dimanche 16 juin 2024

L’art français de la guerre valait-il un prix Goncourt ?

Il est temps de faire une critique de cet ouvrage de 634 pages bien curieux. Le titre lui-même a peu de choses à voir avec le contenu à moins qu’il ne s’agisse de dénoncer nos « sales » guerres coloniales et de leur éventuelle continuation aujourd’hui comme il le laisse entendre.

En effet, l’histoire du capitaine Victorien Salagnon, vétéran de la seconde guerre mondiale, des conflits indochinois et algérien, ne reflète pas un quelconque art français de la guerre mais plutôt la vie ordinaire de nombreux soldats « perdus » après presque 20 ans d’engagements militaires sans discontinuité. Ce vétéran, y compris dans la narration de ses combats, est cependant bien loin du qualificatif de « salaud » que lui attribue Raphaëlle Leyris dans sa critique dans Le Monde du 4 novembre…

Ce roman reste déroutant avec ses deux narrateurs, l’un le capitaine Victorien Salagnon et l’autre, celui qui l’a rencontré pendant la période de la guerre du Golfe de 1990-1991. Apprendre à peindre auprès de Salagnon provoque cette rencontre à Lyon et donc la narration des combats vécus par Salagnon… largement en désordre. Ce second narrateur pourrait bien être l’auteur lui-même face au soldat qu’il a découvert sans doute tardivement, ayant été réformé. Alexis Jenni sort en effet d’un milieu de gauche antimilitariste qui l’a « élevé dans une détestation de l’armée » si je me réfère à l’article du Monde du 4 novembre. D’ailleurs le premier chapitre exprime ce passé en évoquant les pas gambadants de Daguet, la division française et de ses petits moyens engagés dans l’opération Desert Storm. Dans ce qui est appelé des commentaires, il laisse cependant apparaître au fil de la lecture une certaine attirance, sinon sa fascination pour les soldats français.

L’histoire de Victorien Salagnon, retraité et peintre, exprime ce questionnement sur le soldat dans lequel tout soldat pourrait se retrouver, à se demander si le capitaine Victor Salagnon n’a pas existé notamment si je me réfère à la narration bien crédible de ses combats. Je note que l’auteur rappelle l’héroïsme des combattants de Dien Bien Phu et de ceux qui ont tout fait pour les rejoindre dont Salagnon. C’est aussi l’occasion de rappeler que des milliers de soldats français prisonniers (plus de 70% d’entre eux) sont morts dans les camps vietminh dans des conditions épouvantables alors que le gouvernement vietnamien vient de refuser sur le site de Dien Bien Phu la dispersion des cendres de l’un des survivants, le général Bigeard. Il est bon aussi de rappeler aussi l’affaire Boudarel, Français gardien de l’un de ces camps, symbole aussi de cette gauche antimilitariste et anticolonialiste de l’époque et des engagements qu’elle était capable de prendre. C’est aussi le rappel de cet encadrement de troupes locales (Cf. mon article dans le Casoar d’octobre 2011) que l’on pratique à nouveau aujourd’hui notamment en Afghanistan.

En revanche, le second narrateur exprime sans aucun doute l’éducation de l’auteur et ses propres questions ou positions. Même si la narration a lieu aux débuts des années quatre-vingt-dix, ses commentaires sur la « police militarisée », son action dans les banlieues, la montée de l’extrême-droite paraissent aujourd’hui bien contemporains. Le titre retenu pour ce roman voudrait sans doute dire cela : appliquer sa loi éventuellement par la violence serait un « art français de la guerre » mais je me trompe peut-être. La critique de l’Etat est de fait largement présente dans cet ouvrage (Cf. commentaire III) avec cette dénonciation de la police militarisée, « On a changé leur tenue. On s’est inspiré de celles des bataillons parachutistes » (P176) qui serait l’expression de son pouvoir aujourd’hui et de ses relations avec une partie de notre population : « Oui la pacification ! Nous pratiquons la pacification au cœur même des villes de France, au cœur même de l’autorité vers l’ennemi est partout (P160), « la rue se militarise » (P475) (…). Surprenant. Ainsi de nombreuses phrases de cet ouvrage pourraient être l’objet de débats sur le fonctionnement de notre société.

Parler cependant à plusieurs reprises du général de Gaulle comme le grand romancier mais aussi « comme le plus grand menteur de tous les temps » (P161) est sans doute choquant pour celui qui a incarné le grand roman national pour la gauche comme pour la droite. C’est aussi cette attaque curieuse contre le colonel Trinquier « le paranoïaque » (P588) qui a développé les tactiques de la contre-insurrection et un long passage particulièrement savoureux sur la bataille d’Alger, film militant d’Eric Pontecorvo.

Cet ouvrage mérite-t-il donc le prix Goncourt ? Son approche du soldat, une belle écriture malgré deux romans en un seul qui en donne une lecture difficile, sont sans doute des critères positifs. Cependant, autant la vie de ce soldat des guerres coloniales perdues éclaire et fait réfléchir le lecteur, autant la soi-disant réflexion de la période de la guerre du Golfe, prime avant tout les inquiétudes d’aujourd’hui et un certain malaise du romancier. Je constate pour ma part l’expression de cette confusion de la sécurité intérieure « militarisée », déjà évoquée dans un billet d’août dernier, au contact d’une communauté nationale en perte de repères. J’y retrouve aussi cette fraternité d’armes de ceux qui ont vécu des guerres non comprises par la population. Ainsi je me pose à travers cet ouvrage la question de ses relations entre les vétérans de la guerre d’Afghanistan.

Enfin, en cette veille d’année électorale et en cette période de dérives possibles sur les commémorations de la fin de la guerre d’Algérie, ce roman vient finalement à point nommé.

Général (2S) François CHAUVANCY
Général (2S) François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Consultant géopolitique sur LCI depuis mars 2022 notamment sur l'Ukraine et sur la guerre à Gaza (octobre 2023), il est expert sur les questions de doctrine ayant trait à l’emploi des forces, les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, la contre-insurrection et les opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Depuis juillet 2023, il est rédacteur en chef de la revue trimestrielle Défense de l'Union des associations des auditeurs de l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN). Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence et de propagande dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde à compter d'août 2011, il a rejoint en mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
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