lundi 27 mai 2024

LECTURE : Histoire de l’armée russe – des tsars à Poutine

« Je ne peux pas vous prédire l’action de la Russie. C’est un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme ; mais peut-être y a-t-il une clé. Cette clé est l’intérêt national russe1 On ne peut pas mieux dire. Le grand Winston Churchill ne s’y trompait pas. Avec un sens aiguisé de la formule, le Premier ministre britannique avait, d’une certaine manière, levé le voile sur les intentions de l’URSS lors de la signature du fameux pacte germano-soviétique, en août 1939.

La célèbre formule de Churchill pourrait aisément s’appliquer à l’armée russe, glaive et outil du pouvoir politique. Car, de la création de l’Armée rouge en 1917, dans le chaos de la révolution bolchevique, aux opérations en Syrie ou en Ukraine aujourd’hui, les forces armées russes ont surpris le monde entier à de nombreuses reprises ; elles l’ont également fait trembler. Cette armée a aussi suscité un grand nombre d’interrogations auprès des experts et des analystes occidentaux, notamment américains.

Florilège. Comment une armée si puissante a-t-elle pu frôler la disparition totale face à la Wehrmacht en 1941-1942, pour ensuite mener les plus belles opérations de la Seconde Guerre mondiale à partir de 1942 ? Quels secrets lui ont permis de triompher de son redoutable adversaire allemand en 1945 ? Comment l’armée soviétique a-t-elle pu faire craindre le pire de 1946 à 1989 ? Sur ce dernier point, il faut voir les résultats des nombreux jeux de guerre américains effectués au plus fort de la guerre froide : dans une guerre conventionnelle ou conventionnelle-nucléaire, le pacte de Varsovie est toujours vainqueur face à l’OTAN. Comment ? Pourquoi ? Ce sont les historiens de l’école militaire britannique de Sandhurst qui, durant les années 1970, ont percé le secret de l’art opératif soviétique et ont partagé ce savoir avec les Américains. Cette histoire incroyable, véritable « guerre de l’intellect », est relatée dans les pages de ce livre.

Par ailleurs, comment l’armée qui a quasiment inventé le combat urbain à Stalingrad a-t-elle pu subir une défaite majeure à Grozny, en Tchétchénie, durant les années 1990 ? Et aujourd’hui, à quoi tiennent son efficacité et ses réussites dans toutes les dimensions du combat, de la terre à l’espace en passant par la mer, les airs et le cyber ? Et comment expliquer, en effet miroir, ses déconvenues durant les opérations en Ukraine, à partir de février 2022 ?

Toutes ces questions renvoient aux multiples visages et aux différentes vies de cette armée qui a été tour à tour méprisée, crainte, minorée, incomprise et redoutée.

D’aucuns évoquent « l’âme russe » pour tenter de comprendre le peuple russe. Dans ses deux ouvrages phares, véritables chefs-d’œuvre de la littérature du XXe siècle2, Vassili Grossman dresse des portraits saisissants de ces Russes en armes. Le courage et le dynamisme côtoient la couardise et la veulerie, l’abnégation l’esprit de défaite, et la camaraderie la délation. N’est-ce pas là le propre des peuples ? Être traversés par les contradictions de la condition humaine ? Probablement, mais en Russie, tout s’exacerbe, tout se démultiplie ; tout devient plus baroque, tour à tour désespéré et héroïque. Remettre l’Homme au centre de l’Histoire est l’un des objectifs de cet ouvrage ; coupler à l’analyse le regard de ceux qui ont vécu et fait l’Histoire, avec selon les mots de la grande historienne britannique Catherine Merridale, des « histoires de guerre véridiques ».

Beaucoup ont vu la fin de l’armée soviétique avec l’effondrement de l’URSS en 1989. En réalité, cet événement majeur marque la fin d’un acte. Cette armée a entamé sa mue sur les cendres de l’empire qu’elle avait juré de défendre. Les profonds changements qui se sont opérés en son sein ont été violents, mais l’armée russe a toujours été mue par une force qui forge aussi la nation – qui écrit encore son histoire.

Le mystère semble entier : cet outil remarquable a été façonné par de brillants cerveaux mais a connu de nombreux bains de sang inutiles.

L’armée russe est en effet caractérisée par deux éléments paradoxaux : une « logique d’infanterie qui ne crédite pas la valeur humaine »3 et le pur génie de ses stratèges.

La « révolution opérative » russe puis soviétique est le fil rouge de ce livre. L’art opératif mérite en effet la plus grande attention. Cette pensée, en avance de cinquante ans sur celle qui anime les débats stratégiques en Occident, portera l’Armée rouge sur le pavois. Elle pavera aussi le chemin menant tout droit à la fameuse « bataille d’Europe centrale » qui fera craindre le pire aux états-majors à l’ouest du rideau de fer durant la guerre froide. Aujourd’hui, la guerre en Ukraine marque une nouvelle étape dans l’histoire des conflits. Mais cet affrontement est-il un anachronisme ou au contraire un événement de rupture ? Cette guerre est-elle le dernier avatar d’un art opératif à bout de souffle ?

Enfin, tout empire doit-il périr, comme l’a écrit le grand spécialiste des relations internationales Jean-Baptiste Duroselle ? L’empire, résultat de la volonté de conquête et de puissance, porte en lui l’hubris, cette outrance guidée par l’orgueil. L’Empire soviétique s’est effondré sur lui-même. La Russie de ce premier XXIe siècle connaîtra-t-elle le même destin ?

Armée rouge, armée soviétique puis armée russe, de 1917 à nos jours cet outil militaire a porté trois noms mais a toujours gardé le même objectif : servir l’intérêt national et parfois, assurer la survie même du peuple russe.

Boris LAURENT

  1. Winston Churchill, le 1er octobre 1939, lors d’une émission à la BBC.
  2. Pour une juste cause et Vie et destin.
  3. L’expression est de Jean de Boishue.

L’auteur : Spécialiste en histoire des relations internationales et en histoire militaire, Boris LAURENT a commenté les carnets de guerre du maréchal Paulus – La bataille de Stalingrad – et du général Patton. Chez Nouveau Monde éditions il est également l’auteur de La guerre totale à l’Est (1941-1945).

Histoire de l’armée russe des tsars à Poutine, Boris LAURENT, Nouveau monde Éditions, 560 pages, 24,90 €

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