mercredi 28 février 2024

La campagne de 1805 et Austerlitz : La genèse de l’art opératif

Si l’on veut bien admettre comme définition de l’art opératif qu’il consiste en la combinaison entre elles de manœuvres conçues, planifiées et conduites correspondant à des opérations — parfois distinctes — toutes nécessaires mais non suffisantes à l’aboutissement d’une campagne, alors, celle de 1805, née dans le cerveau génial de l’Empereur constitue bien une démarche empirique de ce qui deviendra l’art opératif. Cette démarche intellectuelle a été comprise, assimilée et appropriée par l’armée prussienne, devenue le noyau de l’armée allemande, jusqu’en 1870, pendant que l’armée française s’enfonçait dans les délices de Capoue de la « petite guerre » qui valait à ses chefs d’être couverts de médailles, mais absolument incapables de toute réflexion stratégique. La sanction en sera Sedan.

Qu’on en juge !

En 1805, tandis que la Grande Armée se trouvait concentrée au camp de Boulogne, en vue d’un hypothétique débarquement dans les Iles britanniques, Londres, pratiquant un modèle de stratégie indirecte, finance une nouvelle coalition mettant en jeu des puissances militaires continentales, les empires autrichien et russe, la Prusse demeurant dans une prudente expectative. Le problème pour Napoléon consistait donc, compte tenu des effectifs dont il disposait, d’agir très rapidement pour mettre hors-jeu l’armée autrichienne avant que ses Gros ne fassent leur jonction avec l’armée russe.

La campagne va donc se subdiviser en trois opérations qui vont s’emboiter les unes dans les autres et qui visent à battre successivement et séparément les deux adversaires, selon ce qui sera codifié par la suite sous le vocable d’art opératif : initialement, une manœuvre préparatoire, visant à « fondre » depuis les côtes de la Manche sur la Bavière où s’est aventuré Mack avec une armée autrichienne. Puis, ce sera la manœuvre à front renversé d’Ulm, qui s’achèvera par la reddition du même Mack. Et, enfin, la dernière opération consistera à poursuivre les débris autrichiens et à s’opposer à Koutousov. Et ce sera Austerlitz.

Pour ce faire, Napoléon disposait d’un outil du niveau opératif, le corps d’armée, créé l’année précédente, qui regroupe plusieurs divisions et leurs soutiens, et surtout, qui est en mesure d’agir en autonome, sous les ordres de son chef, disposant d’un état-major. C’est ainsi que, pour la phase de mise en place, chaque corps d’armée disposera d’un itinéraire propre pour atteindre le Rhin, le franchir, traverser la Forêt Noire et se regrouper dans le Jura Souabe, pour en déboucher, groupés, à hauteur d’Ulm. Lors de cette bataille, Mack voit sa retraite coupée par Ney, qui, avec son corps d’armée s’empare d’Elchingen, point de passage obligé sur le Danube en direction de Vienne. La poursuite, de part et d’autre du fleuve est également décentralisée au niveau des corps d’armée. Quant à la bataille d’Austerlitz proprement dite, Napoléon va également coordonner les actions de ses corps d’armée : Soult, chargé de l’effort, devra couper les Austro-Russes après leur abandon de Pratzen et que Davout aura contenus à l’aile droite, à hauteur de Tellnitz et Sokolnitz. Enfin c’est Murat, à la tête du corps de cavalerie, qui sera chargé de l’exploitation, pendant que Bernadotte et la Garde sont maintenus en réserve. Pendant ce temps, le corps d’armée de Masséna, en Italie, s’en prenait aux troupes d’occupation autrichiennes, les empêchant ainsi de rejoindre le théâtre principal, en Bohême. Cette campagne qui aboutira par le traité de Presbourg à la dissolution du Saint Empire romain germanique pas tout à fait millénaire mais presque, constitue en fait une démarche tout à fait empirique de l’art opératif.

L’importance du corps d’armée est encore illustrée par le fait que Jomini, le célèbre penseur militaire, a initialement tenu les fonctions de chef d’état-major de Ney, lorsque ce dernier commandait le 6e corps d’armée.

Au-delà de la campagne proprement dite, il est intéressant de comparer les enseignements que les deux grandes armées européennes, française et allemande, en ont tirés. La comparaison n’est pas à l’avantage de l’armée française.

En Prusse, le vaste mouvement de réflexion qui a suivi le désastre d’Iéna, a rapidement abouti à la création par Scharnhorst et Gneisenau de la Kriegsakademie dont l’un des premiers professeurs a été Clausewitz. Sans l’exprimer formellement, Clausewitz et ses disciples ont tout de suite saisi que, derrière la création par l’Empereur de l’échelon du corps d’armée, se profilait un tout autre style de manœuvre que celui auquel les armées étaient habituées jusque -là. Là où les généraux prussiens firent preuve d’une extraordinaire lucidité, c’est qu’ils comprirent que, désormais, compte tenu de la masse des armées, plus jamais aucun cerveau militaire, ne serait capable de raisonner un engagement militaire comme le faisait Napoléon. Il fallait planifier. C’est ici que réside la raison profonde de la création du Gross General Stab, l’Etat-major général prussien, puis allemand, que Moltke, Schlieffen et Waldersee illustreront. Cohérents dans leur raisonnement, les Allemands ont poursuivi leur réflexion par la mise en place de l’Auftragstaktik, qui privilégiait certes, comme cela a toujours été dit, l’initiative du subordonné, mais dans le cadre d’une stricte discipline intellectuelle, se rapportant à l’intention du chef, toujours clairement exprimée[1]. L’initiative du subordonné est intimement liée à l’expression de son intention par le chef. C’est ainsi que dans les travaux de planification prussiens, puis allemands, les rôles des subordonnés sont déterminés en fonction d’objectifs clairement identifiés, le Schwehrpunkt. Pour préparer les officiers stagiaires à tenir leur rôle, l’enseignement des futurs Stabler, les brevetés allemands, a recours aux Kriegspiel, ou jeux de guerre, les replaçant dans une situation réelle qu’ils sont chargés de rejouer.

C’est ainsi que, comme monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, le système militaire prussien puis allemand mettait en place les fondements de l’art opératif, en privilégiant une démarche intellectuelle qui plaçait l’action des chefs militaires entre la stratégie et la tactique.

Et la France ?

À partir de 1830, toute l’énergie des officiers français s’est trouvée concentrée sur la « petite guerre », c’est-à-dire la conquête de l’Algérie, qui leur a fait perdre de vue leur véritable raison d’être, à savoir la préparation de la guerre face à une menace qui pourrait se révéler existentielle. Leur activité intellectuelle s’est trouvée concentrée sur l’engagement de petites unités face à un adversaire qui ne disposait pas d’une organisation, ni d’un armement symétrique aux leurs. Cette situation s’est prolongée jusqu’au Second Empire, la seule campagne digne de ce nom ayant été la campagne d’Italie, mais face à un adversaire peu ou mal organisé, pour qui, somme toute, l’intérêt italien n’était que secondaire, qui se révélait peu justiciable d’un effort militaire conséquent. C’est ainsi que les campagnes de Crimée, d’Italie, du Mexique, voire les expéditions au Liban ou en Chine, vont mettre en évidence l’excellente qualité de la troupe, de métier, et ne justifieront jamais aucun effort de planification, ni même l’action de quelque état-major que ce soit, au niveau de la conception de la manœuvre. C’était l’époque où Mac Mahon osait écrire qu’il rayerait du tableau tout officier dont le nom pouvait apparaitre sur la tranche d’un livre ! Le réveil sera pénible, à Sedan. À ce titre, la « défaite glorieuse » de Bazeilles, à Sedan, est bien la fille naturelle de Camerone, combat local d’une compagnie dans le cadre d’une expédition asymétrique.

Certes, la défaite étant meilleure conseillère que la victoire, l’effort de relèvement français fut spectaculaire, marqué par la mise en place d’un système cohérent de régions/corps d’armée[2], création de l’École Supérieure de Guerre (ESG), organisation rationnelle du haut commandement entre un Conseil Supérieur de la Guerre et un État-Major de l’Armée, mais l’essence même du système napoléonien échappa à la pensée militaire de l’époque, même si l’étude de cette période se trouva privilégiée.

Pour en revenir à Austerlitz, la bataille fut décortiquée, mais en tant que telle, c’est-à-dire en tant que bataille décisive ayant conduit au traité de Presbourg qui mit fin à la troisième coalition. Car la pensée militaire de l’époque, traumatisée par Sedan, ne pensait que « bataille décisive ». Alors que très rares sont les batailles qui sont réellement décisives, c’est à dire ayant mis un terme victorieux à une campagne sans qu’il n’y ait eu d’autres manœuvres ou opérations. Austerlitz n’est que l’aboutissement d’un processus opérationnel qui avait débuté par l’évacuation du camp de Boulogne. Par ailleurs, sans Ulm, pas d’Austerlitz possible. De même, sans Frœschwiller et les combats sous Metz, pas de Sedan.

Ce travers de la pensée militaire française, après 1870 jusqu’en 1914, trouve également sa source dans la réticence d’un esprit intellectuel cartésien latin à planifier ! Il suffit de comparer la situation des deux adversaires allemand et français en août 1914 : pour l’Allemand, la planification Schlieffen qui envisageait la réduction de l’armée française par un vaste mouvement tournant effectué par une aile marchante qui l’acculerait à ses frontières. Dans le cas français, un plan de concentration, sans plan d’opérations. « On s’engage et on voit ».

Le premier système n’a néanmoins pas survécu à deux faiblesses : d’une part, l’anémie de caractère de Moltke (le neveu du vainqueur de Sedan) qui, affolé par la menace russe de Tannenberg, théâtre secondaire, a distrait deux corps d’armée du théâtre principal pour les y envoyer[3]  et d’autre part, un général français, qui s’appelait Lanrezac, qui, par deux fois a magistralement sauvé la situation des armées françaises : en retraitant contre les ordres reçus le 24 août à Charleroi, évitant ainsi de tomber dans le nœud coulant du piège tendu par Bülow et Klück ; et portant un coup d’arrêt quatre jours plus tard à Guise à l’aile marchante allemande, forçant Bülow qui la commandait, de modifier sa direction générale de marche, en détournant Klück de la vallée de l’Oise pour l’appuyer sur sa propre direction, vers l’embouchure de la Marne. C’était l’enterrement de la planification Schlieffen, puisque l’aile marchante allait défiler à hauteur de l’Ourcq devant la masse de manœuvre que Joffre s’était reconstitué. C’était la manœuvre de la Marne, elle-même conséquence des manœuvres, issues des décisions prises en amont.

Si l’année 1918 a vu la victoire de Foch face à Ludendorff, c’est que, de manière pragmatique et empirique, Foch est revenu à l’enseignement de son maître, l’Empereur, l’art opératif. Alors que Ludendorff raisonnait uniquement « tactique » et bataille, en poussant ses offensives successives à fond, il y a rapidement usé sa masse de manœuvre et il a fourni des délais à ses adversaires pour « colmater », terme de mission à la mode à l’époque, par un savant jeu des réserves. À compter de juillet 1918, les contre-offensives de Foch n’ont jamais cherché la bataille « décisive », mais l’ébranlement du dispositif allemand, par l’interaction des manœuvres entre elles au niveau global du théâtre. Dans son langage imagé, Foch évoquait « des coups de poing successifs sur toutes les parties du corps de l’adversaire pour l’envoyer dans les cordes ».

On en revenait à l’art opératif et aux « opérations, nécessaires mais non suffisantes individuellement pour conduire victorieusement une campagne. »

Le drame pour l’armée française, c’est que Foch s’est trouvé marginalisé après la guerre à cause de sa brouille avec Clémenceau et que ce soit Pétain qui en ait pris les rênes. On en revenait aux recettes de 1917, les offensives à objectifs limités de portée tactique, et sans lien entre elles. En raisonnant de façon cohérente par rapport à sa logique propre, mais faussement dans l’absolu, le commandement de l’entre-deux-guerres, s’est opposé à la constitution de l’outil opératif de l’époque, un corps blindé. En 1940, le corps blindé représentait, en tant qu’outil de l’art opératif, le pendant moderne des corps d’armée et du corps de cavalerie que Napoléon avait mis sur pied en 1804.

Et demain ?

Au moment où l’armée de Terre se transforme, à l’ombre du slogan « armée de combat », deux approches sont capitales :

D’une part, retrouver un style de commandement fondé sur l’intention dans le cadre d’un exercice du commandement marqué par la subsidiarité et l’initiative, de nature à responsabiliser tous les échelons.

D’autre part, redonner aux armées françaises un nouvel art opératif, qui lui permette de renouer avec la victoire, par une approche globale de la manœuvre, au niveau du théâtre et en replaçant la bataille dans son ensemble, la campagne à gagner.

En clair, en finir avec une approche d’Austerlitz figée sur le bataille en elle-même, mais reconsidérer cette victoire magistrale dans le cours complet de la campagne qui a abouti au démantèlement de la troisième coalition.

En ce 2 décembre anniversaire de la bataille d’Austerlitz, j’ai une pensée amicale pour mes camarades Saint-Cyriens qui, où qu’ils soient, fêtent ce jour la création de notre école.


  1. Ce style de commandement par l’intention correspond en fait à une vieille tradition prussienne. En 1757, lors de la bataille de Rossbach, Frédéric II envoie un de ses aides de camp auprès du général von Seydlitz pour réitérer un ordre d’enveloppement de l’aile gauche russe, déjà donné. L’aide de camp était en outre, chargé d’expliciter à Seydlitz qu’il répondrait sur sa tête de l’exécution de cet ordre. Tout à l’exécution de sa manœuvre, sans descendre de cheval, Seydlitz répond « Monsieur, dites au Roi que ma tête lui appartiendra après la bataille mais que j’en ai encore besoin dans la bataille pour son service »).
  2. La France redécouvrait la place première du corps d’armée dans l’organisation et l’engagement des forces. Cette leçon datait de 1804…
  3. Décision d’autant plus funeste que ces deux CA n’ont servi à rien puisqu’ils se sont déployés en Prusse orientale après qu’Hindenburg et Moltke aient réglé le « pépin ».
Colonel (ER) Claude FRANC
Colonel (ER) Claude FRANC
Saint-cyrien de la promotion maréchal de Turenne (1973-1975) et breveté de la 102e promotion de l’École Supérieure de Guerre, le colonel Franc a publié une dizaine d’ouvrages depuis 2012 portant sur les analyses stratégiques des conflits modernes, ainsi que nombre d’articles dans différents médias. Il est référent "Histoire" du Cercle Maréchal Foch (l’ancien "G2S", association des officiers généraux en 2e section de l'armée de Terre) et membre du comité de rédaction de la Revue Défense Nationale (RDN). Il a rejoint la rédaction de THEATRUM BELLI en février 2023. Il est âgé de 70 ans.
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1 COMMENTAIRE

  1. Possible, oui.
    Cela dit, Lanrezac est très sous-estimé de mon point de vue. Il est à mon sens celui qui a le mieux lu la manœuvre allemande de toute la Première Guerre Mondiale. Les historiographies ne lui rendent pas justice parce qu’il faudrait reconnaître qu’il a été viré à tort…
    Et opérer une retraite dans un contexte où tout le monde beugle pour l’attaque à outrance… il fallait un certain courage politique, en plus des aspects militaires de la décision.

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