Tout chef militaire a, à un moment ou un autre, la vie de ses hommes entre ses mains


Nous n’avons pas le droit de « jouer » avec ces vies par des décisions hasardeuses. Il est donc essentiel avant d’agir d’avoir réfléchi à jusqu’où ne pas aller trop loin. C’est ce à quoi nous invitent les généraux Hubert BODIN et Bruno DARY qui nous interrogent respectivement sur les risques à consentir à l’entraînement et en opérations.

 

L’article 1 du Statut général des militaires est particulièrement clair : « L’armée de la République est au service de la Nation. Sa mission est de préparer et d’assurer par la force des armes la défense de la patrie et des intérêts supérieurs de la Nation. L’état militaire exige en toute circonstance esprit de sacrifice, pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême, discipline, disponibilité, loyalisme et neutralité. »

Il est clair, que, sans avoir besoin de parler du risque, cette notion est sous-entendue dans chacune des phrases :

  • La finalité du métier militaire est de défendre un pays et ses intérêts, et pour parvenir à cette fin, d’avoir recours à des armes pour détruire l’adversaire. La maîtrise des armes est donc une nécessité. Détenir la capacité d’y avoir recours « en toute circonstance » implique de devoir s’entraîner en tout temps et en tout lieu. Il est donc essentiel, pour ne pas dire vital, que la prise et la maîtrise du risque imprègnent la culture militaire, l’éducation des cadres et la formation de ses soldats.
  • Le statut précise en outre, que cet état demande « esprit de sacrifice pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême ». Au combat, en effet, l’adversaire va chercher à nous détruire, ce qui exige, outre la maîtrise du risque acquise en temps de paix, une anticipation et une vigilance de tous les instants pour parer aux coups de l’ennemi.

Ainsi le risque fait partie du métier des armes ! Les soldats n’en ont pas le monopole, mais il doit leur coller à la peau. Et si un jour tel n’était plus le cas, alors, il serait préférable de quitter cet uniforme, en se souvenant de ce chant que nous chantions au cours de la préparation militaire parachutiste: « Si tu as le goût du risque… »

Le risque à l’entraînement

La judiciarisation de notre société nous contraint désormais, même en opérations. Dans ces conditions peut-on encore prendre des risques alors que nous ne sommes qu’à l’entraînement ?

L’actualité nous rappelle le bien-fondé de cette question : crash d’un hélicoptère au cours d’un entraînement, drame en montagne avec des élèves officiers, dans les deux cas, des morts à déplorer… Un adage dit certes : « à entraînement difficile, guerre facile ». Mais dans notre monde occidental la question se pose clairement : jusqu’où peut-on risquer la vie ou l’intégrité des combattants que l’on entraîne ? Sommes-nous face à un problème éthique ?

L’entraînement du combattant doit pouvoir continuer à se faire au plus proche de la réalité, dans un cadre dominé par la technique, où s’observe alors la règle commune, mais aussi dans un cadre plus spécifique, qui exige une prise de risque importante, ce qui nécessite une formation spécifique des formateurs aidés par un organisme de référence en matière d’éthique.

Après avoir caractérisé notre monde occidental paradoxal face au risque, il paraît d’abord possible de penser bannir le risque à l’entraînement grâce aux moyens que nous offre la technique, ou tout le moins rester dans un cadre bien réglementé, pour en fin de compte constater qu’il nous faut malgré tout aller au-delà en prenant des risques spécifiques exigeant des instructeurs particulièrement formés.

La société civile occidentale présente un visage paradoxal face au risque.

C’est d’un côté un monde aseptisé, judiciarisé, encadré par le principe de précaution, qui ne favorise pas la culture du risque.

La rupture avec un ancien mode de vie, qui s’est amélioré lentement aux cours des siècles passés, a été soudain brutale. Nous sommes aujourd’hui à des années lumières de la rusticité de la vie du début du XXe siècle où la peur, la souffrance et même la mort étaient des expériences vécues et naturelles. Le soldat de la Grande Guerre, particulièrement s’il venait de la campagne, était prêt à endurer les intempéries, la faim, la soif et les blessures ! L’entraînement dans ces conditions ne posait pas de problèmes éthiques quant à la prise de risque. On a ainsi longtemps cru et colporté le bruit que l’armée s’autorisait 7 % de pertes à l’instruction !

Mais pourtant, en même temps, notre société est toujours à la recherche d’adrénaline.

La violence, qui est inhérente à l’homme, reste latente et a besoin de s’exprimer. Cette pulsion qui est en même temps acceptation, voire recherche, du risque va s’exprimer de plusieurs façons.

Nous le constatons d’abord, dans le virtuel. Des jeux vidéo de plus en plus réalistes, qui peuvent entraîner nos jeunes jusqu’à l’addiction, les accaparent des heures à tuer et à détruire, faisant prendre à leurs héros des risques improbables. En ce qui concerne les films, c’est la surenchère dans le domaine de la violence !

Il y a aussi la violence par procuration. C’est l’engouement pour les sports d’équipe qui attire les foules dans les stades ou immobilise encore davantage les adeptes devant leur écran. On s’identifie aux joueurs, on se bat et on risque avec eux. « Panem et circenses »…

Mais nous constatons aussi, quand cette violence cesse d’être canalisée, particulièrement chez certains jeunes, un plaisir à côtoyer le danger jusqu’à la recherche du risque maximum : ski hors-piste, surf extrême, drogues dures… Ce phénomène, qui n’est sans doute pas nouveau, est en décalage complet avec la société, voire en réaction contre elle. Ces jeunes semblent avoir perdu tous repères et sont en recherche d’absolu. Cette violence qui est en eux va aboutir à des batailles rangées face à la police, l’intrusion dans les manifestations où le jeu consiste à casser sans se faire prendre… Cela peut aller, on l’a vu, jusqu’au départ vers le djihad.

Le soldat que nous entraînons est un jeune d’aujourd’hui, qui vient de cette société de consommation, mais qui a peut-être goûté à la violence et qui par l’entraînement va en découvrir une autre forme, maîtrisée celle-ci.

L’entraînement militaire peut et doit se faire avec des risques minimums, c’est-à-dire admis par la société et régis par la loi, donc sans poser de problème éthique.

L’entraînement fait de plus en plus appel à la simulation.

La simulation devient réaliste à tel point que l’on pourrait désormais penser que l’on peut se passer de la réalité, évitant ainsi tout accident physique à l’entraînement. Dans les domaines particuliers à chaque armée, on apprend à piloter un bateau, un avion, à réagir face à une émeute. On sait mettre l’individu dans des conditions extrêmement difficiles, comme par exemple dans un sous-marin devenu incontrôlable ! Nous sommes dans le domaine proche des jeux vidéo évoqués ci-dessus ; un peu, voire beaucoup d’adrénaline, mais plus de risque réel.

Malgré tout, ceci ne supprime pas l’entraînement sur le terrain où les risques sont bien encadrés par les règlements de sécurité, à l’instar du civil. La réalité demeure indispensable. Il faut, une fois le dégrossissage en simulation effectué, commander à la mer la manœuvre d’un vrai navire, piloter un vrai char, monter une embuscade, réagir face à des manifestants.

Le réalisme du combat est particulièrement fort chez les pilotes de chasse à qui il ne manque, au cours de leurs exercices, que le tir réel face à l‘adversaire. L’armée de Terre pratique les exercices en camps d’entraînement, là encore au plus près de la réalité, avec tous les matériels déployés sur le terrain et le feu simulé par le laser. Il en est de même avec les exercices à tir réel qui restituent l’ambiance du combat avec les bruits du champ de bataille, les effets des armes, où la seule contrainte demeure les limites de sécurité.

Les exercices les plus dangereux sont sans doute ceux qui s’effectuent dans le cadre de l’entraînement au sauvetage. Nous avons connu les fosses d’où il fallait, à travers le trou d’homme du char, sortir en immersion. Les pilotes d’avion et d’hélicoptère continuent à effectuer des exercices du même ordre en s’extrayant de leur cabine immergée après quoi ils sont réellement largués en mer avant d’être hélitreuillés.

Si, en matière de risque, nous examinons toutes ces actions, y compris les plus impressionnantes, nous constatons que nous sommes exactement dans le cas des pratiques effectués dans le civil dans des métiers dangereux : le bâtiment, les mines, les ouvriers en usine sur leurs machines, les pompiers. Les risques sont connus, répertoriés et les mesures de sécurité adaptées. L’officier au champ de tir ou le chef d’équipe dans une carrière applique, chacun dans son domaine, les mesures de sécurité prévues pour ce type d’activité.

Ainsi, il n’y a pas dans l’application de nos techniques militaires de prise de risque très différentes de celles des autres professionnels qui côtoient le danger. Face au sacro-saint principe de précaution, en cas d’accident, la juridiction civile se montrera compétente. L’on n’a donc pas à craindre des limitations de nos pratiques d’entraînement. Nous sommes dans la législation normale du travail et aucun problème éthique ne se pose ici.

Sommes-nous donc complètement rentrés dans le lot commun ou contraints d’en sortir du fait de notre spécificité ?

Cette spécificité entraîne la nécessité d’un entraînement particulier, hors normes civiles habituelles, où les cadres instructeurs ont besoin d’une formation technique, éthique et même opérationnelle face aux risques à prendre, car il n’est pas admissible de perdre des hommes à l’entraînement.

Dans ce cadre, il parait bon de maintenir quelques structures d’exception, avec des champions exemplaires, qui nous fourniront des exemples capables de motiver une prise de risque.

La figure emblématique d’Éric TABARLY nous a montré que le militaire savait être parmi les meilleurs en matière de courage et d’innovation. L’exemple nous est encore fourni par le Groupe militaire de haute montagne (GMHM) et ses différents exploits. Il est à noter que lors de la tentative de conquête de l’Everest par ce groupe, le chef avait pris au dernier moment la décision la plus difficile de sa vie : renoncer au sommet pour ne pas risquer de pertes humaines. Nous sommes toujours dans la maîtrise du risque en même temps qu’au plus près du danger. Il est indispensable de continuer à conserver des « champions » militaires dans des structures d’exception. L’aptitude au « discernement » s’enseigne !

Il faut surtout continuer à mener un entraînement progressif et exigeant mêlant rusticité et technologie de pointe avec des prises de risques proches du risque en opération.

En matière de danger, non seulement les risques n’ont pas diminué, mais ils sont désormais plus divers, voire déroutants. Nous avons affaire à des adversaires dont les lois de la guerre, s’ils en ont, ne sont pas exactement les nôtres. Nous sommes engagés dans des combats dissymétriques où règnent la ruse, le piège, l’imbrication au milieu des civils. Le théâtre d’opération est souvent un terrain aride où les conditions climatiques extrêmes exigent un entraînement rigoureux et une rusticité loin des critères modernes.

De ce fait, accepter, voire exiger, que nos combattants à l’entraînement connaissent la faim, la soif, l’obscurité, le manque de sommeil, le froid, l’humidité, la fatigue extrême parait indispensable. Nous sommes loin des critères occidentaux préconisant le contrôle de l’hydratation, l’équilibre de l’alimentation, allant même jusqu’à permettre chimiquement de dominer le stress, de récupérer rapidement, de rester éveillé. Il faut poursuivre nos stages en milieux hostiles –  jungle, montagne, désert  – nos stages commandos, nos exercices de survie, tous ces exercices où le corps et le mental sont soumis à rude épreuve et où le danger paraît tout proche.

Les armées françaises, particulièrement l’armée de Terre, sont probablement parmi les meilleures armées du monde en matière de rusticité. Il faut qu’elles le demeurent, mais cela exige une lourde responsabilité du commandement.

Cela exige choix et formation des cadres.

Nos cadres sont actuellement très bien préparés aux différentes conduites à tenir en opérations, mais il faut insister tout autant sur leur formation en tant qu’instructeurs.

Ceux-ci doivent d’abord être choisis avec beaucoup de soin et il est souhaitable, voire indispensable, qu’ils aient déjà l’expérience des opérations, qu’ils soient familiers de la pédagogie, de la connaissance des hommes, sensibilisés aux limites physiques et psychiques. Ils doivent être instruits avec une grande exigence en matière de sécurité, habitués à savoir s’arrêter juste à temps et savoir faire arrêter leurs subordonnés par qui, parfois, par excès de zèle, des « dérapages » peuvent se produire. Il faudra toujours être vigilant face aux réactions possibles des stagiaires en état de stress, voire de révolte. On veillera à ce que les formateurs soient tenus au fait des études et des moyens récents dans des domaines sensibles, tant médicaux que psychologiques, et qu’ils travaillent en lien avec leurs camarades du service de santé. Ils seront informés de l’évolution de la juridiction en côtoyant aussi les juristes. En tout état de cause, ils doivent être prêts, sans le redouter, à être appelés devant un tribunal en cas de « bavure ».

Qui sont ces instructeurs ? Ce sont d’abord les cadres des écoles de formation mais pas uniquement. Il y a tous les instructeurs des centres spécialisés, commando, parachutistes, alpins, nageurs de combat, pilotes, moniteurs de sport de combat et plus généralement les cadres de contact de nos unités où l’entraînement se fait en continu avant, ou entre chaque opération. Dans ces conditions, la formation et le suivi de tous nos instructeurs est une fonction de plus en plus lourde et rend éminemment souhaitable la mise en place d’un organisme permanent qui puisse assurer la cohérence de la doctrine en matière d’entraînement.

En fait, il nous faut plus largement une instance interarmées qui serve de repère en matière d’éthique. Cette instance serait la référence en matière de formation et d’entraînement mais aussi de comportement au combat, d’accueil et de maîtrise des nouvelles technologies et le garant de nos valeurs en matière de connaissance et de respect de l’homme qu’est tout combattant y compris notre adversaire.

Sans entrer dans le détail car le sujet mérite une étude complète, on peut avancer quelques suggestions. Cet organisme devra être composé d’un nombre restreint de personnes pour être efficace, tout en sachant faire appel à des experts extérieurs en tant que de besoin. Il réunira notamment des représentants du commandement, du service de santé des armées, des psychologues, des juristes, des ingénieurs de l’armement et aussi des représentants des cultes (Vicariat aux armées et instances correspondantes du protestantisme, du judaïsme et de l’islam), ces derniers ont toute leur place quand on connaît le rôle du « padre » ou de l’aumônier au plus près des hommes sur le terrain.

En définitive, s’il y a de plus en plus un décalage entre la vie dans la société occidentale et l’entraînement au combat, celui-ci doit pouvoir se poursuivre en prenant des risques que la judiciarisation accentuée ne doit pas amoindrir. On ne peut que constater dans ces conditions la difficulté des cadres instructeurs à accomplir leurs missions. Ils devront être de mieux en mieux formés et soutenus et la création d’une instance de réflexion éthique et juridique qui aurait une mission plus globale, serait bénéfique, voire indispensable.

N’oublions jamais que chez nous, le soldat est d’abord et doit rester un homme.

26 mars 2014 au Mali : un binôme du GTIA Vercors mène une mission de contrôle de zone. Crédit photo : EMA / Armée de Terre.

Le risque en opération

En opérations, le chef comme ses soldats sont confrontés à deux types de risques : le risque accidentel et le risque opérationnel.

Le risque accidentel est sensiblement le même que celui rencontré à l’entraînement, ou en temps de paix. À cet égard, on entend souvent dire « qu’à l’entraînement, la sécurité prime sur la manœuvre », ce qui pourrait laisser sous-entendre que ce ne serait pas le cas durant les OPEX ! Mais en opérations également, la sécurité prime sur le reste, car il serait regrettable de penser que sécurité et efficacité soient contradictoires, ce qui reviendrait à épargner le sang de ses propres soldats face à l’ennemi, mais à négliger les accidents potentiels. Pourtant, ce ne fut pas toujours le cas et, même si dans ce domaine il nous faut savoir rester modestes, on ne peut que rendre hommage aux jeunes générations, qui, aujourd’hui en opérations, font preuve d’une grande vigilance sur les théâtres d’opérations extérieures.

Plusieurs exemples pourront éclairer ce sujet sensible :

  • Le premier me fut raconté par mon beau-père, qui, débarquant tout juste en Indochine comme jeune lieutenant, a vu son capitaine et son radio se noyer pour avoir débarqué du LCM, alors qu’ils n’avaient pas pied… La campagne d’Indochine commençait mal pour cette unité…
  • Le deuxième exemple nous a été donné par nos instructeurs à Saint-Cyr, qui nous ont dit et répété que l’armée française en Algérie avait eu plus de pertes par accidents de toutes sortes (véhicule, tirs, santé, etc.) que par les tirs de l’adversaire.
  • Et dernier exemple, celui des dix premiers mois de l’opération Licorne, où les groupements tactiques ont eu à plusieurs reprises des blessés du fait d’accrochage, mais qui ont pu être sauvés par une médicalisation de l’avant extrêmement poussée, suivie d’une évacuation stratégique rapide sur la France ; cette structure médicale poussée a permis – et permet toujours – de sauver de nombreuse vies. En revanche, de mémoire, trois décès ont été déplorés, l’un par accident de circulation, le deuxième par une manipulation malheureuse d’arme à feu et le dernier au cours d’un accident de la vie courante.

Et, aujourd’hui, un œil averti s’aperçoit que tous les soldats dotés d’un fusil d’assaut possèdent sur leur arme un « TOC » (Témoin d’Obturation de Chambre), qui permet de voir et de contrôler, sans avoir à manier la culasse, qu’une arme n’est ni chargée, ni armée… D’où une diminution drastique des accidents par armes à feu…

Le risque opérationnel est inhérent au combat et se traduit par la capacité à savoir faire face à une menace, c’est-à-dire à un « risque lié à une volonté » : chaque adversaire en effet poursuit le même but, à savoir prendre le dessus sur son ennemi, ce qui se traduit par la recherche de sa destruction. Et contrairement au jeu d’échecs où l’on voit le dispositif de l’adversaire, à défaut de lire dans ses pensées et de connaître son intention, en opérations, l’art de la guerre consiste à surprendre l’autre, par sa manœuvre et par ses feux.

La conséquence immédiate est que le combat n’est pas une science exacte puisque votre ennemi, lui-même, cherchera toujours à vous surprendre. Il devient donc essentiel d’abord d’être renseigné, et bien renseigné, sur l’adversaire, de façon à connaître le mieux possible son dispositif, ses capacités et, si possible ses intentions… mais il faut aussi disposer d’armes pouvant tirer à la longue distance, pour pouvoir rester en dehors de ses coups.

Une des principales difficultés dans les conflits asymétriques repose aujourd’hui sur le fait que la notion de vie et de mort est elle aussi totalement asymétrique : pour le monde occidental, et c’est bien notre fierté, la vie humaine n’a pas de prix. En poussant un peu le paradoxe, on pourrait même s’interroger et se demander s’il existe encore des valeurs, des biens matériels, voire des communautés humaines, qui valent la peine de sacrifier des vies humaines pour les défendre… Ainsi, le sacrifice des quelque 1 400 000 Poilus français tués au cours de la Première Guerre mondiale est-il devenu aujourd’hui incompréhensible à notre regard d’homme contemporain.

En revanche, sur les théâtres d’opérations, nous sommes confrontés à un adversaire, pour qui, la plupart du temps, la vie humaine représente peu de chose, voire rien du tout ! Nous le savions après certaines expériences africaines, où des villages entiers ont été massacrés et des membres d’ONG tués ; mais Daesh a accentué ce fossé, avec son cortège de massacres en Syrie ou en Irak, lors de ses attentats perpétrés dans le monde occidental, ou encore au cours d’assassinats, orchestrés et médiatisés.

Ainsi, ce que nous apprenions à Saint-Cyr, dans les rudiments tactiques : « voir, sans être vus » et surtout « tuer, sans être tués » est devenu progressivement une contrainte opérationnelle forte, voire un nouveau principe de la guerre, non encore reconnu…

Cette donne nouvelle a conduit au développement de techniques modernes, à la recherche de technologies nouvelles et à la mise en œuvre de tactiques adaptées, dans le souci de limiter ce risque humain :

  • Le recours systématique à la troisième dimension avec des opérations héliportées uniquement de nuit grâce aux systèmes de vision nocturne et sans empreinte au sol, dont l’opération HARMATTAN en Libye restera un exemple ;
  • L’utilisation de missiles à longue portée, soit à partir de la mer, soit à partir d’un avion de chasse, permettant le tir stand off, comme au cours de l’opération HAMILTON en mai 2018 pour neutraliser des sites chimiques en Syrie ;
  • L’emploi systématique de drones dans la durée, pour déceler discrètement la présence de l’adversaire, comme actuellement à Barkhane, entraînant des frappes aériennes ; et demain, avec des drones armés, il sera possible, après un contrôle humain, de réagir très peu de temps après la détection ;
  • Le transfert de l’affrontement dans d’autres domaines, tout aussi importants, avec la prise en compte de nouvelles dimensions du champ de bataille, comme l’espace, le cyberespace ou le champ des perceptions ;
  • Le recours à des armes portant toujours plus loin et toujours plus précises, comme le LRU et le CAESAR, utilisées actuellement par la Task Force WAGRAM en Irak, en appui des forces irakiennes en lutte contre Daesh;
  • Ou encore, le « désilhouettage » pour les petits détachements, afin de ne pas les différencier de leur environnement humain, et éviter de les rendre vulnérables au déclenchement d’un IED ou à l’explosion d’un drone.

Mais si les succès sont toujours du côté des plus grandes exigences, mais ils sont aussi du côté d’une certaine prise de risque, ou plutôt d’une prise de risque certaine. Aussi appartient-il à tout chef, engagé sur un théâtre de trouver son chemin tactique entre la routine qui endort et la présomption qui aveugle, entre le succès qui rassure et la victoire qui fait croire à sa propre invulnérabilité ! Mais le risque garde toujours son pouvoir attractif, et presque envoûtant. C’est à la fois heureux et dangereux : heureux, car le jour où nous ne pourrons plus trouver des hommes, jeunes, dynamiques et ayant le goût du risque, il faudra s’inquiéter de l’avenir de notre armée ; mais dangereux, car comme Joseph KESSEL le faisait dire à son héros dans son roman L’Équipage : « Et vous vous sentiez tout permis parce que la mort était votre plus proche compagne ! »

Généraux Hubert BODIN et Bruno DARY

Texte tiré du dossier 23 du G2S : L’éthique dans le métier des armes

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