Les soldats de la Grande Armée, par Théophile GAUTIER


Ne les raillez pas, camarade ;
Saluez plutôt chapeau bas,
Ces Achilles d’une Iliade
Qu’Homère n’inventerait pas. 
 
Respectez leur tête chenue.
Sur leur front, par vingt cieux bronzé,
La cicatrice continue
Le sillon que l’âge a creusé. 
 
Leur peau, bizarrement noircie,
Dit l’Egypte aux soleils brûlants ;
Et les neiges de la Russie
Poudrent encor leurs cheveux blancs.
 
Si leurs mains tremblent, c’est sans doute
Du froid de la Bérézina ;
Et, s’ils boitent, c’est que la route
Est longue, du Caire à Vilna.
 
S’ils sont perclus, c’est qu’à la guerre,
Les drapeaux étaient leurs seuls draps ;
Et, si leur manche ne va guère,
C’est qu’un obus a pris leur bras.
 
Ne nous moquons pas de ces hommes
Qu’en riant le gamin poursuit ;
Ils furent le jour dont nous sommes
Le soir et peut-être la nuit.
 
Quand on oublie, ils se souviennent ;
Lancier rouge, et grenadier bleu,
Au pied de la Colonne, ils viennent
Comme à l’Autel de leur seul Dieu.
 
Là, fiers de leur longue souffrance,
Reconnaissant des maux subis,
Ils sentent le cœur de la France
Battre sous leurs pauvres habits…
 
Et l’aigle de la grande armée,
Dans le ciels qu’emplit son essor,
Du fond d’une gloire enflammée
Etend sur eux ses ailes d’or. 
 

Théophile GAUTIER

Extrait du poème « Vieux de la Vieille » in « Emaux et Camées » 

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