17 mai 1940 : Le colonel DE GAULLE attaque


Une semaine après le début de l’attaque allemande du 10 mai 1940, une reconnaissance offensive de la 4e division cuirassée fait connaître le nom de son chef : le colonel DE GAULLE.

La « bataille de Montcornet », souvent présentée comme une fulgurante contre-attaque, n’est en fait qu’une simple reconnaissance d’éléments blindés, mais elle a le grand mérite, une semaine après le début de la ruée allemande du 10 mai 1940, de montrer que certains chefs de guerre français sont capables de prendre des initiatives sans attendre toujours les ordres d’un haut commandement manifestement débordé par la terrible percée ennemie, qui, depuis la trouée de Sedan, progresse irrésistiblement vers la mer.

Spécialiste des blindés, le colonel DE GAULLE a pris le commandement, à la fin de l’année 1937, du 507e régiment de chars de combat à Metz. Il va pouvoir appliquer les théories qu’il a défendues dans des ouvrages et des articles qui ont attiré l’attention des spécialistes et fait de lui un conseiller officieux de Paul REYNAUD en matière de défense nationale. En septembre 1939, il commande les chars de la Ve Armée et ce simple colonel a sous ses ordres les 1er, 2e, 19e, 21e et 24e bataillons de chars légers ou moyens.

DE GAULLE se préoccupe alors beaucoup de l’emploi des blindés et tire la leçon de l’utilisation faite par les Allemands de leur Panzerdivisionen en Pologne. II souligne que les chars doivent être employés de façon massive dans le cadre, par exemple, de « divisions cuirassées ». Il va d’ailleurs recevoir le commandement de la 4e DCr, qui doit être formée à la fin du printemps ; la mise en service de l’unité est prévue pour la seconde quinzaine de juin…

Les Allemands seront plus rapides. Les 14 et 15 mai, leurs blindés crèvent le front français à Sedan. La 1ère et la 2e divisions de Panzers foncent vers l’ouest. Elles doivent rejoindre la 6e division aux environs de Montcornet, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Laon, dans l’Aisne.

Le 12 mai, le colonel DE GAULLE a installé son poste de commandement au Vésinet, où il va rester quatre jours et faire connaissance avec son état-major, dont le chef est le lieutenant-colonel RIME-BRUNEAU. D’emblée, les deux officiers se heurtent. Comme RIME-BRUNEAU, un des meilleurs spécialistes des chars de l’armée française, a exprimé sur un point de détail un avis différent de son chef, celui-ci éclate brusquement :

Je n’ai que faire de vos avis, je vous donne des ordres !

Le quartier général s’organise, mais ce qui manque, ce sont les différentes unités capables d’entrer en ligne. Il va falloir les rameuter et les jeter dans la bataille au fur et à mesure de leur arrivée, sans avoir le temps de regrouper la DCr pour lancer une contre-attaque massive. C’est exactement ce que DE GAULLE craignait… Sa division sera finalement engagée en trois échelons successifs, et seul le premier participera à l’engagement de Montcornet !

Le 15 mai, au grand quartier général à la Ferté-sous-Jouarre, le chef de la nouvelle 4e DCr, qui n’existe encore que sur le papier, est accueilli par le général DOUMENC, major général. DE GAULLE reçoit l’ordre d’opérer dans la région de Laon, pour couvrir le mouvement des forces françaises qui vont s’installer sur l’Aisne et sur l’Ailette. Il rencontre ensuite le général GEORGES, qui lui dit

Alors, DE GAULLE, vous qui avez depuis longtemps les conceptions que l’ennemi applique, voilà l’occasion d’agir.

Le colonel se met en route vers le nord-est. Le premier spectacle qui le frappera, dans la région de Laon, sera celui de réfugiés civils et de militaires en déroute qui prétendent tous que les Allemands arrivent et que rien ne peut désormais les arrêter !

De fait, leurs avant-gardes sont déjà entrées à Montcornet. En réalité, il ne s’agit encore ni de chars de combat ni d’automitrailleuses, mais de quelques motocyclistes. Cela suffit à amplifier le désordre et semer la panique.

Le 16 mai 1940 à 1 heure du matin, un envoyé du grand quartier général, le commandant CHOMEL, rencontre le colonel DE GAULLE et lui demande d’établir plusieurs « bouchons » antichars. Il lui promet le soutien d’un groupe d’artillerie, que doit rameuter le capitaine HUARD, lui aussi du GQG.

« Avancez jusqu’à ce qu’on vous tire dessus. »

DE GAULLE est décidé à attaquer dès le lendemain. II n’a qu’une seule journée pour réunir le maximum de moyens… Son premier objectif sera, bien entendu, Montcornet, nœud routier qui commande les itinéraires vers Saint-Quentin, Laon et Reims. Dès 10 heures du matin, une première compagnie d’un bataillon de chars de combat, le 24e BCC, arrive avec ses chars légers R 35. Ses sections vont aussitôt renforcer les unités placées en « bouchon » pour bloquer une éventuelle attaque des avant-gardes allemandes. Faute de liaison radio, DE GAULLE utilise des motards qui vont et viennent sans arrêt, n’hésitant pas lui-même à se déplacer en zone d’insécurité.

Les différentes unités divisionnaires de la 4e DCr arrivent les premières : une compagnie de QG ; un détachement du train ; un groupe sanitaire ; une unité d’intendance. Les bataillons de chars rejoindront par la suite, l’un après l’autre.

Le capitaine HUARD, qui se rend dans la forteresse de Laon, y verra un spectacle épouvantable. Des fuyards s’y entassent après avoir pillé les vivres et surtout l’alcool : « Entrant par surprise, nous parcourûmes rapidement les chambrées étagées, sous les regards surpris, indifférents ou hostiles de centaines d’hommes débraillés, dont beaucoup avaient arraché leur écusson. Des femmes s’étaient fourvoyées parmi eux. Dans l’air vicié, un silence coupé par des voix avinées pesait sur cette foule, maintenant inquiète de son sort, et notre départ souleva des rumeurs. Ces hommes étaient irrécupérables. »

Quant aux bureaux de la subdivision militaire, ils sont quasiment déserts et personne ne semble commander à Laon. Le capitaine HUARD maintiendra pourtant l’ordre dans la place avec quelques artilleurs volontaires.

De son poste de commandement de Bruyères, au sud-est de la ville, DE GAULLE expédie plusieurs officiers de son état-major vers l’avant pour essayer de repérer où se trouvent les éléments ennemis. À l’un d’eux qui lui demande jusqu’où il doit aller, le colonel répond :

Jusqu’à ce qu’on vous tire dessus.

Dès l’arrivée du premier char, DE GAULLE a enfilé le paletot de cuir de cette arme et porte son casque sans visière, avec le gros bourrelet sur l’avant. Ainsi équipé, il ne manque pas d’allure. Devant l’afflux de réfugiés et de fuyards, le chef de la 4e DCr constate que la guerre commence bien mal. Il en conclut qu’il faut qu’elle se poursuive partout dans le monde et longtemps. Il dira plus tard :

Ce que j’ai pu faire par la suite, c’est ce jour-là, le 16 mai, que je l’ai résolu.

Il n’a guère confiance dans les quelques « bouchons » antichars qu’il a fait disposer la veille. Ce qui lui importe, c’est de voir arriver au plus vite ses blindés.

Char Renault B1 Bis

80 chars français en ordre de bataille

La 8e demi-brigade de chars légers du lieutenant-colonel SIMONIN arrive la première avec le 24e BCC du commandant FRANÇOIS, dont la 3e compagnie est déjà sur place et a servi à renforcer les barrages. Du 2e BCC ne rejoint qu’une seule compagnie, la 2e. L’ensemble de ces blindés se rassemble dans la forêt de Samoussy, au nord-est de Laon.

Les chars R 35 n’ont pas de moyens de transmissions et la liaison entre eux se fait encore en agitant des fanions !

DE GAULLE décide d’attaquer avec ses chars lourds, en suivant l’axe de la grand-route Laon — Montcornet. À leur droite, les chars légers partiront du camp de Sissonne. L’intervalle entre les deux colonnes ira en se rétrécissant et leur point de jonction est prévu à Montcornet même. Il faudra progresser d’une vingtaine de kilomètres d’un seul bond. Le problème le plus grave est celui du ravitaillement en essence des chars. Il risque également d’y avoir des difficultés avec le ravitaillement en munitions.

DE GAULLE dicte à un officier du 3e bureau l’ordre d’opérations. Il conclut en lançant à haute voix, pour être bien entendu de tout son état-major

On dit que les Allemands sont à Montcornet. Eh bien, moi, je vais y aller voir !

Malheureusement, la plupart des moyens qu’il espère ne seront pas encore arrivés dans la nuit du 16 au 17 mai alors que l’heure H a été fixé à 4 h 15.

Le lieutenant-colonel SUDRE, qui commande la 6e demi-brigade de chars lourds, se présente en fin d’après-midi. Son 46e BCC du commandant BESCOND regroupe trois compagnies de chars B 1 bis, dont la dernière arrivera seulement peu avant minuit. Le 19e BCC est encore loin derrière et ne rejoindra pas pour l’attaque.

Dès la tombée de la nuit, on signale des incursions ennemies sur la ligne du canal d’assèchement et près du camp de Sissonne. Les artilleurs français ripostent par quelques tirs. Les Allemands viennent même tâter un des « bouchons », celui situé en lisière de la forêt de Samoussy.

Vers minuit, une entrevue a lieu entre le colonel DE GAULLE et le commandant BESCOND. Le chef de la 4e DCr aurait dit à ce dernier

Il me faut Moncornet. Vous êtes le défenseur du char B. À vous de montrer ce qu’il vaut…

Et il ajoutera même :

Allez gagner votre cinquième ficelle à Montcornet !

Le malheureux chef de bataillon, sachant qu’il part pour une mission de sacrifice, dira ensuite à ses officiers du 46e BCC :

Ce sera mon Reichshoffen!

Les deux commandants de demi-brigade, SIMONIN de la 8e et SUDRE de la 6e, sont alors reçus par le colonel DE GAULLE, lequel leur précise une dernière fois leur mission. Il est certain qu’il ne pourra plus, en plein combat, avoir une bonne liaison avec eux. Il leur indique que leur mouvement sera couvert, à droite, par la 3e division légère de cavalerie et, à gauche, par la garnison de Laon.

Au moment de partir à la contre-attaque, le moral des cadres comme de la troupe est bon dans les différentes compagnies des bataillons de chars qui vont être engagées sur Montcornet.

Dans la nuit du 16 au 17 mai, 85 chars s’ébranlent, dont une cinquantaine de chars légers Renault R 35. Le jour va bientôt poindre. Les blindés français débouchent de Samoussy et de Sissonne. Les effectifs ne regroupent même pas un millier de combattants.

Les nouvelles de l’ensemble du front sont telles qu’il n’est rapidement plus question d’une véritable contre-attaque mais seulement d’un simple coup de main de va-et-vient jusqu’à Montcornet.

Char moyen Renault D2

« Je n’ai rien à faire d’un bataillon à pied. »

Un peu avant 4 heures, le lieutenant-colonel SUDRE lance en avant la 345e compagnie autonome de Renault D2, dont le chef, le capitaine IDÉE, connaît la région. Avec ses chars moyens, à lui le soin de reconnaître les itinéraires où vont s’engager les chars lourds.

À 4 h 30, les chars B du commandant BESCOND débouchent à leur tour, avec la 1ère compagnie du lieutenant BIBES et la 2e compagnie du capitaine KIEFFER. Mais le terrain est peu favorable, et cinq chars vont s’embourber dans les marais. Au-delà de Liesse, l’unité de tête rejoint la 345e compagnie d’IDÉE. Avant le pont de Chivres, on rencontre une unité de blindés légers français qui a subi des pertes.

Nous n’avons plus de munitions, annonce le chef de section, et nous n’avons pas pu arrêter une colonne motorisée allemande qui a franchi le pont.

Le combat s’engage aussitôt. Quelques camions allemands qui transportaient des munitions sont touchés et prennent feu.

Je passe en tête, décide le commandant BESCOND.

Il s’ouvre un passage en tirant avec son 75 à moins de 50 m de l’adversaire. Il a eu raison de croire à la supériorité des B 1 bis. Les Allemands perdent alors une trentaine d’hommes dont un officier, une demi-douzaine de motos et une vingtaine de camions. Ceux qui ont échappé à la mort se réfugient dans les marais. Avec de l’eau jusqu’au ventre, ils ne cessent de tirailler tout l’après-midi, s’en prenant aux isolés français, notamment les voitures de liaison, et aux motards qui empruntent la roule Laon — Montcornet.

Passé Chivres, la colonne de chars lourds se heurte à des résistances sporadiques mais courageuses ; des petits éléments allemands motorisés se replient après de rapides accrochages. La 345e compagnie de chars D 2 du capitaine IDÉE, qui a essuyé des coups de feu en traversant Chivres, part nettoyer les couverts et réussit à faire quelques prisonniers.

Le lieutenant-colonel SUDRE installe le PC de la 60 demi-brigade à Chivres. Il fera lui-même de nombreuses reconnaissances et sera pris sous le feu d’une automitrailleuse ennemie dont il aura du mal à se dégager malgré l’aide de son char de commandement.

Les chars du 46e BCC du commandant BESCOND atteignent maintenant Bucy. Au moment où ils se regroupent pour faire le plein d’essence, ils sont attaqués par des Stuka, les terribles avions de combat en piqué.

Le colonel DE GAULLE a installé son PC avancé à Liesse, où se présentent les officiers qui précèdent le 4e BCP, le bataillon de chasseurs portés qui constitue l’infanterie divisionnaire. Leur chef, le commandant BERTRAND, arrive à 8 h 30. Il apprend à DE GAULLE qu’il ne dispose pas de véhicules de combat tout terrain et que ses chasseurs ont été transportés dans des autocars civils réquisitionnés. Furieux, DE GAULLE lui lance :

Je n’ai rien à faire d’un bataillon à pied… Débarquez à Samoussy, camouflez-vous et attendez mes ordres.

En fin de matinée les « diables bleus » auront mission de nettoyer les marais de Chivres où ils feront quelques prisonniers.

Char Renault R35, 1ère Cie, 24e BCC, 4e DCR.

Les chars légers attaquent à l’aile droite

Pendant ce temps, la 8e demi-brigade de chars légers, sous les ordres du lieutenant-colonel SIMONIN, progresse depuis Maison-Bleue et le camp de Sissonne. Un premier bond va conduire à Saint-Acquaire les blindés des trois compagnies du 24e BCC et de la compagnie du 2e BCC.

Les chars légers R 35 sont à une vingtaine de kilomètres en avant des « lignes », sans fantassins d’accompagnement, sans liaison, sans transmissions.

Avec eux, le capitaine DE BEAUMONT de la 13e BCM roule à la tête d’un peloton d’automitrailleuses, d’un peloton de fusiliers, d’un groupe de mitrailleuses et d’un groupe de canons de 25. Il fait quelques prisonniers allemands à Sainte-Preuve et s’installe à Saint-Acquaire, en poussant un élément sur la Ville-aux-Bois.

Canon antichar Hotchkiss 25 mm

La compagnie du 2e BCC se dirige vers Boncourt et va reconnaître Dizy-le-Gros, à l’est du dispositif d’attaque.

En face, des fuyards français sont mêlés avec des soldats allemands. Il faut récupérer les premiers et capturer les seconds… Parfois, une moto ou un side-car ennemi jaillit dans un nuage de poussière et un bref combat s’engage, pratiquement au corps à corps. Un peu avant midi, la 1ère compagnie du 24e BCC arrive enfin sur le plateau au sud de Montcornet. On aperçoit les colonnes des Panzers qui poursuivent leur route vers l’ouest après avoir traversé la bourgade. Les chars légers s’arrêtent, car ce serait aux chars lourds de traiter ces objectifs. Mais le 46e BCC du commandant BESCOND est très sérieusement pris à partie par les Stuka, alors qu’il est immobilisé en pleine corvée de ravitaillement d’essence.

Au grand quartier général français, on parvient à capter un message émanant des forces allemandes : « Panzerdivision ennemie venant de Laon à Montcornet. Urgent. Contre-attaquez. »

La 2e compagnie du 24e BCC doit rejoindre Lislet, au sud-est de Moncornet. Huit chars pénètrent dans la localité mais vont se heurter à une défense allemande résolue, avec des canons de Pak, des pièces de Flak et une demi-douzaine de Panzers. Un officier français, le sous-lieutenant CRAMAIL, est atteint de trois blessures, dont la dernière mortelle, dans la tourelle de son R 35. Un autre chef de char, le sergent GUILY, est tué. Les autres engins de la compagnie n’ont presque plus d’essence et doivent se retirer sur Saint-Acquaire.

Pendant ce temps, sous les ordres du capitaine Penet, la 1ère compagnie attaque directement vers Monicornet. Quatre chars légers essaient de progresser entre les mines allemandes semées sur la route. Le commandant de compagnie, grièvement blessé, est fait prisonnier. Le char du sous-lieutenant MOUCHET saute sur une mine et encaisse plusieurs obus de Pak. L’officier s’échappe de l’épave envahie de fumée et va faire le coup de feu dans un champ avec son mécanicien. La 1ère compagnie se replie alors sur Boncourt, où le 24e BCC se regroupe.

La 2e compagnie du 2e BCC, la seule qui participe à cette opération du 17 mai et que commande le lieutenant Forest, se trouve en flanc-garde de la 8e demi-brigade. Elle traverse Dizy-le-Gros, puis repart à l’ouest vers la Ville-aux-Bois. Soudain, trois canons de Pak et une vingtaine de motards allemands ouvrent le feu. Le char de tête, que commande le sergent LEMARIÉ, riposte, mais les autres chars légers ne sont pas à bonne portée pour tirer, et doivent se disperser.

Au début de l’après-midi, la 2e compagnie du 2e BCC est prise à partie par des pièces de Pak et des canons automoteurs. Deux de ses chars R 35 sont détruits et le lieutenant Forest donne aux autres l’ordre de rallier Saint-Acquaire. Mais la consigne est mal transmise, et les engins revenus du sévère accrochage se retrouveront à Boncourt et même à Maison-Bleue, d’où est partie l’attaque du matin. En fin de journée, le chef de bataillon François, sur ordre, rassemble dans le bois de Montaigu les rescapés de sa 2e compagnie qui seront rejoints par les chars des 1ère et 3e compagnies, enfin Arrivés sur le front. Désormais, le 2e BCC est au complet, mais l’affaire de Montcornet est terminée pour lui…

Les chars légers du 24e BCC, ravitaillés en essence à Boncourt, où la 3e compagnie établira un « bouchon », recevront l’ordre, eux aussi, de rejoindre la région de Montaigu où se rassemble la 8e demi-brigade du lieutenant-colonel SIMONIN, au soir de ce 17 mai.

Les chasseurs « portés » du 4e BCP continuent durant la journée à nettoyer les marais entre Liesse et Chivres, et font quelques prisonniers. Très handicapés par le manque de moyens de transport, ils n’en poursuivent pas moins leur marche à pied vers le nord-est. En fin de journée, la compagnie de tête atteint le village de Bucy. Le chef de bataillon BERTRAND reçoit l’ordre d’assurer la protection sur le flanc gauche jusqu’au village de Pierrepont.

Tandis que les compagnies de chasseurs à pied s’installent pour la nuit, les escadrons du 10e cuirassiers arrivent vers 9 heures du soir. Ils interviendront le lendemain avec leurs automitrailleuses.

Le colonel DE GAULLE enrage de voir tous les moyens mis à sa disposition retardés tant par l’aviation ennemie que par l’afflux incessant de réfugiés et de fuyards qui encombrent les routes et répandent les rumeurs les plus alarmistes. Le chef de la 4e DCr, d’humeur massacrante, va apostropher rudement tant le commandant BERTRAND, des chasseurs portés, que le lieutenant-colonel TACQUINOT DE HAM, des cuirassiers, leur reprochant un retard dont ils ne sont en rien responsables.

Commandant BESCOND

Le chef du bataillon de chars lourds tombe au combat

Ravitaillés en essence à Bucy, au début de l’après-midi, les chars lourds du 46e BCC atteignent Clermont. Le commandant BESCOND est toujours avec les éléments de tête de son unité. Il se tient au centre de l’attaque sur Montcornet, laquelle démarre dans le milieu de l’après-midi, après beaucoup de temps perdu à faire les pleins. À sa gauche, la 1ère compagnie du lieutenant BIBES ; à sa droite, la 2e compagnie du capitaine KIEFFER. La 3e compagnie du capitaine MENET, partie de Liesse, suit un peu en arrière, selon le plan adopté par le chef de bataillon, qui a reçu la mission de se porter aux lisières de Montcornet, d’engager le combat et de tenir le pont pendant une dizaine de minutes avant de se replier. Ses chars passent à l’est de Clermont-les-Fermes.

La compagnie BIBES détruit une automitrailleuse allemande. Le problème est que les gradés n’ont pas touché de cartes. Seul le commandant BESCOND possède une carte touristique Michelin ! Ses commandants de compagnie n’ont que la carte du calendrier des Postes… Ils vont confondre le clocher de La Ville-aux-Bois avec celui de Montcornet, et glisser trop à l’est dans leur attaque !

La compagnie KIEFFER se trouve vite au contact d’un groupe de reconnaissance d’automitrailleuses allemandes. Très rapidement, le combat fait rage. Le char du commandant BESCOND tombe en panne. Il décide alors, comme il en a reçu l’ordre, de faire faire demi-tour à son bataillon après avoir tenu une vingtaine de minutes. Lui-même et son équipage vont être recueillis par le char du lieutenant HENRION, sous la protection du char du lieutenant DUMONET. Mais les Allemands ne laissent pas les chars lourds décrocher facilement. Ils les prennent à partie avec leurs redoutables canons de 88, lesquels peuvent être utilisés aussi bien en Pak qu’en Flak. II est 18 h 30 environ quand deux coups au but atteignent le char Sampiero Corso qui évacue le commandant BESCOND. Le chef du 46e BCC est tué, ainsi que le lieutenant HENRION, deux sous-lieutenants et trois caporaux-chefs.

Les chars lourds de la compagnie BIBES et de la compagnie KIEFFER se replient conformément au dernier ordre de leur chef. Les Stuka interviennent encore et entravent le repli sur Bucy, où se trouve la compagnie Menet. Les chars du 46e BCC rejoignent Chivres, franchissent le canal, arrivent à Liesse puis se regroupent dans les bois de Samoussy.

Un sursaut glorieux qui nous coûte 23 chars sur 85

L’affaire de Montcornet est terminée. Elle n’a pas été une véritable contre-attaque, faute d’infanterie d’accompagnement et surtout en raison de la forte réaction ennemie, mais une reconnaissance offensive de va-et-vient, vigoureusement menée.

Le général Paul HUARD — qui était alors capitaine et a suivi de très près toute l’affaire, estime que DE GAULLE a eu raison d’attaquer avant même d’avoir réuni tous ses moyens :

« Cette décision, peut-être la seule prise et appliquée par un chef français, qui fut conforme au rythme imposé à la bataille par la stratégie allemande, a été militairement opportune, même si les résultats devaient en être insuffisants. »

Sur les 85 chars engagés, 23 ne sont pas rentrés : 9 chars lourds ; 2 chars moyens et 12 chars légers. On compte 6 blessés, 9 disparus, sans doute prisonniers, et 14 tués, dont le commandant BESCOND. En face, les Allemands ont perdu du personnel — sans doute une centaine de prisonniers et une cinquantaine de tués, mais peu de matériel. L’adversaire n’a pas engagé ses Panzers et a surtout fait donner ses pièces de Pak et de Flak manœuvrées en antichars.

La conclusion sera donnée par le colonel suisse Eddy BAUER, historien militaire d’une grande objectivité :

« Ce crochet, décoché dans le flanc gauche de l’adversaire avec un admirable sens de l’opportunité dans les conditions les plus risquées, ne pouvait que manquer de puissance. »

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