samedi 16 octobre 2021

Guerre d’Espagne (1936-1939) : bilan de l’intervention étrangère

L’Europe entière, pour ne pas dire le monde, participa à la guerre civile espagnole. La présente revue a suffisamment montré à quel point les gouvernements, hors d’Espagne, choisirent rapidement leur camp pour une aide plus ou moins officieuse. Le Mexique lui-même envoya dès les premiers jours de l’insurrection militaire des armes aux gouvernementaux. Et si l’Union soviétique joua sur le tard un jeu ambigu vis-à-vis du franquisme, jeu qui lui était dicté par sa crainte de voir une possible révolution socialiste européenne échapper à son contrôle, elle n’en aida pas moins, avec garanties politiques — Brigades internationales, conseillers techniques, matériel — le camp républicain.

Les volontaires français passaient facilement la frontière. La légion Condor, les escadrilles et les bataillons italiens participaient au combat en dépit de la constitution, dès le 9 septembre 1936, à Londres, d’un Comité de non-intervention. Les États européens, conscients de la proximité du conflit qui allait les opposer en 1939, expérimentèrent sur le sol espagnol leur matériel de guerre ultra-moderne, chacun soutenant le camp dont les aspirations et la politique étrangère se rapprochaient le plus du sien. Hugh Thomas, historien anglais formé à Oxford et à la Sorbonne, a écrit une Guerre d’Espagne parue chez Laffont (1961) dont l’honnêteté et l’abondante documentation puisée à toutes les sources méritent l’estime. Il n’était pas facile de dresser un bilan de l’intervention étrangère — en raison même de son caractère officieux ou clandestin — dans le drame espagnol, non plus que d’évaluer les pertes de la guerre civile. 

II est difficile de calculer le montant total de l’aide apportée par l’étranger aux deux camps de la guerre civile. Celle de l’Allemagne à Franco a dépassé 500 millions de reichsmarks, dont : 88 millions de soldes et de frais d’entretien, qui ne furent pas réclamés aux Espagnols ; 124 millions de fournitures diverses ; et 354 millions pour la légion Condor. Trois cents hommes de cette unité trouvèrent la mort en Espagne. Les effectifs allemands atteignirent 10 000 hommes à leur chiffre maximum, pendant l’automne de 1936. 14 000 anciens de la légion Condor participèrent à la revue de Berlin, en mai 1939. Au total, 16 000 Allemands servirent la cause nationaliste, mais ce chiffre comprend de nombreux civils et le personnel instructeur. La légion par elle-même comptait 6 000 hommes, et était complétée par trente compagnies antichars. Le colonel von Thome, qui commandait le corps blindé, a dit aux Américains, en 1945, qu’il avait pris part à 192 engagements de chars en Espagne. On n’a aucune précision quant à l’importance et aux caractéristiques du matériel provenant d’Allemagne.

Des chiffres vraisemblables

Pour ce qui est des forces italiennes, elles s’élevèrent, à leur maximum, au milieu de 1937, à environ 50 000 hommes. Des chiffres plus importants ont été cités à certains moments pendant la guerre ; ceci provient de ce que l’on considérait comme unités italiennes des formations espagnoles encadrées par des officiers et sous-officiers italiens. Les troupes de Mussolini eurent 6 000 morts. En 1941, la semi-officielle agence Stefani a publié un état de l’aide italienne à l’Espagne qu’il faut admettre comme à peu près exact : l’Italie aurait livré à Franco 763 avions, 141 moteurs d’avions, 1 672 tonnes de bombes, 9 250 000 cartouches, 1 930 canons, 10 135 mitrailleuses, 240 747 armes légères, 7 514 537 obus, 7 663 véhicules à moteur(1). Selon la presse italienne de 1939, les pilotes italiens accomplirent 135 265 heures de vol, prirent part à 5 318 raids, touchèrent 224 bateaux et livrèrent 266 combats aériens au cours desquels ils abattirent 903 avions. Ces chiffres — sauf peut-être les derniers — paraissent vraisemblables. Les forces aériennes italiennes employèrent, pendant toute la guerre, un total de 5 699 officiers et hommes, et 312 civils. 91 bateaux de guerre et sous-marins italiens prirent aussi part aux opérations. Les submersibles coulèrent, a-t-on dit, 72 000 tonnes de navires, ce qui n’est probablement pas inférieur à la réalité(2). Ciano a dit que Franco devait à l’Italie, en 1940, 14 milliards de lires(3). Mais, en 1941, la note envoyée de Rome à Burgos s’élevait à 7,5 milliards, ce qui correspond mieux à certaines évaluations faites au cours de la guerre.

L’aide portugaise est impossible à calculer. On sait que 20 000 « volontaires » de ce pays combattirent dans l’unité appelée « légion de Viriathe » et qu’environ 8 000 d’entre eux furent tués.

600 Irlandais prirent part à la lutte du côté nationaliste, sous les ordres du « général » O’Duffy ; ils n’eurent que des pertes négligeables.

Il n’y eut aucun Américain dans les rangs franquistes.

Insigne de la Bandera Jeanne d’Arc

Une douzaine à peine de sujets britanniques s’y engagèrent, mais la plupart d’entre eux étaient, au moins, à moitié irlandais(4). Il y eut aussi un groupe de Français de droite ; ils servirent à la Légion, dans la Bandera Jeanne d’Arc ; des Russes Blancs firent la guerre avec les Requetés ; et encore quelques Européens de l’Est, plus ou moins fascistes.

Il est plus malaisé d’évaluer les quantités de matériel reçues par la République de l’étranger que celles dont bénéficièrent les nationalistes. Pour les avions, Goma, l’historien nationaliste de la guerre aérienne, qui est habituellement très digne de confiance, indique le nombre de 1627 — principalement des Boeing Y 16, des Curtis Y 15, des Natacha 204 et des Katuska. Mais il n’existe aucune indication globale sur l’importance de l’aide apportée par l’étranger à la République.

Un don ou un prêt ?

Le 27 octobre 1936, l’URSS annonça que la collecte faite « par les travailleurs soviétiques » depuis le début de la guerre civile pour venir en aide aux Espagnols s’élevait à 47 395 318 roubles. Il ne fut plus jamais question, par la suite, de telles déclarations ni de telles collectes. On n’a jamais élucidé si l’URSS considérait cette somme comme un don ou comme un prêt. Le lendemain du jour où fut faite cette déclaration, les républicains utilisaient, pour la première fois sur le champ de bataille, du matériel de guerre provenant du gouvernement soviétique. En 1956, Moscou prétendait que la République lui devait 50 millions de dollars, outre les 63 millions de livres sterling représentant la valeur de la réserve d’or qu’il avait reçue en 1936. Cela faisait donc le total de 120 millions de dollars que Louis Fischer disait, en 1939, être dus à l’Union soviétique. (La contrepartie en Sterling de 50 millions de dollars de 1956 et 120 millions de dollars de 1939, soit environ 18 millions de livres.) Il est impossible de retrouver aucune évaluation par la République de la valeur de l’aide étrangère, mais Louis Fischer dit que l’URSS a affecté l’or espagnol au financement des achats d’armes républicaines en tous pays, et que les règlements ont été assurés par les banques soviétiques à Londres et Paris. On peut donc considérer le chiffre de 81 millions de Livres (63, plus 18) comme représentant assez exactement le montant de l’aide des Soviets et du Komintern.

Polikarpov

Les quantités d’armes fournies par le Komintern sont, aussi, très difficiles à évaluer. En octobre 1938, les services du général Franco, se basant sur le matériel capturé par leurs troupes et sur divers renseignements, calculaient que, de juillet 1936 à juillet 1938, il était passé par la frontière française, à destination de l’armée républicaine, 198 pièces d’artillerie, 200 tanks, 3 247 mitrailleuses, 4 000 camions, 47 batteries complètes d’artillerie, 4 565 tonnes de munitions, 9 579 véhicules divers et 14 889 tonnes de carburant. Ces fournitures provenaient pour la plus grande part d’URSS, de Tchécoslovaquie et d’Amérique, et les chiffres que les nationalistes en ont donnés sont certainement voisins de la réalité. Une partie de ces armes venait aussi de France directement ; le gouvernement de Paris avait livré, en plus, 200 avions environ à la République. Mais, si l’affirmation de Louis Fischer suivant laquelle c’est l’URSS qui paya tout est exacte, il faut bien admettre que le Komintern assura la très grande majorité des fournitures, et que ce qui passa en dehors de lui ne fut pas très important.

Char soviétique T-26.

En ce qui concerne les expéditions soviétiques de matériel par la voie maritime, le seul document qui tende à en donner une idée d’ensemble est le travail de l’attaché militaire allemand à Ankara. Il est pourtant incomplet, car il ne tient pas compte des expéditions postérieures à mars 1938, alors qu’il y en eut certainement. De plus, il n’est pas clairement établi si les deux documents dont se compose ce travail doivent être considérés comme se faisant suite, ou si chacun d’eux a trait à une série d’expéditions distinctes. Quoi qu’il en soit, il donne une indication générale de l’aide fournie à la République par la voie maritime, de 1936 à 1938.

Une idée imparfaite de l’aide étrangère

Le nombre total des étrangers qui combattirent dans les Brigades internationales fut d’environ 40 000. Pourtant, les effectifs de ces Brigades ne dépassèrent jamais 18 000 hommes à la fois. En dehors de ces unités spéciales, il y eut peut-être 5 000 étrangers de plus, servant dans d’autres formations de l’armée républicaine, principalement en Catalogne. C’est la France qui constitua le groupe national le plus nombreux, avec 10 000 hommes, dont 3 000 furent tués. L’Allemagne et l’Autriche fournirent ensemble environ 5 000 hommes, dont 2 900 périrent ; l’Italie, 3 350 ; les États-Unis, 2 800, dont 900 furent tués. Il y eut environ 2 000 volontaires britanniques, dont 500 furent tués et 1 200 blessés. Il y eut, de plus, 1 000 Canadiens, 1 200 Yougoslaves, 1 000 Hongrois et 1 000 Scandinaves. Les 5 000 autres volontaires venaient, dit-on, de 53 nations différentes. Sur l’ensemble, 3 000 des volontaires étaient d’origine juive.

Volontaires canadiens qui ont combattu en tant qu’éléments du 15e régiment international des Brigades internationales.

Le nombre des Russes en Espagne fut certainement inférieur à 2 000, et ne dépassa jamais 500 à la fois. Mais ils occupèrent des positions relativement importantes, par exemple à l’état-major général ou comme instructeurs sur les aérodromes militaires. Pendant l’hiver 1936-1937, la plupart des avions soviétiques étaient pilotés par des aviateurs russes, mais les Espagnols les remplacèrent bientôt.

Enfin, il y eut, soit dans les services médicaux, soit dans les organisations annexes, une vingtaine de mille étrangers qui se mirent au service de la République.

Le gouvernement mexicain envoya aux républicains pour deux millions de dollars de matériel de guerre.

Le Département d’État des États-Unis a calculé que 26 organismes américains, dont la qualité d’œuvres d’assistance ne faisait officiellement pas de doute, avaient recueilli plus de deux millions de dollars de dons.

Mais tous ces chiffres ne peuvent donner qu’une idée imparfaite de l’aide apportée à l’Espagne par l’étranger. Il y eut encore, d’un côté comme de l’autre, de nombreux achats réalisés suivant les possibilités du moment, la plupart du temps à des entreprises privées. Parmi les armes qu’ils prirent aux républicains, les nationalistes trouvèrent du matériel de fabrication américaine ; mais le Département d’État affirma que ces armes étaient, pour, la plus grande part, sorties des Etats-Unis avant l’embargo. On n’en trouva aucune, en revanche, chez les nationalistes. Et il arriva du matériel de guerre américain chez les républicains, via l’Union soviétique et le Mexique.

Hugh THOMAS (1980)


NOTES : 

  1. New York Times, 28.2.41.
  2. Alvarez dei Vayo, Freedom »s Battle.
  3. A Hitler.
  4. Le seul Américain que j’aie découvert comme combattant chez les nationalistes était un aviateur, Patriarca ; il fut abattu au-dessus du territoire républicain en octobre 1936.

Lire aussi sur la guerre d’Espagne : La bataille de Brunete (juillet 1937)

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