainien a, lundi 24 octobre, sévèrement critiqué Israël, tout en accusant l’Iran de fournir à la Russie des drones kamikazes qui ont frappé l’Ukraine à de multiples reprises. « Cette alliance (entre Moscou et Téhéran) n’aurait tout simplement pas existé si vos politiciens avaient pris une décision à l’époque. La décision que nous demandions », a-t-il cinglé lors d’une conférence organisée par un média israélien.

Une déclaration qui fait suite à de nombreuses autres. En mars, Zelensky avait exhorté les députés israéliens à «faire un choix», jouant sur la corde sensible de la Shoah. « Le Kremlin utilise la terminologie nazie: les nazis parlaient de “solution finale” pour la question juive, et maintenant, Moscou parle de “solution finale” pour l’Ukraine », avait-il martelé. En septembre, il avait aussi déploré qu’« Israël ne nous a rien donné. Rien, nada ».

Face à ces accusations, Israël argue que des «tonnes» d’aide humanitaire sont livrées à Kiev. Le pays fournit aussi des renseignements pour mieux cibler les drones iraniens, ce qu’a salué mercredi Volodymyr Zelensky, voyant dans cette nouvelle collaboration une « tendance positive ». Israël a également condamné l’invasion fin février, rejeté le décret d’annexion russe de quatre régions d’Ukraine et dénoncé les bombardements russes de ces derniers mois.

Mais rien de plus. Le ministre israélien de la Défense, Benny Gantz, a d’ailleurs répété lundi lors d’un échange avec son homologue ukrainien qu’Israël ne fournirait pas de «systèmes d’armements» à l’Ukraine. Et ce, quelques jours seulement après une mise en garde de l’ancien président russe Dmitri Medvedev, qui a assuré que toute livraison d’armes israéliennes « détruirait » les relations entre Tel-Aviv et Moscou. Qu’impliquent ces relations? Que craint l’État hébreu du Kremlin?

La nébuleuse syrienne

«Israël se veut neutre car le pays est englué dans une vaste toile d’araignée où se multiplient les intérêts régionaux», analyse pour Le Figaro François Chauvancy, général (2S) et consultant en géopolitique. Pour comprendre la position de l’État juif, il faut en premier lieu aborder la question syrienne, « élément central de cette neutralité affichée », abonde David Rigoulet-Roze, spécialiste du Moyen-Orient à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

En 2015, la Russie investit la Syrievoisine d’Israël, sur demande du président Bachar al-Assad, pour faire face aux insurgés et au terrorisme islamique. Cette coopération permet à Moscou de faire main basse sur l’espace aérien du pays, plaçant des batteries de missiles sol-air sur tout le territoire. Or, la Syrie est également occupée par des milices pro-Iran et des agents du Hezbollah libanais, jugés terroristes par Tel-Aviv. L’État d’Israël, qui considère ces soldats comme un danger direct pour son intégrité, souhaite alors mener des frappes aériennes sur leurs positions, et passer outre les défenses anti-aériennes du Kremlin.

«Dès lors, Moscou et Tel-Aviv concluent un accord tacite de “déconfliction”», affirme au Figaro Milan Czerny, chercheur spécialiste de la Russie. Autrement dit, l’armée russe ferme les yeux sur les frappes de Tsahal (l’armée israélienne) en Syrie, et Tsahal laisse des appareils russes survoler l’espace israélien pour bombarder des positions proches de la frontière. Cet accord, toujours en cours et qui se matérialise par l’ouverture d’un canal de communication, permet d’éviter tout accident entre les deux armées. Et si la Russie laisse implicitement Israël cibler des positions affiliées à l’Iran, pourtant pays partenaire du Kremlin, c’est qu’il y a « parfois une convergence opportuniste d’intérêts entre Moscou et Tel-Aviv sur la question de la présence iranienne en Syrie, décrypte David Rigoulet-Roze. Vladimir Poutine ne souhaite effectivement pas que Téhéran prenne trop de place auprès du régime de Bachar al-Assad. »

En cas de livraison d’armes à l’Ukraine, Israël pourrait logiquement perdre cet avantage stratégique. Ses avions deviendraient des cibles pour les batteries de missiles russes — même si devenues rares en raison de leur transfert vers l’Ukraine —, ce qui pourrait entraîner des tensions armées entre les deux nations. Israël n’aurait en outre d’autre choix que de laisser s’installer le Hezbollah et des milices pro-Iran à ses frontières. « Les Russes pourraient aussi permettre un accroissement de la présence militaire iranienne en Syrie par le remplacement de leurs troupes au sol restantes », également engagée en Syrie et menace majeure pour Israël, avance prudemment François Chauvancy.

Le danger iranien

« La position qu’Israël affiche sur l’envoi d’armes à Kiev est ferme, mais elle s’infléchit de plus en plus » à la faveur de l’implication quasi-certaine de l’Iran dans le conflit russo-ukrainien, analyse David Rigoulet-Roze. « Ce que l’on voit actuellement avec les attaques de drones kamikazes, c’est un show technologique de l’Iran, qui entend manifester ses capacités opérationnelles. » Et de rappeler que les drones kamikazes ont à l’origine été créés pour briser le fameux « Dôme de fer », système de défense israélien conçu pour intercepter des roquettes tirées depuis la bande de Gaza. L’exécutif ukrainien demande d’ailleurs à Tel-Aviv de lui fournir les hautes technologies du dôme pour sa défense aérienne.

Mais pour Tel-Aviv, l’implication de l’Iran est à double tranchant. Si Israël appréhende que Téhéran utilise l’Ukraine comme terrain d’essai pour perfectionner ses engins, il craint également que les armes offensives et défensives éventuellement envoyées à Kiev soient détournées par les Russes, puis envoyées aux troupes iraniennes pour être étudiées. « Israël veut coûte que coûte garder ses capacités secrètes, et notamment son Dôme de fer, reprend Milan Czerny. Et il ne faut pas oublier que les armes sophistiquées d’Israël sont souvent conçues en partenariat avec les États-Unis. L’Amérique aussi refuse de livrer ce type de système… »

La communauté juive entre deux feux

Le refus de l’État hébreu s’explique par un dernier axe: la communauté juive russophone. « En Israël, les russophones (composés surtout d’Ukrainiens et de Russes, ces derniers étant légèrement en majorité, NDLR) forment la première communauté juive du pays, représentant près de 15% de la population », estime David Rigoulet-Roze. Parmi eux, certains ont pu être sensibles aux discours de « dénazification » de Poutine, mais la plupart ont été « pris d’un malaise voire scandalisés en entendant Sergueï Lavrov (le ministre des Affaires étrangères russes) dire qu’Hitler avait du sang juif » comme Zelensky, explique le chercheur de l’IRIS. En ce sens, « il reste difficile pour l’État israélien de prendre complètement parti dans ce conflit, où il a beaucoup plus à perdre qu’à gagner », affirme François Chauvancy.

Mais les livraisons israéliennes auraient surtout un impact sur les centaines de milliers de juifs de Russie. Outre des «relents d’antisémitisme» qui poignent dans le pays et pourraient s’intensifier, comme l’affirme le général, le Kremlin pourrait décider d’empêcher toute « Alyah ». « L’Alyah (l’immigration par un juif en terre d’Israël, NDLR) est importante pour Tel-Aviv car elle permet de renforcer sa démographie vis-à-vis de sa population arabe. La Russie pourrait entraver cette émigration en la soumettant à des négociations », continue François Chauvancy.

Israël va-t-il prochainement succomber à la pression des Occidentaux et de Volodymyr Zelensky ? « C’est peu probable. Et, en un sens, Israël a déjà choisi son camp en critiquant la Russie », s’avance Milan Czerny. Et à François Chauvancy d’ajouter : « Israël a de toute façon tout intérêt à ne pas s’impliquer ouvertement pour préserver une certaine liberté de manœuvre… »

François CHAUVANCY
François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence et de propagande dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Depuis mars 2022, il est consultant en géopolitique sur LCI notamment sur la guerre en Ukraine. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
ARTICLES CONNEXES

4 Commentaires

  1. Le président Zelenski devrait fiche la paix (c’est le cas de le dire !) à Israël, ce minuscule État entouré d’ennemi et luttant lui-même pour sa survie depuis plus de 70 ans et toujours menacé…

  2. Un point à noter est le rôle central de la Russie dans le conflit entre Arménie et Azerbadjian. Israël a pris parti, a armé les azéris et ne peut s’opposer davantage à la Russie sur ce terrain.
    On peut aussi mentionner le fait que pour des raisons évidentes, le respect et la célébration d’authentique criminels nazis par le nationalisme ukrainien n’a pas -du tout- bonne presse en Israël. Le pogrome de Lvov, le jour de l’indépendance ukrainienne de juillet 1941 fut organisé par un personnage douteux, Stepan Bandera, qui fait l’objet d’un véritable culte et dont la statue se dresse partout en Ukraine. Cela ne peut être négligé.

    • Où sont les criminels ?
      « Le président russe Vladimir Poutine a signé une loi qui permet aux citoyens conscrits ayant des condamnations non expurgées ou en suspens pour meurtre, vol qualifié, vol qualifié, trafic de drogue et autres crimes graves en vertu du Code pénal de la Fédération de Russie d’être appelés au service militaire pour se mobiliser. Cela permet de mobiliser des centaines de milliers de personnes qui ont été condamnées à la probation ou qui viennent d’être libérées de colonies auparavant interdites de service. »
      Un imagine bien comment les conventions vont être respectées sur le front par ces individus, d’ailleurs la gestapo avait fait pareil en France avec les détenus de droit commun en leur donnant carte blanche…
      C’est encore l’Ukraine les méchants, alors que poutine dans sa folie , ne parle plus de ‘dénazification » mais de « déssatanisation » dans son dernier discours ( normal, c’est le même grand satan que celui de l’iran, et il faut bien des drônes et des missiles » à cette très grande armée…

      • Kiev a libéré ses propres criminels dès le mois de mars. Il y a même des journalistes de Kiev qui ont soulevé une polémique parce que deux des libérés étaient apparemment de véritables psychopathes, violeurs, assassins, etc.. et qu’ils ont été envoyé dans le Donbass où, faut-il le rappeler, ce sont aussi des ukrainiens.
        Comme Moscou, Kiev a du mal à trouver des soldats. Ils ont fait la tournée des boites de nuits pour profiter du fait que les jeunes étaient bourrés pour les enrôler. Ils faisaient la même chose à la sortie des centres commerciaux.
        De toutes les façons, la durée de vie des criminels libérés sur le front est très faible. Je ne sais pas où certains sont allés chercher l’idée que les gens qui sont en prison font de bons soldats mais ce sont en général des soldats médiocres, qu’on envoie en première ligne pour obliger l’ennemi à révéler ses positions.
        Quand à l’utilisation du terme de ‘Satan’ pour l’occident, c’est un terme utilisé par beaucoup de pays arabes, et Poutine l’utilise de façon calculée pour construire son fameux monde multipolaire. Il faut arrêter de penser qu’il est fou, parce que c’est faux et que si on veut un jour que ce bazar s’arrête, il faudra bien que les deux camps lèvent le pied sur la propagande.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Dernières notes

COMMENTAIRES RÉCENTS

ARCHIVES TB