mercredi 22 mai 2024

Guerre de haute intensité, stratégie hybride…

La première partie sur les enseignements géopolitiques de la guerre en Ukraine, réflexion non exhaustive sur une guerre inachevée, traitait du contexte général de la situation géopolitique mondiale en trois points : « Le désarmement européen (I.1.) » (Cf. Billet du lundi 13 mars 2023), « La fin de la mondialisation heureuse (I.2.) » (Cf. Billet du mercredi 15 mars 2023) et « Une guerre (en Ukraine) aux enjeux vitaux pour l’occident (I.3.) » (Cf. Billet du vendredi 17 mars 2023).

Cette seconde partie est consacrée aux conséquences militaires de l’aveuglement européen. Après avoir posé brièvement la question du droit international dans les conflits d’aujourd’hui (II.1 cf. Billet du vendredi 24 mars 2023), ce billet aborde en particulier ce qu’est la guerre de haute intensité depuis sa « redécouverte » dans cette guerre russo-ukrainienne (II.2) puis ce qu’est la stratégie (ou guerre) hybride (II.3). Certes elle serait désormais pratiquée par l’occident selon la Russie, inversion habituelle de la réalité (Cf. « The Concept of the Foreign Policy of the Russian Federation », §13, texte en anglais, traduction non officielle).

La Russie préside le Conseil de sécurité de l’ONU pour un mois à compter du 1er avril. Le ministre russe Lavrov compte bien s’y exprimer. Dans ce contexte, peut-on ignorer la publication ce 31 mars 2023 de cette nouvelle politique étrangère de la Russie qui succède à celle de 2016 ?

De même peut-on ignorer la publication le 21 février 2023 par la Chine du « Concept global de paix » (Cf. Texte aussi en anglais… sur le site de l’ambassade de Chine en France) rendu public en même temps qu’une proposition de plan de paix en douze points pour résoudre la guerre russo-ukrainienne, avant la visite de Xi Jinping à Moscou le 20 mars 2023 ? Malgré les pressions, le président Xi n’a d’ailleurs pas pris contact officiellement à ce jour avec le président Zelinski malgré la demande insistante de celui-ci.

Bref, l’offensive anti-occidentale se met apparemment en place et il n’est pas sûr que la visite du président Macron en Chine modifie cette réalité.

La troisième partie de cet article sera publiée la semaine prochaine et traitera de la Loi de Programmation Militaire Future (LPM) : pourrait-elle répondre à la réalité des guerres de demain ?

Pour conclure cette introduction, mes dernières interventions en replay sur LCI:

  1. Samedi 25 mars 2023 (12h-15h) – Midi Week-end, https://www.tf1info.fr/replay-lci/video-lci-midi-week-end-du-samedi-25-mars-2023-2252070.html
  2. Samedi 25 mars 2023 (15h30 – 16h) – Le Club, https://www.tf1info.fr/replay-lci/video-le-club-du-samedi-25-mars-2252100.html
  3. Mercredi 29 mars 2023 (15h – 18h) – Le Club Le Chatelier, https://www.tf1info.fr/replay-lci/video-le-club-le-chatelier-du-29-mars-2023-2252493.html
  4. Samedi 1er avril 2023 (12h 15h) – Midi Week-end, https://www.tf1info.fr/replay-lci/video-lci-midi-week-end-du-samedi-1er-avril-2023-2252788.html

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II.2 Le retour de la guerre de haute intensité

La guerre de haute intensité a fait son retour bien qu’elle ait été envisagée par les états-majors depuis plusieurs années. Encore fallait-il convaincre les gouvernements plus préoccupés par la politique au quotidien au profit de leurs électeurs et bien sûr éduqués dans la vertu de la négociation permanente, une fin en soi qui amènerait la paix éternelle au profit d’une prospérité économique croissante. La guerre de haute intensité en Ukraine a détruit cette vision idéale amenant la redécouverte de ce qu’est simplement la guerre avec d’ailleurs beaucoup de méconnaissances d’une société détachée du fait militaire et conduisant à une vision fausse de la réalité des combats. La perte de l’expérience de la guerre, que nos parents et grands parents connaissaient malheureusement bien pour leur part, y est sans doute pour beaucoup.

Or, sur le plan stratégique, un conflit de haute intensité[1] est avant tout l’affrontement porté à l’extrême par des volontés politiques des belligérants. Il est provoqué par le franchissement — involontaire ou non — du seuil de tolérance d’un des protagonistes au regard d’enjeux majeurs, voire jugés existentiels. La confrontation dépasse le strict périmètre des armées et nécessite la mobilisation durable de nombreuses ressources, donc de sacrifices qui s’accommodent mal des grands principes et textes édictés pendant une longue période de paix sans contact avec la réalité de la guerre. Surtout, un tel affrontement peut générer des pertes humaines, matérielles et immatérielles élevées pour la nation.

L’Ukraine montre le coût de cette guerre : 750 milliards d’euros estimés pour sa reconstruction, des centaines de blindés détruits chaque mois, des dizaines de milliers de combattants tués de part et d’autre. Un volontaire américain de la légion internationale ukrainienne témoignait qu’à Bakhmout la durée de vie d’un soldat ukrainien était de 4 heures[2]. Des témoignages sont diffusés sur des masses de cadavres de soldats russes. Sur le plan tactique, c’est-à-dire au niveau des combattants sur le terrain, la haute intensité est une confrontation très violente et soutenue entre forces militaires dans tous les champs et milieux (terrestre, maritime, aérien, espace, cyber, information). La guerre de l’information et l’influence sont devenues des éléments de la guerre comme cela avait été conceptualisé dans les armées en 2012. Dix ans après, elles sont devenues une réalité… aux moyens plus que limités.

II.3 Guerre hybride ou stratégie hybride

Enfin, guerre hybride ou stratégie hybride ? Cette guerre en Ukraine qui fait appel aux modes d’action militaires conventionnels a été précédée et accompagnée de ce que l’on peut appeler la stratégie « hybride ». Reconnaissons que l’expression la plus courante utilisée est celle de la guerre hybride afin de sensibiliser nos opinions publiques mais elle n’est pas la plus appropriée.

De quoi s’agit-il ? Afin de contourner ou affaiblir la puissance, l’influence, la légitimité et la volonté adverses, tout en affirmant sa propre légitimité, la stratégie hybride met en œuvre une combinaison intégrée de  modes d’actions militaires et non-militaires, directs et indirects, licites ou illicites, souvent subversifs, ambigus et difficilement attribuables comme les attaques cyber, les mesures économiques, la désinformation, la déstabilisation des institutions, les manœuvres d’intimidation, les sabotages non revendiqués, les actions par procuration par exemple par les sociétés militaires privées. Cette approche permet la surprise, facilite l’obtention de gains — politiques, territoriaux, économiques — tant que le seuil estimé par l’adversaire comme déclencheur de notre réaction n’est pas franchi. Elle ne peut se concevoir sans une planification des actions dans le temps, dans les moyens et en synergie les unes avec les autres avec le souci par exemple pour les Etats autoritaires d’utiliser le moins de violences condamnables ou de ne pas causer de pertes civiles qui puissent mobiliser et susciter l’émotion des opinions publiques occidentales.

La conquête de la Crimée par les Russes en mars 2014 est un exemple plutôt réussi de stratégie hybride : une conquête sans violence, sans pertes humaines susceptibles de créer l’émotion et une mobilisation occidentale violente aboutissant à la mise en place de sanctions économiques aux effets discutables mais c’était le moins que les occidentaux pouvaient faire tout en acceptant le risque de l’adaptation de l’économie russe. Créer la dépendance européenne au gaz russe et contourner le transit du gaz par l’Ukraine par Nord Stream I (2005-2012) et II (2018-2021) sont un exemple dans le domaine économique aux effets désormais connus. Efficace, la question des hydrocarbures est bien le symbole d’une grande hypocrisie acceptée par nos Etats, autre réalité révélée par ce conflit. Malgré la guerre, les échanges commerciaux existent sur ce qui nous est indispensable.

La menace migratoire est aussi un mode d’action hybride pratiqué par la Turquie en 2015, le Maroc et la Biélorussie en 2021. Géopolitiquement, la Biélorussie a testé la mise en œuvre des principes de l’Union européenne sur le droit d’asile en poussant quelques milliers de migrants aux frontières polonaises à l’automne 2021 en vue de la déstabiliser. Ce fut un échec mais grâce à la Pologne qui a géré seule ce dossier et a écarté l’influence moralisatrice de l’Union européenne pour préserver à la fois sa souveraineté et sa liberté de décision.

Les conséquences de la guerre en Ukraine pour notre sécurité représentent un défi pour les occidentaux. La défense par les armes associée aux autres instruments de puissance (diplomatie, économie, influence/information, culture) modifie désormais les perceptions de nos sociétés sur leur avenir et leur fonctionnement, que ce soit en interne, en collectif au sein des entités internationales ou bien simplement face à leurs compétiteurs, adversaires ou ennemis futurs. Sur le plan militaire, cela conduit naturellement à d’importants changements dépendant cependant de facteurs qui ne sont pas militaires ou sécuritaires comme une économie dépendante de matières premières, de l’écologie. Le bilan carbone de la guerre en Ukraine, et donc d’une guerre en général, n’a pas encore été fait…

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  1. Ce paragraphe se réfère à la définition de la guerre de haute intensité telle qu’elle est présentée dans modèle concept d’emploi forces publié en 2021 par l’état-major des armées.
  2. Newsweek, https://www.newsweek.com/bakhmut-life-expectancy-near-four-hours-frontlines-ukraine-russia-1782496, 20 février 2023
Général (2S) François CHAUVANCY
Général (2S) François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Consultant géopolitique sur LCI depuis mars 2022 notamment sur l'Ukraine et sur la guerre à Gaza (octobre 2023), il est expert sur les questions de doctrine ayant trait à l’emploi des forces, les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, la contre-insurrection et les opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Depuis juillet 2023, il est rédacteur en chef de la revue trimestrielle Défense de l'Union des associations des auditeurs de l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN). Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence et de propagande dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde à compter d'août 2011, il a rejoint en mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
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2 Commentaires

  1. Bonsoir, votre analyse est éloignée de la réalité. Définir la haute intensité est « simplement » exprimer un combat qui mettra en oeuvre tous les moyens disponibles notamment pour détruire l’adversaire mais que celui-ci mettra aussi en oeuvre. l’attrition fait aussi partie de la haute intensité.
    Quant aux pertes, sans que personne ne puisse affirmer le nombre, je serai intéressé par vos sources notamment concernant les forces ukrainiennes.

  2. Bonjour Monsieur CHAUVANCY,

    Merci d’aborder ce sujet passionnant développé en deux grandes parties et trois sous parties.
    Peu d’auteurs actuels prennent la peine de prendre du recul et d’examiner la guerre en Ukraine sous un prisme global.
    On préfère se concentrer sur la stratégie militaire pure, ce qui est insuffisant et étrique la réflexion. Clausewitz disait bien
    que la guerre n’est (que) la continuité de la politique par d’autres moyens.

    Comme d’habitude, votre billet témoigne d’une excellente capacité analytique « multi-étages » et vos thèmes développés sont
    très pertinent. De la même manière, bien que vous faites parties des plus modérés, on ne peut s’empêcher de remarquer les
    petites subjectivités pro-occidentales qui émaillent votre thèse. C’est tout à fait compréhensible au vu de votre parcours et, encore une fois,
    c’est déjà faire preuve de beaucoup de recul que de rester nuancé comme vous l’êtes.

    Pour revenir à la première partie, effectivement l’empire américain et surtout ses vassaux (dont nous, les Français) sommes désarmés. C’est l’apanage des empires que d’avoir l’arrogance de croire que la force n’est plus nécessaire. Non la mondialisation n’est pas « heureuse » contrairement à ce que peut dire Mr MINC pour les trois quarts de la planète, vous faites état de ses récents échecs mais le seul gagnant de ce processus a été l’impérialisme occidental. Il n’est que grand temps que cette domination des plus faibles par nos pays se termine. Pas de commentaire sur la partie I3, effectivement nous sommes vulnérables et c’est souhaitable pour le reste de l’humanité…

    Concernant votre deuxième partie, il semble évident premièrement que le droit international est caduque dès lors qu’il permet à une minorité dominante (encore…nous les occidentaux !) d’exercer sa domination sur des pays « gênants » et de protéger les criminels de guerre d’un jugement pourtant mérité (Bush et l’Irak, les bombardements atomiques, Sarkozy et la Lybie, Gaza,…). L’existence même du conseil de sécurité est une forfaiture aux airs d’oligarchie mondiale.
    Après ces quelques traits philosophiques passons aux réflexions plus pragmatiques quant à la lecture des rapports chinois et russes étrangement similaires. Il y a comme vous décrivez une guerre « hybride » entre un ordre mondial dominé par… nous les occidentaux et un « tiers monde » mené par la Chine et la Russie qui commence à souffler un vent de rébellion planétaire. Est ce inquiétant ? Oui, nous risquons de perdre notre hégémonie (culturelle, financière, technologique, morale,…) Est-ce mal ? Non, un monde multipolaire est infiniment plus juste. Les richesses ne doivent plus être détenues par une poignée, le monde ne doit pas accepter que pour que nous vivions comme des princes, gaspillant les ressources sans décence, pendant que d’autres de nos congénères meurent en travaillant et vivant dans des conditions épouvantables. Nous pouvons nommer cette stratégie de renversement de l’ordre établi « guerre hybride », mais c’est un principe ancien qui n’a rien de novateur. Déjà à l’époque Romaine, les tribuns se succédait sur le forum pour dénigrer certains personnages politiques, révélant des informations sur la vie privée. De la même manière, aux frontières nord de Byzance, de nombreux peuples (Goths, Bulgares,…) utilisèrent des vagues migratoires pour affaiblir les frontières et hétérogénéiser les populations de l’empire. Ce sont les armes des plus faibles face aux plus forts. Un chef efficace connait ces stratégies et doit trouver une réponse, sauf si l’état de déliquescence de l’empire qu’il dirige ne le permet plus.

    Enfin, pour revenir au sujet militaire, vous décrivez la nouvelle guerre moderne de haute intensité. C’est effectivement la première guerre à haute intensité symétrique depuis 1945, regorgeant d’enseignement sur les drones, l’artillerie, le renseignement, la logistique, l’infanterie,…

    J’ai un rêve Monsieur CHAUVANCY, je rêve du jour où la France se désolidarisera de l’empire des mensonges et de l’oppression dont nous faisons partie. Nous représentons tellement à l’étranger: le combat contre l’oppresseur, la protection des plus pauvres contre les plus riches, la démocratie,… Le monde se tournait vers la sagesse Française il n’y a pas si longtemps.
    Nous avons laissé le flambeau pour n’être plus qu’un rouage soumis de la machine anglo-saxonne. Cette crise est pourtant l’opportunité de notre vie pour prendre une posture différente, de prôner la paix, le dialogue, écouter les deux parties, refuser le partisanisme, promouvoir la multipolarité et plus de justice. Renforcer nos armées pour gagner en crédibilité et protéger ceux qui ne le peuvent pas…

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