lundi 21 juin 2021
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Menaces oubliées, savoir-faire négligés… (Dossier du G2S n°26 « Vers un retour du combat de haute intensité »)

Revisitons le passé pour ne rien oublier de ce qui nous sera indispensable pour préparer l’avenir. C’est à cet exercice que s’attelle ici le GCA (2S) Alain BOUQUIN.

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Il s’agit ici de passer en revue une série de « domaines militaires » qui se déclinaient en exigences pour les armées françaises à l’époque où elles se préparaient à affronter celles du Pacte de VARSOVIE au sein de l’OTAN, et qui paraissent être sortis du scope des préoccupations des forces, tournées depuis plusieurs décennies vers une logique expéditionnaire, en mode basse intensité ou hybride.

L’ordre de cette liste ne présente aucun caractère de priorisation. Pas plus qu’elle ne prétend définir un programme de remise à niveau, ni en termes capacitaires ni en matière d’entraînement. Elle constitue une simple énumération de sujets sur lesquels il semble important de poser la question du bon niveau de prise en compte.

Supériorité aérienne : les combats récents, y compris en ex-Yougoslavie ou dans le Golfe, ont été systématiquement menés sous une couverture aérienne hermétique, ayant quasiment fait disparaître la menace aérienne adverse. Face à un adversaire de même niveau, et confrontés à l’arrivée massive de drones peu couteux, même chez des adversaires modestes, il faudra réapprendre la menace qui vient des airs et savoir mettre en œuvre une surveillance et une défense sol-air efficaces, à tous les niveaux : moyenne, basses et très basses altitudes. La prise en compte de la couverture sol-air dite « d’accompagnement » doit en particulier faire l’objet de travaux dédiés, à la fois en termes de capacités  et d’organisation.

Environnement électromagnétique saturé ou brouillé : on apprenait jadis à commander avec des moyens radios dont les performances pouvaient être altérées de manière significative (brouillage, déni d’accès, spectre de fréquence saturé, intrusions, écoutes…) ; des mesures de discrétion, une certaine frugalité en termes de débit, le camouflage des messages, et une sûreté renforcée sont à remettre au goût du jour, ainsi que l’aptitude au mode dégradé.

Appuis-feux massifs et saturants : la menace Roquettes, Artillerie, Missiles (RAM) n’a évidemment jamais été absente lors des récents engagements opérationnels de nos forces ; mais elle était la plupart du temps sporadique et peu concentrée ; l’aptitude à subir des appuis-feux massifs nécessite d’être prise en compte de façon plus systématique : camouflage, dispersion, mobilité, agilité tactique, ouvrages de protection, contre-batterie…

Coordination des appuis : dans le même ordre d’idée, et concernant les feux amis, leur usage actuel relève pour l’essentiel d’appuis ponctuels au profit d’actions localisées ; dans un conflit de haute intensité, l’emploi des appuis-feux s’apparente davantage à une véritable « manœuvre des feux » dont il convient de retrouver la pratique et les compétences associées. La réduction du nombre     de bouches à feux a évidemment accéléré la mutation.

Manœuvre des postes de commandement : les PC de la guerre froide, de corps d’armée, de divisions ou de brigades, « basculaient » de position sur un rythme très élevé afin de limiter leur vulnérabilité ; il en allait de même avec les bases logistiques. À l’inverse les opérations récentes s’appuient sur des PC statiques, pouvant rester au même emplacement plusieurs années durant. Cette manœuvre des PC nécessite une souplesse d’emploi, des savoir-faire et des dispositions particulières pour les SIC (systèmes d’information et de commandement ; on peut également se demander si elle ne doit pas être accompagnée d’une cure d’amaigrissement des PC…

L’évaluation des postes de commandement, c’est un corolaire du point précédent ; les PC des trois niveaux sont régulièrement évalués :

  • Brigades : dans un centre d’entraînement dédié ;
  • Divisions tous les deux ans ;
  • Corps de réaction rapide / France (CRR/FR) tous les quatre ans par l’OTAN.

En revanche c’est l’ensemble de la chaîne de commandement terrestre qui mériterait d’être testée dans le cadre d’une campagne périodique d’exercices : le PC du CRR/FR en configuration corps d’armée, un des deux PC de divisions et deux ou trois PC de brigades ; cela n’est aujourd’hui pas réalisable par manque de moyens SIC…

Menace Nucléaire, radiologique, biologique/bactériologique et chimique (NRBC) : les forces soviétiques disposaient dans leurs stocks de munitions d’artillerie, d’un obus chimique sur trois ; le combat en zone contaminée était donc probable ; il était en tout cas envisagé et préparé avec soin ; des capacités de détection ou de décontamination accompagnaient les forces au plus près du contact ; les unités s’entraînaient à faire face à la menace NRBC. Cela ne semble plus être le cas aujourd’hui, alors que l’actualité prouve que tous les stocks et les compétences n’ont pas disparus…

Franchissements : le théâtre « Centre Europe » présentait un nombre important de « coupures », humides ou sèches, qu’il fallait savoir franchir pour exécuter tous types de mouvements, tactiques, opératifs ou logistiques, quelle que soit la situation et l’état de l’infrastructure routière et des ponts. Le cadre géographique de nos opérations des dernières années ne nous a plus confrontés à cet impératif. C’est la fonction d’appui à la mobilité (génie, circulation…), dans son ensemble,   qui mérite un effort significatif de réadaptation aux conditions d’emploi en haute intensité.

Aménagement du terrain, obstacles et contre-mobilité : les seuls ouvrages couramment réalisés sont ceux destinés à protéger nos Forward Operating Bases (FOBs) ; tranchées, obstacles, merlons, emplacements de combats, que l’intensité des feux adverses rendait nécessaires, sont moins utilisés ; les capacités de minage automatisées ont été abandonnées. Si on doit retrouver des situations où la densité de feu redevient critique, il conviendra de savoir se protéger en utilisant au mieux le terrain et les capacités du génie à l’aménager ; face à un adversaire blindé très mobile, les obstacles et le minage doivent également être remis au goût du jour.

Grands exercices en terrain libre : ces exercices avaient de nombreuses vertus, dont celle, essentielle, de confronter les acteurs aux inévitables frictions que génère la manœuvre « en grandeur réelle » ; la simulation, les espaces d’entraînement des grands camps répondent à une forme de rationalité qu’on ne saurait ignorer, mais ils ne remplacent pas le réalisme offert par le terrain libre.

Mouvements terrestres de grande ampleur la planification de l’OTAN du temps de la guerre froide prévoyait un engagement de la première armée française « tous moyens réunis » en tant qu’unité de réserve de l’Alliance, dans une zone menacée. Cela supposait le déploiement depuis la France et l’Allemagne d’un très important volume de forces, sur une portée de plusieurs centaines de kilomètres. L’expérience montre, à l’exemple de l’exercice MOINEAU HARDI de la Force d’action rapide (FAR) en 1987, que l’organisation requise pour ce genre de mouvement exige des savoir-faire et des procédures particulièrement robustes et bien maîtrisées.

Missions et procédés tactiques liés à la manœuvre des grandes unités blindées-mécanisées : les relèves, sur position ou par dépassement, le recueil, le franchissement offensif, la flanc-garde, l’éclairage dans la profondeur… sont autant de savoir-faire tactiques qui étaient entretenus dans la perspective de combats de grande ampleur avec des moyens lourds, menés par des types d’unités aujourd’hui disparues ou fortement réduites. Auraient-ils encore leur utilité dans un conflit majeur moderne ?

La formation morale et l’aguerrissement : la fréquence des passages des unités élémentaires dans les centres d’entraînement commando ou les espaces d’aguerrissement semble avoir diminué ; ce sont pourtant des lieux privilégiés pour permettre une formation morale exigeante, celle qui rend apte le soldat à faire face aux situations extrêmes que le guerrier doit affronter en haute intensité ; c’est là que l’on apprend à gérer sa propre peur face à la violence et que l’on forge la cohésion des troupes les plus solides.

Pertes massives : le système de santé de l’avant est aujourd’hui apte à des interventions chirurgicales très pointues, pour un nombre limité de blessés ; on évacue ensuite ces blessés presque toujours directement vers les hôpitaux de métropole. Ce soutien santé très « riche » ne pourra plus être mis en œuvre pour faire face à un afflux massif de pertes, ni dans un contexte où les lignes de communication seront menacées.

Fortes consommations : les quantités de munitions (obus, missiles et roquettes) tirées lors d’un engagement de haute intensité peuvent atteindre des chiffres très importants ; c’est dans cette logique que des stocks « de guerre » de munitions avaient été constitués, avant d’être progressivement consommés dans des opérations moins gourmandes. Il faudra les remettre à niveau sous peine de ne pas être capables de durer. Ce constat vaut sans doute pour d’autres ressources (carburant, piles, nourriture, habillement, pièces de rechange…) ainsi que sur les moyens d’emport.

Articulation avec la dissuasion nucléaire : un conflit de haute intensité doit probablement toujours se fixer un seuil au-delà duquel, les moyens conventionnels (dépassés, consommés ou trop peu efficaces) ne suffisent plus à endiguer l’ennemi. Les grands exercices du temps de la guerre froide envisageaient cet instant critique de la bascule vers le nucléaire, dont les mécanismes étaient bien rôdés. Plus généralement, il faut que l’armée de Terre redécouvre la culture de la dissuasion et comprenne les conditions d’emploi éventuel du feu nucléaire pour intégrer le « fait nucléaire » dans sa réflexion sur la haute intensité.

Ces exemples (dont la liste pourrait sans doute être complétée) constituent autant de domaines tactiques ou techniques qu’il convient de réinvestir dans la perspective d’un combat de haute intensité.

Le travail de réappropriation est à faire dans deux directions :

  • celles de capacités dédiées, à acquérir ou à moderniser ;
  • celles de savoir-faire, à réapprendre au cours de la formation, puis à entretenir à l’entraînement.

G2S
Association selon la loi de 1901, le G2S est un groupe constitué d’officiers généraux de l’armée de Terre ayant récemment quitté le service actif. Ces derniers se proposent de mettre en commun leur expérience et leur expertise des problématiques de défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de partager leur vision des perspectives d’évolution souhaitables de la défense. (Nous contacter : Groupe de liaison G2S – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).
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