Julien FREUND par Jean-François KLOTZ

Une grande pensée ne se développe pas seulement à partir d’elle-même, en s’appuyant sur son propre fond ou sur sa propre expérience, mais également au contact avec d’autres. Et lorsque se produit une rencontre entre de grands esprits, on peut s’attendre à l’apparition d’une œuvre capitale. Songeons à Saint-Thomas d’Aquin lecteur d’Aristote, à Machiavel lecteur de Tite-Live, à Spinoza et Leibniz lecteurs de Descartes, etc. Le cas de R. Aron est tout aussi significatif : il s’est formé au contact de Max Weber et aujourd’hui il nous livre le fruit de son commerce avec Clausewitz. Le titre même des deux tomes de l’ouvrage Penser la guerre indique déjà clairement qu’il ne s’agit pas d’une œuvre qui essaie uniquement de restituer la vie et la pensée du général prussien, à la manière ordinaire des ouvrages d’histoire consacrés à un homme, mais de pénétrer à la lumière des écrits de Clausewitz le phénomène même de la guerre.

Pourtant, au départ, on a l’impression d’être en présence d’un ouvrage universitaire classique. Les notes en bas de page sont nombreuses, toute la littérature sur Clausewitz est passée en revue et R. Aron n’hésite pas à citer des études sans signification essentielle, de nombreuses et longues notes exposent divers points dont la discussion aurait rompu le fil de la pensée centrale, enfin une abondante bibliographie couronne le tout. Bref, il s’agit d’une véritable somme sur Clausewitz. Cependant, au fur et à mesure que le lecteur accumule les pages, il découvre un dessein qui n’est peut être pas caché, mais latent : c’est l’ouvrage de R. Aron contre lui-même. Je veux dire que nous y découvrons la réflexion d’un libéral sur les limites de la pensée libérale. En effet, tout se passe comme si R. Aron voulait faire le tour complet de sa propre philosophie et éprouver les résistances qu’elle peut rencontrer. La guerre est précisément l’un des obstacles qui mettent en question la validité générale de la pensée libérale. On ne s’étonnera donc pas que certains partisans de la doctrine libérale au siècle dernier, qui y voyaient une sorte de solution universelle, aient cru que le triomphe définitif du libéralisme s’accompagnerait de la suppression de l’acte belliqueux. De ce point de vue la fin de la lutte des classes grâce à l’instauration d’une société sans classes a sa source dans l’esprit libéral. Il у aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur cet aspect central de la philosophie de Marx que les marxismes ultérieurs ont par trop négligé. Mais penser la guerre, c’est aussi penser l’ennemi, puisqu’il ne saurait y avoir d’hostilités sans l’affrontement de deux ennemis. Comment les libéraux pensaient-ils éliminer la guerre ? En transformant les ennemis en adversaires dans le cadre d’une concurrence matérielle et spirituelle permanente qui permettrait l’exclusion de la violence.

Il est donc compréhensible que la pente de l’esprit libéral n’ait pas porté R. Aron d’emblée vers une méditation sur Clausewitz. Il le reconnaît d’ailleurs lui-même, quand il retrace dans la préface ses diverses rencontres directes ou indirectes avec l’œuvre du Prussien durant sa vie. « À Londres, le Traité demeurait, pour moi comme pour tant d’autres, un trésor de citations. A partir de 1955, j’y cherchai le secret de l’élaboration théorique d’un domaine d’action. Je l’utilisai (d’une manière qui ne me satisfait plus) dans Paix et guerre entre les nations. La définition initiale de la guerre, à la première page du Traité, implique que les États, pour s’imposer les uns aux autres leur volonté, recourent éventuellement à la violence. Une telle définition ne présente aucune originalité, elle reprend l’hypothèse commune aux philosophes classiques des relations interétatiques, de Hobbes à Montesquieu et de Rousseau à Hegel. Je me référai de préférence à Clausewitz parce que celui-ci rapproche immédiatement les deux concepts décisifs — acte de violence, volonté — et permet d’insérer dans le même système conceptuel les modalités changeantes des conflits armés ou même des conflits réduits à l’observation armée, des épreuves de volonté à l’ombre de la violence possible » (I, p. 11). C’est dire que ces deux volumes ne sont pas seulement le résultat d’une recherche systématique au cours de ces trois dernières années, mais d’une longue « familiarité », qui est devenue durant vingt ans de réflexions une « sympathie » (I, p. 12), ce qui ne signifie nullement l’adhésion à toutes les formulations, dont certaines demeurent choquantes et même irritantes. L’intérêt premier de R. Aron était d’abord philosophique, à savoir analyser l’effort d’un auteur « pour saisir la nature de la guerre, pour élaborer une théorie qui ne se confondît pas avec une doctrine, en d’autres termes qui apprît au stratège à comprendre sa tâche sans nourrir la prétention dérisoire de communiquer le secret de la victoire » (I, p. 12) . La question est la suivante : peut-on élaborer une théorie rigoureuse et pour ainsi dire universelle d’une action comme la guerre, indépendamment des diverses relations circonstantielles d’espace et de temps, valable pour tous les types de guerre, qu’ils soient classique, révolutionnaire ou nucléaire, sans verser dans l’évaluation doctrinale qui cherche à solliciter des adhérents en vue d’un but déterminé et sans donner la préférence à une forme de lutte sur d’autres ? Le travail de R. Aron est à la mesure de l’ambition de Clausewitz. Si Clausewitz a réussi dans sa tâche, il reste un auteur d’actualité pour la compréhension des conflits contemporains, tandis que la doctrine de Marx risque de vieillir parce qu’elle n’envisage doctrinairement qu’une forme de lutte qui peut être dépassée par le développement des sociétés. Autrement dit, Marx n’aurait eu qu’une vision partielle du conflit, Clausewitz une vision englobante. D’où l’immense importance de l’analyse de R. Aron. Il apparaît par exemple dans le deuxième tome que Clausewitz était un véritable théoricien, puisqu’un révolutionnaire comme Lénine a pu l’utiliser pour ses propres projets, mais que Lénine n’était qu’un doctrinaire, pris par sa passion, et incapable d’en décrocher au profit d’une connaissance plus générale des événements humains et même historiques.

Parce que la question que R. Aron se posait au départ était précise, il a réussi à nous présenter de son côté une conception englobante de l’œuvre de Clausewitz, et surtout particulièrement originale. Certes, son interprétation rejoint en partie celles d’autres commentateurs, mais elle nous apporte une confirmation décisive. Le théoricien rejoint le théoricien. R. Aron a lu Clausewitz en homme de science, dans la perspective de Clausewitz qui voulait élaborer une théorie de la guerre, non en agitateur, en chef de parti ou d’Etat ou encore en prophète, qui fausse inévitablement les choses parce qu’il y cherche surtout une recette pour le but immédiat. Il ne s’agit pas ici de condamner l’une des méthodes pour privilégier l’autre, mais d’avouer le plaisir de lire un sociologue qui ne sacrifie pas à la facilité de la partialité idéologique courante. Il est en effet évident que l’homme d’action fera, en vertu de la nature des choses, une autre sélection des thèmes en lisant un auteur, que l’homme de science. Le ridicule consiste pour le théoricien à vouloir jouer à l’homme d’action et de mimer par une prétendue théorie, telle l’idéologie, une action à laquelle il ne participe qu’intellectuellement. On peut lire Clausewitz à la façon de R. Aron, qui s’efforce de comprendre la vérité intrinsèque de cette pensée, ou bien à la façon de Lénine qui sélectionne certains thèmes capables de justifier apologétiquement une action à entreprendre, ou encore à la manière de Glucksmann (que R. Aron critique sévèrement) qui fait de l’activisme théorique, c’est-à-dire qui n’est ni un véritable théoricien ni un vrai homme d’action.

Ces rapides remarques quelque peu polémiques aident à mieux définir le projet de R. Aron. Son intention première était de retrouver la pensée de Clausewitz, mais, chemin faisant, Д comprend que ce travail, qui pourrait être ingrat, contribue à une meilleure connaissance des aspects multiformes de la guerre à notre époque. Il fait donc à la fois œuvre d’historien et de théoricien sans jamais trahir la pensée de l’auteur étudié. Clausewitz a effectivement élaboré une théorie de la guerre, à preuve que l’on peut utiliser ses analyses pour l’intelligence des conflits modernes et plus généralement de l’action belliqueuse comme telle. L’effort théorique de R. Aron ouvre de nouvelles perspectives en nous obligeant à lire Clausewitz avec plus d’attention. C’est ici que se situe la surprise : en s’interrogeant sur la possibilité de faire une théorie rigoureuse d’un phénomène comme la guerre, il découvre en cours de route l’idée qui légitimait une telle recherche. H y a chez Clausewitz une théorie plus englobante de la guerre qu’on ne le soupçonnait jusqu’alors. D’où la thèse de R. Aron : « Je tiens pour centrale l’idée à laquelle Clausewitz ne parvint probablement qu’au terme de sa recherche, à savoir la possibilité d’un mouvement de sens contraire à celui de l’ascension aux extrêmes, mouvement extrinsèque à la guerre au sens étroit d’épreuve de force mais intrinsèque à la guerre selon sa définition complète, non plus chose autonome mais fragment de l’ensemble politique » (I, p. 10-11). Je prie le lecteur de retenir cette expression de « fragment de l’ensemble politique ». R. Aron multiplie les aveux dans ces deux volumes. « Je crus longtemps, écrit-il (I, p. 170), moi aussi, en raison de l’usage que la propagande fit maintes fois de la formule, que celle-ci exprimait ou supposait une philosophie militariste des relations interétatiques ». Il existe effectivement une interprétation courante de ce que Aron appelle la formule, qui inverse en réalité le sens que Clausewitz lui donnait. Celui-ci entendait subordonner le militaire à la politique et on lui a fait dire le contraire. Nous sommes donc en présence du débat capital : qu’a voulu vraiment dire Clausewitz ? Ecrivait-il uniquement, comme Jomini, pour les spécialistes des affaires militaires ou bien s’adressait-il aux hommes politiques et aux militaires pour que les premiers comprennent mieux la signification de la guerre dans l’économie générale de la politique et que les seconds saisissent mieux l’enjeu de la guerre ? A mon grand étonnement, dans le premier volume, R. Aron ne cite qu’une fois la formule, dans la Préface (il est possible qu’un autre rappel m’ait échappé), mais non dans sa littéralité intégrale. A mon avis, c’est justement parce que la retranscription est en général tronquée que les fausses interprétations, en particulier l’inversion de la formule, sont possibles, par infidélité à la pensée précise et expresse de Clausewitz. C’est la lecture de la traduction de Denise Naville (Editions de Minuit, 1955, p. 67) qui m’a intrigué. Elle dit : « la guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens ». En général, les citations omettent le terme de « simple ». Mais, à quoi correspond ce mot en allemand ? A einfach ou à bloss ? Dans le premier cas l’interprétation courante que dénonce R. Aron est à la rigueur possible, non plus dans le second, car la notion de bloss introduit une restriction décisive. Et voici le texte allemand : Der Krieg ist eine blosse Fortsetzung der Politik mit anderen Mitteln. La bonne traduction consisterait donc à dire : « La guerre n’est rien que (bloss) la continuation de la politique par d’autres moyens ».

À moins de supposer que Clausewitz n’avait pas conscience de la portée de ce qu’il écrivait, alors qu’il a remanié à plusieurs reprises son texte, il faut reconnaître qu’il voyait dans la guerre une des façons parmi d’autres de faire la politique, peut-être même pas la principale. La politique est l’activité englobante, non la guerre. Celle-ci est subordonnée à la politique qui la limite. Cela est tellement vrai que dans ce fameux paragraphe 24 qui contient la formule, Clausewitz répète d’une autre manière sa pensée, qui ne laisse plus de doute sur sa propre conception : Was dem Kriege nun noch eigentümlich bleibt, bezieht sich bloss auf die eigentümliche Natur seiner Mittel, ce qui veut dire : « Ce qui reste dès lors encore propre à la guerre ne se rapporte à rien d’autre que la nature propre de ses moyens ». Il n’est pas possible d’être plus explicite : il existe d’autre moyens de faire la politique que la guerre. Le livre VIII supprime les derniers doutes qu’on pourrait avoir. Il faut citer plusieurs passages. Tout d’abord, évoquant les contradictions qui se neutralisent en l’homme par l’unité qu’il constitue, Clausewitz déclare : « Cette unité consiste dans le concept que la guerre n’est qu’une partie des rapports politiques, et par conséquent nullement quelque chose d’indépendant. On sait évidemment que seuls les rapports politiques entre gouvernements et nations engendrent la guerre ; mais on se figure généralement que ces rapports cessent avec la guerre et qu’une situation toute différente, soumise à ses propres lois et à elles seules, s’établit alors. Nous affirmons au contraire : la guerre n’est rien d’autre que la continuation des relations politiques, avec l’appoint d’autres moyens. Nous disons que de nouveaux moyens s’y ajoutent, pour affirmer du même coup que la guerre elle-même ne fait pas cesser ces relations politiques, qu’elle ne les transforme pas en quelque chose de tout à fait différent, mais que celles-ci continuent à exister dans leur essence, quels que soient les moyens dont elles se servent, et que les fils principaux qui courent à travers les événements de guerre et auxquelles elles se rattachent ne sont que des linéaments d’une politique qui se poursuit à travers la guerre jusqu’à la paix » (trad. Naville, p. 703). On reconnaîtra que dans ce texte revient à plusieurs reprises l’expression de neque. R. Aron a raison de dire que la guerre n’est qu‘un fragment de l’ensemble politique. La guerre n’est qu‘une autre manière de faire la politique, comme la diplomatie. Il s’agit de deux grammaires différentes, dont la logique réside uniquement dans la politique. Pour que l’on ne se trompe pas sur ses intentions Clausewitz ajoute : « On ne peut donc jamais séparer la guerre des relations politiques, et si cela se produisait en un point quelconque de notre exposé, tous les fils de ces relations seraient en quelque sorte rompus et nous aurions affaire à une chose privée de sens et d’intention… La politique fait donc de cet élément tout puissant qu’est la guerre un simple instrument » (Ibid., p. 704). 

Faut-il insister encore davantage ? Je pense que oui, puisque c’est toute l’interprétation de Clausewitz qui se trouve en jeu et que l’on peut être stupéfait que de nos jours il reste si incompris de certains. Voici donc un autre texte : « On ne pourrait concevoir que le point de vue politique disparaisse complètement dès le début de la guerre que si les guerres étaient des luttes à la vie et à la mort, une pure hostilité. En réalité les guerres ne sont, comme nous l’avons déjà dit, que des manifestations de la politique elle-même. La subordination du point de vue politique à celui de la guerre serait absurde, puisque c’est la politique qui a entraîné la guerre. Subordonner le point de vue militaire au point de vue politique est donc la seule chose qu’on puisse faire… En un mot, l’art de la guerre devient politique à son niveau le plus élevé, mais une politique qui livre bataille au lieu de rédiger des notes » (Ibid., p. 706).

En conséquence, je trouve que R. Aron se donne beaucoup de peine pour réfuter l’interprétation militariste de Clausewitz par A. Rapoport. Il suffisait de renvoyer celui-ci au texte allemand du chapitre 24 du livre I, et surtout au livre VIII. L’interprétation que donne R. Aron est donc, à mon avis, indubitablement correcte et conforme à l’esprit et à la lettre de l’écrit de Clausewitz ; mon propos n’est d’apporter ici que des arguments supplémentaires, empruntés directement aux textes. Il subsiste cependant une équivoque, du fait que Clausewitz dit que l’art de la guerre « devient politique à son niveau le plus élevé ». Sur ce point il peut y avoir divergence, car la formulation reste obscure. On peut lever en partie la difficulté en la replaçant dans le contexte. Elle veut dire alors ceci : la guerre absolue n’est pas politique, parce qu’elle devient une fin en soi, mais la guerre réelle l’est nécessairement, c’est-à-dire le niveau le plus élevé de la guerre est celui de la politique, c’est-à-dire lorsqu’elle est menée pour des fins politiques, qui dépassent la guerre même. C’est ce qui ressort du passage du livre VIII qui se situe entre les textes cités plus haut : « Cette manière de voir s’imposerait même si la guerre n’était que la guerre, que le déchaînement de l’élément d’hostilité ; car tous les objets sur lesquels elle repose et qui déterminent son sens fondamental : notre puissance, celle de l’adversaire, les alliés dont chacun dispose, le caractère national et le système de gouvernement, etc., tous les éléments énumérés dans le premier chapitre du premier Livre, ne sont-ils pas de nature politique, et ne dépendent-ils pas si étroitement de toutes les conditions politiques qu’il est impossible de les en séparer ? Cette manière de voir s’impose doublement quand on songe que la guerre réelle n’est pas un effort aussi conséquent, aussi extrême dans son aspiration qu’elle devrait l’être d’après son concept, mais quelque chose d’hybride, une contradiction en soi ; comme telle elle ne peut donc pas suivre ses propres lois, mais doit être considérée comme partie d’un tout qui diffère d’elle, et ce tout est la politique » (trad. Naville, p. 704).

Si l’on adopte l’interprétation de R. Aron sur les rapports entre la guerre et la politique (la plus conforme, je le répète, à l’esprit et à la lettre de l’œuvre de Clausewitz et, pour cette raison, celle qui sera déterminante à l’avenir), il faut également reconnaître, par voie de conséquence, la justesse des analyses sur la distinction entre guerre absolue et guerre réelle, sur la différence entre tactique et stratégie, sur la définition trinitaire de la guerre et les difficultés qu’elle soulève pour l’interprétation du livre VIII, etc. Il n’est pas possible de retracer ici, même sous forme de résumé, les points forts de l’étude de R. Aron.

Je dirai seulement que pour avoir étudié d’assez près Clausewitz, la thèse que présente R. Aron m’a amené à lire concurremment ses deux volumes et les écrits que je possède de Clausewitz. C’est alors que le lecteur éprouve un grand plaisir, parce qu’il a subitement la révélation d’un thème qui avait jusqu’alors échappé à son attention ou qu’il avait négligé. C’est vrai que, comme dit Aron, Clausewitz « ne s’interroge pas plus sur l’existence de la guerre que le théologien sur l’existence de Dieu ». C’est donc à bon droit qu’on peut s’interroger sur l’éducation de ce général, dont certains ascendants ont été des théologiens. Il est peut-être un « théologien de la guerre » (I, p. 37). Je voudrais également signaler une autre mise au point : sans doute le but immédiat de la guerre est la victoire, mais sa subordination au politique fait que sa fin est la paix. R. Aron apporte sur ce point une démonstration absolument convaincante. Il y a dans la guerre toute une gradation qui va de l’« observation armée » à l’anéantissement de l’ennemi. R. Aron montre comment de ce point de vue aussi la théorie de la guerre de Clausewitz est presque complète.

C’est également dans les détails que l’étude est admirable, qu’il s’agisse des explications données à propos de Delbrück ou de Schering, de Rosinski ou de C. Schmitt. On pourrait croire qu’il faudrait ranger ces aperçus parmi les réflexions mineures. On aurait tort ; il est indispensable de relever, comme R. Aron l’а fait, l’influence de Montesquieu sur Clausewitz, mieux l’affinité de pensée entre ces deux génies. On évoque assez souvent l’hégélianisme à propos de Clausewitz. R. Aron montre avec raison que cette influence semble improbable. Je serais par contre plus prudent à propos de Fichte, non seulement parce que Clausewitz a écrit une lettre à Fichte après la parution de l’étude de ce dernier sur Machiavel (R. Aron la signale rapidement en note), mais en raison de l’influence générale que l’auteur des Discours à la nation allemande a eu sur les amis de Clausewitz, bien que celui-ci n’ait guère prisé l’abstraction du philosophe.

Je n’ai pas encore parlé du second volume, consacré à la postérité de l’œuvre de Clausewitz, c’est-à-dire la manière très diverse dont elle a inspiré non seulement les écrits de l’histoire militaire (chez Delbrück ou Liddell Hart), mais aussi les conceptions stratégiques de chefs d’état-major et de chefs de guerre (Moltke, Schlieffen, Foch), les conceptions politiques de Bismarck, Lénine, Hitler ou Mao Tsé-Toung, enfin les réflexions actuelles sur l’âge nucléaire des néo-clausewitziens. Rendant justice à l’esprit de la politique de Bismarck, R. Aron estime qu’elle était conforme à la philosophie de Clausewitz des rapports entre le politique et le militaire. Foch ne connaissait Clausewitz que par une traduction partielle, d’où certaines erreurs d’interprétation : « Le livre de Foch, écrit Aron (IL p. 29), Principes de la guerre, paru en 1903 reproduisant les conférences de 1900, nous apprend, mieux que tout autre, à quel point les officiers de l’époque, incapables de comprendre la pensée globale du Prussien, finissaient par le caricaturer alors qu’ils croyaient en saisir l’essentiel ». Avec Schlieffen apparaît une dogmatisation de la doctrine de Clausewitz, mais aussi une interprétation militariste, en ce sens que le plan de guerre a été construit uniquement en fonction de considérations militaires, indépendamment d’une prise en considération des fins politiques. Les conséquences se firent sentir durant la Première guerre, d’une part avec Falkenhayn, livré à lui-même faute d’un gouvernement ayant une direction politique de la guerre, d’autre part avec Ludendorff qui, parce qu’il a cherché une victoire décisive purement militaire, « priva l’Allemagne de tout moyen de négocier les termes de la paix » (II, p. 52) . On ne saurait cependant dire que ces généraux aient été totalement infidèles à la pensée de Clausewitz : ils n’en ont retenu qu’un aspect, celui de la victoire décisive. R. Aron observe avec raison qu’ils ont négligé deux idées-forces de Clausewitz, la première étant que la victoire a une simple signification tactique et non stratégique, la seconde étant la distinction entre la guerre absolue, selon le concept de guerre, et la guerre réelle, selon l’histoire. Aussi ont-ils même été amenés à confondre ces deux types de guerre sous la formule de guerre totale de Ludendorff. Cette dernière guerre va à l’encontre de l’enseignement de Clausewitz puisqu’elle fait de la politique sa subordonnée. L’État dans son ensemble est mis au service de la guerre.

Les révolutionnaires ont fait un autre choix dans l’œuvre de Clausewitz. Non seulement celui-ci a pressenti le rôle que pouvait jouer le partisan, mais il insiste aussi sur l’importance de l’engagement populaire. Ce sont ces aspects qui ont retenu l’attention de Lénine et de Mao Tsé-Toung. On oublie trop souvent que ce sont les mêmes hommes qui ont lu Marx et Clausewitz, encore qu’on puisse se demander avec R. Aron si Mao a eu une connaissance directe des textes de Clausewitz ou seulement par l’intermédiaire de la littérature soviétique. Il faut quand même souligner le paradoxe : le conservateur prussien, attaché à l’équilibre européen, a inspiré de façon déterminante les guerres et les mouvements révolutionnaires de notre siècle, il est vrai sur la base d’une connaissance partielle de son œuvre (Lénine avait aussi une connaissance partielle de Marx) et au prix de gauchissements de certaines formulations, surtout de la part de Lénine. En vérité un révolutionnaire ne se préoccupe pas de la connaissance scientifique d’une œuvre (à l’exemple de ces deux ouvrages d’Aron), il emprunte ce qui lui plaît et choisit ce qui peut justifier son action ou ses projets.

Je n’ai malheureusement pas pu lire conjointement les pages de R. Aron sur Lénine et le texte connu de Lénine, car j’ai dû constater à mon grand désappointement que l’ouvrage édité par Friedl a disparu de ma bibliothèque. Ce qui m’avait frappé lors de mes lectures antérieures de ce livre, ce sont les onomatopées, par exemple les ha ! ha ! dont Lénine accompagnait en marge sa lecture de Clausewitz. Il y a des approbations significatives. Il n’y a en tout cas rien d’étonnant à ce que Lénine ait été attiré par Clausewitz, puisque dès son Que faire ? il voulait donner au mouvement révolutionnaire une organisation et un esprit militaire. Et dans ce même livre il parle aussi de « la logique de la politique ». De ce point de vue la lecture de Clausewitz ne pouvait que lui apporter certaines confirmations, naturellement sur la base d’une politique qui devait servir la lutte des classes, encore que l’étatisme fût par la suite assez prononcé dans l’action de Lénine après la révolution. Ce qui ressort de l’analyse de R. Aron, c’est qu’il est difficile de savoir quelle idée d’ensemble Lénine se faisait de Clausewitz, puisqu’il se contente le plus souvent de se référer à lui par des citations. Autrement dit, on fait davantage connaissance avec les réactions de Lénine qu’avec une interprétation cohérente de Clausewitz, par exemple lorsque le chef révolutionnaire met en exergue l’identité de la politique et de la guerre ou encore lorsqu’il souligne le passage de Clausewitz sur la nécessité pour le chef d’être méfiant à l’égard des hommes.

Mao Tsé-Toung maintient l’identité léniniste entre la guerre et la politique, mais il ajoute des éléments nouveaux sur la guerre des partisans, dont le révolutionnaire russe n’avait qu’une expérience limitée. R. Aron s’intéresse beaucoup plus à d’autres aspects, comme l’armement du peuple préconisé par Mao et surtout la dialectique de l’offensive et de la défensive que celui-ci a renouvelée sur la base d’idées clausewitziennes, mais en les détournant de leur sens primitif, puisque la révolution moderne a pour but l’anéantissement total de l’ennemi de classe. L’option défensive relève d’une tactique provisoire pour gagner du temps, tandis que l’offensive révolutionnaire est stratégique puisqu’elle vise une victoire totale sur l’ennemi. Autrement dit, la pensée de Mao Tsé-Toung est clausewitzienne dans ses méthodes, non dans ses fins, car jamais le général prussien n’aurait admis que la guerre révolutionnaire serait seule juste. De plus Clausewitz concevait la guerre comme un élément de l’équilibre politique ; il ne pouvait donc songer à une fin eschatologique d’une guerre révolutionnaire qui amènerait la paix éternelle dont parle Mao Tsé-Toung.

Il est normal que R. Aron se soit interrogé en dernier lieu sur l’actualité de la pensée de Clausewitz dans le contexte actuel de la possibilité d’une guerre nucléaire. La philosophie de l’auteur de De la guerre vaut-elle uniquement pour les guerres classiques ou bien contribue-t-elle à comprendre les problèmes que pose l’armement nucléaire ? Peut-on encore de nos jours atteindre une fin politique par une guerre nucléaire ? R. Aron, qui ne refuse pas absolument l’étiquette de néo-clausewitzien, profite de l’occasion pour régler son compte à l’adversaire latent de ce livre, et il écrit (II, p. 138) : « Peut-être, au terme de ces analyses, le lecteur sera-t-il en mesure de juger qui, d’un néo-clausewitzien authentique ou d’un Rapoport, mérite le qualificatif de ‘bizarre’.

Pour présenter la thèse de R. Aron en quelques mots (j’espère que ce résumé ne sera pas trop infidèle), on peut dire que la politique de dissuasion correspond à un cas envisagé par Clausewitz, celui de l’observation armée, mais intensifiée par la capacité destructrice des armes nouvelles et élevée à l’échelle de la planète. C’est pourquoi Aron est favorable à la thèse générale (il est en désaccord sur des détails) de T. C. Schelling qui « en une analyse en tant que telle incontestable, applique à la stratégie de l’âge nucléaire, la distinction clausewitzienne de la défense et de l’attaque. Il part de la thèse que la diplomatie est devenue violente, autrement dit qu’elle comporte, de manière plus ou moins permanente, la menace de violence, ou encore que l’on utilise la menace pour imposer sa volonté à l’ennemi. La stratégie ne se réduit donc pas à la science de la victoire militaire, elle devient l’art de la contrainte, de l’intimidation et de la dissuasion » (II, pp. 154-155). L’observation armée qui constituait aux yeux de Clausewitz le degré inférieur de l’acte belliqueux est aujourd’hui un moyen déterminant de la politique. C’est même le minimum que nous devons nous souhaiter. Au fond, l’arme nucléaire est la nouvelle façon qui répond à l’idée clausewitzienne de la possibilité d’un mouvement contraire à l’ascension aux extrêmes. Cette dernière méthode s’applique sans doute aux conflits classiques et limités, menés avec des armes conventionnelles, mais « à l’heure présente, le souci d’une dissuasion stable l’а emporté sur celui d’une dissuasion par la menace d’une ascension » (II, p. 164). Et R. Aron de préciser : « Si l’on raisonne à la manière de Clausewitz, il faut maintenir une sorte de proportionnalité entre l’enjeu politique et la mise militaire. Or, on trouvera difficilement un enjeu partiel qui justifie un échange nucléaire » (II, pp. 163-164).

La politique effective et pratique des Etats respecte le fondement même de la pensée de Clausewitz : moins que jamais le militaire est le maître de l’arme dont il dispose et plus que jamais son utilisation dépend de la volonté politique. Le téléphone rouge est le symbole de cette situation. Non seulement les responsables politiques contrôlent l’arme nucléaire, mais seuls ils sont habilités, en personne, à déclencher éventuellement un conflit. Autrement dit, plus que jamais la politique a son mot à dire, et jamais une arme n’a été aussi dépendante de la politique. Faut-il considérer une telle situation comme encourageante ou désespérante ? Nous continuons à demeurer dans le probable comme Clausewitz le reconnaissait : « En recourant à la guerre, la politique évite toutes les conclusions strictement logiques qui découlent de sa nature ; elle se soucie peu des possibilités finales, et s’en tient aux probabilités immédiates » (p. 704).

La question qui se pose est de savoir si l’arme nucléaire ne réduit pas l’eschatologie révolutionnaire à n’être qu’un mirage. Peut-être devient-on révolutionnaire par impuissance. Le paradoxe de notre époque consiste en ce qu’elle considère la guerre nucléaire comme totalement injuste et la guerre révolutionnaire comme la plus juste. C’est cette contradiction qui risque de devenir explosive, si jamais un révolutionnaire voulait faire une guerre nucléaire pour avoir raison à tout prix. C’est pourquoi la conclusion de R. Aron me paraît la plus raisonnable : « À l’âge nucléaire, la seule chance de sauver l’humanité d’elle-même, c’est que l’intelligence de l’Etat personnifié maîtrise les armements » (II, p. 283). L’œuvre politique demeure toujours précaire, qu’elle soit révolutionnaire ou non. D’ailleurs il n’existe pas de moyens aptes à réaliser des fins aussi indéterminées et infinies que celles des révolutionnaires. Le désir n’est pas un moyen, il peut seulement conduire à une violence désordonnée et incontrôlée. L’homme ne se contrôle qu’au moyen de règles. La politique en est l’instigatrice. Et l’une de ces règles est que l’on fait la guerre et la paix avec l’ennemi. Clausewitz l’a bien compris : il n’y a pas plus de paix absolue que de guerre absolue. « C’est la politique, commente R. Aron, non les armes, qui crée le péril » (II, p. 251). Qui veut faire la guerre, expression d’une politique à la limite, trouve les armes. On fait la guerre avec des hommes qui portent des armes. Autrement dit, les hommes produisent des armes quand ils veulent faire la guerre. Ils utilisent d’autres moyens quand ils veulent la paix. La guerre et la paix dépendent d’un état d’esprit. Dans les deux cas il faut une force morale, au sens de Clausewitz. Et tant pis pour la violence symbolique de Bourdieu qui, comme Aron le montre bien, n’est qu’une échappatoire d’intellectuel qui refuse de se poser historiquement ou empiriquement le problème de la paix et de la guerre.

Les hommes deviennent des ennemis et font la guerre non point pour la guerre même, ni pour la paix en soi, mais pour imposer leur conception de la paix. Qu’il y ait de l’ambition, de la fureur dans une guerre, cela est indiscutable, mais elle est aussi une lutte entre des idées différentes, souvent divergentes. La pensée libérale ne peut être tolérante envers toutes les idées, sous peine de succomber à celle qui a recours à la violence pour s’imposer unilatéralement. En ce sens, la tolérance n’est pas un rapport entre les idées, mais entre les hommes aux idées différentes. Dans ces conditions la paix n’est pas une confusion, mais un compromis qui exprime la volonté et la foi dans la possibilité de faire cohabiter des conceptions qui, en elles-mêmes, sont parfois incompatibles. De ce point de vue la paix sera sans cesse à refaire, suivant les modifications sur l’échiquier politique, sans que l’on puisse exorciser définitivement la guerre. C’est ce qui ressort de la conclusion de cette œuvre de R. Aron, intitulée « Adieu aux armes ou la Grande Illusion ».

 

Julien FREUND

Université de Strasbourg

Source : Revue française de sociologie, 1976

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* Aron, Raymond : Penser la guerre, Clausewitz, t. I : L’âge européen ; t. II : L’âge planétaire, Paris, Gallimard, 1976, 472 p. et 365 p

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