Artillerie de campagne : 75 mm français VS 77 mm allemand


Le canon de 75 mm français est emblématique de la Première Guerre mondiale, symbole de la victoire et de la technologie française. Pièce élégante dans sa livrée « gris de fer bleuté » (gris artillerie), souvent représentée sur les images d’Épinal, elle est bien plus connue que son homologue allemande, le 77 mm de Krupp. Le canon du Kaiser était-il inférieur au canon français ? Comment ont-ils été utilisés lors du conflit ?

 

Le 75 mm français

Après le système de Bange et du fait de l’augmentation de la puissance des pièces d’artillerie (nouvelles poudres et munitions), les artilleurs et ingénieurs français se penchent sur les problèmes de recul et de pointage, afin de dépasser la limite technique qui bride le développement de l’arme. En effet, jusqu’alors, la bouche à feu (tube du canon) était solidaire de l’affût ; ainsi le départ du coup entraîne le recul de l’ensemble de la pièce, impliquant une remise en batterie et un repointage après chaque tir, ainsi qu’une limitation de la charge employable (pour éviter un recul excessif de l’ensemble). Le commandant Deport de l’atelier de Puteaux développe un frein à long recul pour canon de 75 mm, permettant à la seule bouche à feu d’encaisser le recul et à l’affût de rester fixe, son système est testé en 1893. Prometteur, son projet est repris par le capitaine Sainte-Claire Deville et le capitaine Rimailho qui travaillent ardemment sur le développement de ce nouveau frein de recul oléopneumatique jusqu’en 1896. Cette avancée technologique révolutionnaire permet, d’après les calculs théoriques, d’augmenter considérablement la cadence jusqu’à 25 coups/min contre guère plus de 5 pour la génération précédente. Ce nouveau système parvient à convaincre et le 28 mars 1898, la version finale est approuvée pour la production en série. Plusieurs unités sont déjà en test notamment au camp de Châlons (Mourmelon). Le nouveau canon, dénommé canon de 75 mm modèle 1897, est engagé en Chine, où les Allemands le découvrent en action et, par la même occasion, prennent conscience de leur retard dans le domaine.

Illustration de Georges SCOTT.

Mise en service

En France, à la déclaration de guerre, on compte 4 080 canons répartis ainsi :   

  • 405 batteries de 4 pièces dans 42 RAC, 2 régiments d’artillerie coloniale, 3 groupes d’artillerie d’Afrique, composant l’artillerie divisionnaire des grandes unités françaises ;
  • 252 batteries de Corps d’Armée (48 canons répartis en 4 groupes de 3 batteries pour chaque CA) ;
  • 225 batteries des Divisions de Réserves ;
  • 60 batteries réparties dans les Divisions Territoriales ;
  • 32 batteries dans les places fortes ;
  • 46 batteries aux troupes d’Afrique du Nord ;
  • 700 pièces réparties dans les batteries d’instructions et parcs d’artillerie.

L’accent est mis sur la formation des artilleurs et des cadres, la multiplication des écoles à feu afin de tirer le meilleur parti de ce canon. Un intérêt particulier est porté sur les munitions, un obus encartouché à la manière des cartouches de fusil et quatre fois plus chargé que les obus de calibre similaire allemand, équivalent en puissance à un 10,5 cm allemand.

Caractéristiques techniques

Calibre : 75 mm
Longueur du tube : 2 580 mm
Vitesse initiale : 535 m/s
Poids obus (explosif) : 5,5 kg
Poids obus (balles) : 7,2 kg
Portée : 6 800 m
Poids de la pièce : 1 140 kg

Grande Guerre

À propos de l’artillerie pendant la première guerre mondiale, on souligne souvent le manque d’artillerie lourde face à nos ennemis. Cependant, le canon de 75 mm est parfaitement adapté à son rôle de début de campagne, dans le cadre d’une guerre de mouvement où la mobilité tactique de cette pièce de campagne est un atout majeur. L’entrée en campagne souligne des lacunes que l’on a souvent interprétées comme étant consubstantielles à la pièce elle-même, dont le calibre et la portée seraient insuffisants. En fait, bien plus que le manque d’artillerie lourde de campagne, ou la doctrine d’offensive à outrance avec son débat sémantique entre appuyer ou préparer l’attaque pour le rôle de l’artillerie, c’est le manque de coopération interarmes qui coûta cher à l’infanterie française.

Les artilleurs français, dont le savoir-faire technique est remarquable (vitesse de mise en batterie, précision du tir, maîtrise de la technique de tir au-delà de la vue directe) font leur guerre d’artilleur de leur côté tandis que l’infanterie fait la sienne du sien. Ce manque de coopération est dû au fait que les chefs des grandes unités n’ont pas pris l’habitude dès le temps de paix d’intégrer l’artillerie dans une manœuvre interarmes, les état majors et unités, en partie composés de réservistes n’ont pas l’expérience suffisante pour tirer pleinement parti de l’efficacité technique de la pièce de 75 mm. Pourtant, à plusieurs reprises, l’intervention du canon de 75 fut déterminante dans l’échec des attaques allemandes au point de devenir un véritable objet de frayeur pour l’ennemi ; il en est ainsi à la bataille d’Étain Buzy, où l’artillerie de campagne écrase en tir direct les formations allemandes, permettant à l’armée de Lorraine de sauver la 3e armée d’une attaque de flanc qui lui eut été fatale. Plus généralement, lors de la bataille de la Marne, le 75 joua un rôle décisif dans l’arrêt des formations ennemies, notamment devant les marais de St Gond.

Les premiers mois de campagne passés, la pièce se relève insuffisante dans la nouvelle guerre de position, la trajectoire tendue de son tir ne permet pas de frapper les positions défilées ou à contre pente et la charge limitée de son projectile explosif est insuffisante pour bouleverser tranchées et réseaux barbelés. Toutefois, il excelle dans les tirs d’arrêts demandés en urgence par l’infanterie pour bloquer une attaque soudaine, grâce à sa cadence de tir élevée et à la redoutable fragmentation de son projectile qui hache menu tout ce qui n’est pas abrité. Son calibre limité permet de plus de tirer très près des troupes amies, permettant de dégager en dernière extrémité une unité submergée. Un autre problème du début de guerre, qui touche l’ensemble des belligérants, est celui de la consommation en munitions, les pronostics de consommation d ‘obus sont largement dépassés et il faut produire beaucoup plus de munitions en plus de nouveaux canons pour remplacer ceux détruits dans les premiers mois. En janvier 1916, on compte 4 117 canons contre 5 890 en 1917 et 6 039 en novembre 1918. À cela s’ajoute la production pour l’étranger et la fabrication de nouveaux tubes pour remplacer ceux usés ; le tube de 75 mm a une espérance de vie de 6 000 à 10 000 coups maximum.

Pourquoi le canon de 75 mm est-il efficace ? L’immobilité de la pièce pendant le tir avec une bêche enfoncée lui donne une grande stabilité, les roues sont montées sur des patins reliés à l’essieu avec un système de tringles. Il est très rapide à charger, notamment grâce à l’éjection automatique des douilles à l’ouverture de la culasse. Les munitions sont encartouchées, le réglage des fusées facilité par l’usage du débouchoir automatique. Rapide à pointer, avec seulement cinq servants, le pointeur chargé d’afficher l’angle de site et de pointer en direction avec collimateur ou point de repérage, le tireur, le chef de pièce, le déboucheur réglant le tempage de la fusée et le pourvoyeur manutentionnant les projectiles depuis le caisson de stockage propre à chaque pièce. Doté d’une puissante munition, l’obus à shrapnels ayant une portée de 8 500 m et l’explosif jusqu’à 7 800 m, en tir indirect. D’autres munitions sont développées au cours du conflit : obus incendiaires, fumigènes, à gaz, traceurs, éclairants… En 1917, un nouveau modèle d’obus explosif permet d’atteindre la portée théorique maximale de 11 200 m.

Différents emplois du 75           

Hormis l’utilisation dans l’artillerie de campagne, le canon de 75mm est utilisé dans diverses composantes. En tant que pièce anti- aérienne sur plate-forme ou sur véhicule. Dans l’artillerie portée, sur tracteur Jeffrey, Pierre-Arrow, Latil TP et Panhard, essentielle composante de la RGA (Réserve Générale d’Artillerie initiée par le Général Buat) avec 34 RACP (régiment d’artillerie de campagne portée) en 1918. Le canon de 75 sert aussi de pièce anti-char sur chevalet de tir Filloux ou de fortune selon les circonstances. Dans les forts, on compte 92 canons de 75 dans 46 casemates de Bourges sur lesquels tubes et affûts reposent sur châssis à pivot. Il existe aussi des 75 qui servent de pièces de côtes et pièces de bords sur des vedettes.

 

Canon allemand de 77 mm

77 mm allemand        

L’équivalent allemand du 75 français est moins connu pourtant il ne démérite pas et rempli parfaitement les fonctions pour lesquels il a été conçu.

En 1888, Krupp développe un premier projet de canon de campagne moderne, cependant ce premier prototype est peu convaincant et n’inclut pas de nouveauté concernant le frein de recul. Après moult balbutiements et rivalités entre les différentes firmes allemandes, un premier modèle est adopté en 1897, le canon de campagne Krupp 7,7 cm Feldkanone 96. Face à la découverte du canon français, les recherches reprennent et en 1904, un modèle amélioré voit le jour le Feldkanone 96 n/A. Ce dernier reste assez similaire à la version antérieure mais comporte une nouvelle chambre de tir, une nouvelle munition encartouchée, nouvelle culasse avec levier et un système de frein à glycérine et ressorts, nettement moins performant que son équivalent français.

Caractéristiques techniques :

Calibre : 77 mm
Longueur du tube : 2 080 mm
Vitesse initiale : 465 m/s
Poids de l’obus (explosif) : 6,85 kg
Poids de l’obus (balles) :  6,85 kg
Poids du tube : 335 kg
Poids en batterie : 1 020 kg
Portée :  5 350 m

Mise en service

La Feldartillerie (artillerie de campagne) est organisée en brigade qui compte deux régiments sous les ordres de la division. Une batterie est composée de 6 canons (contre 4 en France), 5 officiers, 148 hommes et 139 chevaux. En 1914, on compte 102 régiments d’artillerie de campagne avec 612 batteries, 11 groupes (33 batteries), 29 régiments de réserve avec 183 batteries, 9 batteries de Landwehr, 24 de Landsturm, 4 batteries d’ersatz et 205 batteries dans les places fortes. Au total, c’est 5 096 canons de 77. L’organisation en batterie de 6 pièces ne présente pas un réel avantage sur la batterie française à 4, qui possède en conséquence une plus grande souplesse tactique.

Grande Guerre

La mission des batteries de 77 est de soutenir l’infanterie d’où l’utilisation de shrapnells en grande quantité, pour attaquer l’infanterie à découvert. L’allocation en munition par batterie au début du conflit et de 138 coups immédiatement disponibles et la durée de vie du tube estimée à 15 000 coups. Cependant, les artilleurs allemands ne sont pas bien formés, le tir à vue est privilégié par facilité car la technique du tir indirect n’est pas encore très bien maîtrisée, en outre les Allemands privilégient le tir surfacique de saturation avec fauchage, peu précis et surtout très consommateur en munitions. De plus, les obus allemands sont moins chargés en explosif que les munitions françaises et la portée de la pièce est plus réduite.

En 1915, les batteries passent de 6 à 4 canons, les munitions sont améliorées ainsi que le ravitaillement des unités en batterie. Il faut construire de nouveaux canons pour remplacer les destructions et remplacer les tubes, et un nouveau modèle fait son apparition : le Feldkanone 16, qui possède un tube plus long, une chambre plus vaste pour accueillir une munition plus volumineuse. La composition de l’artillerie divisionnaire évolue aussi, chaque division compte maintenant 1 régiment d’artillerie de campagne à 3 groupes, deux composés de canons de campagne et un d’obusier. En 1917, les ingénieurs développent une nouvelle munition, l’obus C, permettant d’atteindre une portée de plus de 10,5 km. De nouveaux camps d’entraînement sont créés ainsi que des batteries pour tester les nouveaux canons, l’accent est mis sur la formation des cadres et artilleurs. Pour les offensives de printemps de 1918, les Allemands décident de revenir à 6 canons par batteries. À la fin de la guerre, 936 batteries sont équipées du FK 96 n/A et 755 batteries avec le FK 16.

Autres utilisations

Le 77 est utilisé comme son homologue français comme canon de forteresse sur affût de casemate, pièce anti-aérienne et anti-char, canon de montagne et comme artillerie portée mais dans une moindre mesure que les français, seulement 6 régiments en 1918. 

Conclusion           

À travers l’étude du 75 français et 77 allemand, force est de constater l’évolution de l’artillerie de campagne pendant le conflit. La pièce française part avec un avantage grâce à son frein lui permettant une meilleure cadence de tir mais aussi une meilleure conception. Les artilleurs français disposent en premier de débouchoir automatique permettant un chargement plus rapide ainsi que moins de risques d’erreurs. Cependant, le 77 allemand est moins lourd ce qui lui confère une meilleure mobilité tactique dans le cadre de la guerre de mouvement. La nouvelle version de la pièce allemande pendant la guerre permet de réduire l’écart entre les deux pièces. L’efficacité tactique des pièces ne peut cependant être mesurée à l’aune de leur seule performance technique, en effet la qualité des équipes de pièce dans le service est déterminante mais également et surtout la pertinence doctrinale de leur emploi et leur intégration dans un concept de combat interarmes maîtrisé. Le canon allemand voit sa carrière s’achever avec le traité de Versailles tandis que le 75 français est encore appelé à servir glorieusement, en service en 1940 et jusqu’en 1942 notamment à Bir Hakeim où ils se révéla une redoutable pièce anti char.


Sources / Pour aller plus loin :

  • Le manuel du gradé de l’artillerie de campagne, Paris : H. Charles-Lavauzelle
  • Bas’art : http://www.artillerie.asso.fr/basart/
  • Le canon allemand de 77 mm, Thierry Ehret, Ysec
  • Le canon de 75 mm mod. 1897, Guy François, Ysec
  • L’armée allemande en 1918, Henri Ortholan, 14-18 Editions
  • L’armée française en 1918, Frédéric Guelton, 14-18 Editions
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