« Ceux de Quatorze » et ceux de 2014


En droite ligne des commémorations de la Première guerre mondiale, la 21e promotion de l’Ecole de guerre composée de 298 stagiaires français et internationaux a reçu ce 22 janvier le nom de « Ceux de Quatorze ».

Le baptême de la 21ème promotion de l’Ecole de guerre

Jean-Yves Le Driant, ministre de la défense, qui présidait la cérémonie, déclarait : « En vous nommant « Promotion Ceux de Quatorze », vous avez choisi, unanimement, de rendre hommage à ceux qui ont donné plus que leur vie pour que ni la Patrie ni la liberté ne meurent. Vous avez choisi, en conscience, de rappeler combien leur sacrifice était au-delà du supportable et de l’imaginable.  Vous avez choisi, explicitement, de vous nommer ainsi pour comprendre, pour expliquer et pour faire en sorte que cela ne recommence jamais. Car la paix, la réconciliation et la mémoire participent à votre vocation d’officiers appelés à de hautes responsabilités.

 En vous plaçant ainsi sous le patronage de ceux qui sont tombés ou sont revenus, jamais indemnes, vous rappelez l’importance des valeurs universelles que sont le courage, l’honneur et la fraternité. Ils les ont exemplairement défendus et ils nous invitent à les porter dans les engagements présents et à venir ».

Liberté et défense de la Patrie, Egalité de tous dans la souffrance, Fraternité que tous les combattants connaissent et bien éloignée de la fraternité souvent de façade d’aujourd’hui, Sacrifice, Courage, Exemplarité, Honneur sont les valeurs à promouvoir encore et dont nous avons encore plus besoin aujourd’hui. Les hommes pour les incarner aussi.

Consciente du sacrifice consenti, toutes nations confondues, cette nouvelle promotion de l’Ecole de guerre s’incline donc devant le souvenir de ses anciens. Un siècle après le début de la Grande Guerre, c’est à l’ensemble des combattants de ce conflit, du Soldat Inconnu au généralissime, que ces officiers ont voulu rendre hommage. Plus qu’un nécessaire devoir de mémoire, ces décideurs militaires de demain ont voulu aussi transmettre la mémoire du devoir : celui de servir, unis et rassemblés, pour affronter la tourmente et préserver la paix.

Bien au-delà de la mise en avant d’une victoire, de la glorification sans profondeur des combats, ce sont les hommes que cette promotion d’officiers supérieurs de 73 Etats a souhaité mettre en avant. Ce nom de « Ceux de Quatorze » a une vocation d’universalité, associant tous les combattants du « seconde classe » au généralissime, toutes nations confondues. Il est celui du souvenir du sacrifice, et au-delà, de la réflexion indispensable qui doit concerner non seulement les militaires mais finalement tout citoyen, du « pourquoi » de ce sacrifice. Cependant, la place du militaire dans la victoire ne doit pas être oubliée ou minorée dans les commémorations et surtout pas dans la mémoire de chaque citoyen !

Des réflexions sur les commémorations de la Grande Guerre

Le choix de ce nom de promotion par les officiers stagiaires est donc opportun. Il permet d’évoquer un certain nombre de réflexions qui secouent notre société. C’est en effet cette réécriture possible, sinon cette incompréhension contemporaine du sens du devoir de ces millions d’hommes qui ne sont pas allés « à la guerre » par plaisir. D’aucun pourrait même faire croire que c’était par la contrainte.

Oui, sans doute, mais par la contrainte sociale dans l’intérêt d’un pays agressé. Le citoyen doit défendre son pays y compris par une arme. Oui, sans doute, mais par la contrainte individuelle issue de l’instruction publique de la IIIème République qui rappelait la perte de l’Alsace-Lorraine conquise par l’Allemagne prussienne en 1871 – et de l’éducation qui rappelait le sens du devoir.

D’aucun dirait aussi que la population française avait été manipulée pour accepter la guerre, que la jeunesse n’avait pas voulu la faire, que la désertion existait (comme dans toutes les guerres mais en août 1914, l’état-major de l’armée française escomptait 13% de réfractaires : il n’y en eut que 1,5%), qu’il y a eu des fusillés pour l’exemple (Cf. Nicolas Offenstadt interviewé sur Mediapart le 25 janvier 2014, 740 fusillés pour l’exemple en comptant les civils. A comparer aux 1,3 millions de morts français de cette guerre, quelle importance faut-il donner aux uns et aux autres ?).

N’effacerait-on aujourd’hui l’Histoire qui a eu lieu au profit d’une certaine forme d’idéologie ou en raison d’une part d’ignorance ? Comprendre la Grande guerre, ses causes, ses sacrifices, ses morts, ses conséquences sur la France, sa place dans le monde « d’après » mérite d’être enseignée à l’école en profondeur plutôt que des thèmes plus idéologiques, plus axés sur les droits qui, certes à aborder mais à une juste place, brouillent l’image de la France, de son passé, de son présent donc. Le sens du devoir de « ceux de Quatorze » doit être enseigné car il a été exemplaire.

Avec notre état d’esprit actuel, aurions-nous été capables de monter à l’assaut des tranchées ennemies au nom du devoir, l’officier devant, les soldats le suivant, sachant que peu d’entre eux reviendraient. Je me pose cette question à toutes les cérémonies du 11 novembre auxquelles je participe à titre personnel (Cf. Mes billets du 10 novembre 2013, du 11 novembre 2012 et du 14 novembre 2011 notamment sur les fusillés de 1917). Qu’aurai-je fait avec seulement cette conviction : c’est mon tour et je ferai du mieux que je peux dans cet enfer. Quel sens du devoir et du sacrifice pour défendre son pays et sa population, quel courage ont eu ces hommes ! Reconnaissance pourtant bien oubliée lorsque je constate le peu de public à ces cérémonies. Seule l’action du maire peut obtenir une participation des écoles … si cela ne tombe pas lors d’un « pont ».

Parfois, j’entends aussi le mot de « boucherie » que ce soit sous la plume de quelques journalistes ou de quelques personnes pour qualifier cette Grande guerre, grande non par sa gloire mais par sa longueur et l’exemplarité des sacrifices individuels et collectifs de la nation. Qualifier de cette guerre de « boucherie » est une marque de mépris envers les combattants qu’ils aient été français, allemands ou d’une autre nationalité. La guerre n’a jamais été fraîche et joyeuse, elle n’a et sera jamais « propre ». Il y aura toujours du sang et des larmes, des morts, des blessés, des mutilés, des familles endeuillées. Reconnaître le sens du devoir, le sens du sacrifice, le sens de l’engagement me paraît à la fois juste et honnête. Nos contemporains sans doute affaiblis par des dizaines d’années de paix peuvent juger aujourd’hui mais cela me paraît une position bien commode.

Quant au devoir de mémoire, Nicolas Offenstadt à nouveau estime que l’un des risques dans le Centenaire est de « mythifier l’unité nationale en pensant que tout le monde était convaincu de la justesse de la cause. ». Il s’oppose d’une certaine manière à toute histoire « officielle ». Cependant, une unité nationale peut-elle s’affranchir d’une histoire officielle nationale qui donne du sens et peut mobiliser ? Cela ne signifie pas occulter une partie de cette histoire mais de faire le choix des faits qui construisent la nation et la font avancer avec force et vigueur. Une vision commune doit être construite et se partager, sinon pourquoi pas imposée. Les polémiques historiques, souvent le fait de groupes minoritaires et contestataires que nous subissons depuis plusieurs années, doivent être combattues.

Le mythe est en effet un des facteurs de l’identité de la Nation. Pouvons-nous nous en affranchir pour construire notre roman national ? Je ne le crois pas, à condition que nous restions lucides sur les parties obscures du mythe. Celles-ci ne doivent cependant pas l’obscurcir dans sa globalité.

Enfin, une question apparait : être patriote a-t-il encore un sens aujourd’hui alors que l’on fait appel souvent au patriotisme économique depuis quelques mois, sans doute mieux accepté ? Je reprendrai volontiers ce discours de François Hollande, candidat, le 29 avril 2012 : « Le patriotisme c’est servir une cause qui est plus grande que nous, c’est ce qui nous permet de nous dépasser nous-mêmes, de dépasser nos frontières ». N’est-ce pas ce que cette guerre de 1914-1918 nous apprend peut-être, nous rappelle sûrement ? Que feraient « ceux de 2014 », civils et militaires dans de telles situations dans le contexte d’aujourd’hui et à venir ?

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