L’offensive finale : Lorraine 1918


Le 11 novembre 1918, les cloches sonnent. C’est la fin de la Première Guerre mondiale. Et si la guerre avait continué ? Il n’est pas vraiment question ici d’uchronie. En effet, le GQG avait prévu une dernière offensive le 14 novembre 1918. Le Maréchal Foch souhaitait asséner un dernier coup à l’ennemi avant que la proposition d’armistice le 11 novembre ne soit avancée. Le commandant en chef des armées alliées avait prévu cette offensive dans le but de pousser dans ses derniers retranchements l’armée allemande et de lui imposer une paix dure.

La montée en puissance des armées alliées depuis juillet 1918

Entre mars et juillet 1918, Hindenburg et Ludendorff lancent les offensives Kaiserschlach. Le but initial étant de désolidariser les armées françaises et britanniques, de bloquer les ports de la Manche et de frapper avant la montée en puissance de l’armée américaine. Les Allemands attaquent d’abord le 21 mars dans le Nord dans les secteurs de Saint-Quentin, Cambrai et Arras. Ils parviennent à perforer le dispositif britannique mais ils sont arrêtés à Montdidier. Puis ils déclenchent l’offensive Georgette, ou de la Lys, dans le secteur d’Ypres, qui échoue également à obtenir un succès stratégique malgré le succès tactique initial. Le 27 mai, Ludendorff lance l’opération Blücher-York ou bataille de l’Aisne. Les troupes allemandes s’emparent du secteur du Chemin des Dames en quelques heures avec un fort appui d’artillerie lourde. Le but de l’opération est de frapper la 6e Armée de Duchêne, d’empêcher l’envoi de renfort aux Britanniques et de sidérer les Français. L’avancée allemande est à nouveau arrêtée par l’armée française et les renforts américains. Le 9 juin commence la quatrième série d’offensives allemandes, cette fois-ci dans le secteur de l’Oise. L’opération Gneisenau (bataille du Matz pour les Français) est enrayée dès le 11 juin par le général Mangin. L’offensive Friedenstrum est lancée le 15 juillet par Ludendorff pour tenter, une dernière fois, de remporter la décision. C’est sans compter sur la préparation du GQG et du général Gouraud qui fait évacuer les premières lignes pour mieux contre-attaquer. La seconde bataille de la Marne assène un coup d’arrêt décisif à l’armée allemande, qui perd l’initiative des opérations.

Les Allemands sont fermement arrêtés partout sur le territoire français et ont essuyé une lourde défaite stratégique. À la fin de cette série d’offensives, le bilan est lourd avec la perte de 688 000 hommes, celles des alliés se montent à 860 000 hommes. L’échec de cette succession d’offensives résulte du manque de clarté dans les objectifs à atteindre et de leur modification en conduite, mais surtout de l’incapacité à exploiter les spectaculaires succès tactiques initiaux qui sont systématiquement contrecarrés par l’afflux des réserves françaises qui n’ont pas été fixées préalablement.

À partir de juillet 1918, les alliés reprennent l’ascendant et lancent de puissantes attaques. Ces offensives visent à fragiliser le front allemand à différents endroits afin de le faire craquer mais surtout de consommer les réserves allemandes. La brèche ou la percée n’est plus l’objectif majeur comme elle l’a été pendant presque tout le long de la guerre. L’effet majeur recherché par les alliées est de couper les voies logistiques des Allemands vers Charleville avec l’AEF et la 4e armée française et de ronger les divisions allemandes au Nord avec les troupes belges et britanniques. L’offensive des 100 jours, appelée ainsi a posteriori par les anglo-saxons, est menée sur toute la largeur du front, de la mer à la Meuse. Dans un premier temps, les Français avec la Xe, VIe, IXe et Ve Armées sont chargés de rétablir les anciennes positions entre l’Aisne et Reims. À partir du 8 août, Britanniques et Français engagent la troisième bataille de Picardie face à la ligne Hindenburg. De mi-septembre à la mi-octobre, Américains et Français lancent l’offensive Meuse-Argonne qui avait pour mission initiale de couper les axes logistiques allemands dans la région de Sedan. Dans le même temps, entre Lens et Saint-Quentin, Britanniques et Belges, soutenus par la 1ère Armée du général Debeney, rompent la ligne Hindenburg, attaquent et poursuivent les éléments allemands en retraite vers la Wotan-Stellung. Entre Ypres et Dixmude, les Belges font pression sur la IVe Armée allemande. Les Allemands laissent, en se repliant derrière eux, une quantité importante de matériels, dont des chars et de l’artillerie lourde. Au mois d’octobre, les alliés maintiennent la pression, les Allemands abandonnent les territoires tenus depuis 1914 et tentent de se replier en bon ordre pour établir une nouvelle ligne de défense.

Les alliés marquent une victoire stratégique sur les Allemands, et reprennent l’avantage sur le front ouest. Au cours de ces offensives, les Allemands perdent 1 300 000 hommes dont 360 000 prisonniers en plus de 6 600 canons et 5 000 mortiers. Les alliés essuient des pertes de l’ordre de 1 070 000 hommes, mais contrairement à leur adversaires, disposent de réserves suffisantes pour relancer l’action à l’hiver 1918-1919 pour une hypothétique invasion de l’Allemagne.

Un dernier coup porté aux Allemands

Dans l’esprit du GQG, il n’est pas question de considérer l’armée allemande comme vaincue. Elle se replie dorénavant afin d’assurer la sécurité des frontières du Vaterland. La crise des effectifs frappent l’Allemagne. En juillet 1918 ils comptent 207 divisions, en novembre 1918 seulement 184 à effectifs parfois réduits à celui d’un régiment. En plus des divisions dissoutes, les effectifs des unités sont réduits drastiquement. Les troupes d’élite se font disloquer, il ne reste quasiment plus que des troupes de seconde zone conséquence du choix d’une armée à «  deux vitesses  ». On fait appel aux classe 1919 et 1920, rogne sur les services de l’arrière, la cavalerie et l’artillerie pour combler les effectifs. De leur côté, les alliés se cessent de faire croître leurs effectifs malgré les lourdes pertes de l’été. Grâce à l’apport américain, plus de 250 000 hommes arrivent tous les mois en France. Selon Foch, les armées alliées sont prêtes à porter le dernier coup dans la continuité des offensives de l’été et de l’automne et de mettre à genoux l’armée allemande.

 

Le dispositif ennemi étant plus fragile dans la région Lorraine, c’est cette zone qui est retenue pour percer les lignes allemandes et couper les voies de ravitaillement et de retraite. Entre le Nord et la Meuse, l’armée allemande alignent 150 divisions sur 181 tandis que de la Meuse à la Suisse elle n’en aligne que 23. Les Allemands ne parviennent pas à renforcer ce secteur, à cause d’une part de la crise des effectifs et d’autre part de la difficulté d’employer le chemin de fer dans ce secteur. L’effet majeur étant ici d’agir avec rapidité pour sidérer l’ennemi, le prendre par surprise afin qu’il n’ait pas le temps de se ré-articuler. Cette mission est confiée au GAE commandé par le général de Castelnau, la 10e Armée de Mangin doit rompre le front avec l’appui de la 8e Armée du général Gérard. La 2e US Army doit s’appuyer sur la Mosselstellung afin de protéger le flanc des 10e et 8e Armées et les couvrir face à Metz. La 10e Armée reçoit la mission principale de rupture dans le secteur de Gremecey – Château – Salins puis d’exploiter les résultats de la percée en direction de Sarreguemines. La 8e Armée doit appuyer l’action de la 10e et prendre possession des hauteurs de Rechicourt-la-Petite – Xanrey. La 2e US Army est chargée avec six divisions et une en réserve de couvrir le mouvement devant Metz, dont l’évacuation est envisagée par l’ennemi. Un corps de cavalerie et deux divisions d’infanterie sont prévus en réserve pour exploiter les brèches dans les lignes. Le GQG met à disposition la division aérienne pour conquérir la supériorité aérienne, renseigner et appuyer les forces terrestres avec plus de 700 appareils. Les alliés alignent pour cette offensive 31 divisions d’infanterie, 3 000 canons du 75 à 400 mm, 3 régiments d’artillerie spéciales, les 505, 506, 508 regroupant environ 675 Renault FT en plus de 4 groupes de chars moyens Schneider (48 chars) et 3 groupes de chars Saint Chamond (36 chars),  près de 760 chars au total.

Armée Corps d’armée Divisions en ligne Divisions en réserve Artillerie spéciale (chars)
10e Armée (Mangin) 33e CA, 1er CAC, 32e CA, 3e CA

69e DI, 165e DI, 1ère DIM, 2e DI, 18e DI, 26e DI, 27e DI, 39e DI, 127e DI

3e DIC, 1ére DI, 56e DI, 10e DIP (polonaise)

 

4 groupes Schneider, 505e et 508e RAS
8e Armée (Gérard) 2e CA, 6e CA 3e DI, 4e DI, 73e DI, 129e DI 131e DI, 38e DI 3 groupes St Chamond, 506e RAS
GAE     53e DI, 87e DI, un CC (3 divisions de cavalerie)  

Les Allemands disposent de leur côté de six divisions d’infanterie usées et environ 350 canons. Le rapport de force est écrasant en faveur des alliés, qui disposent aussi de moyens aériens et de chars d’assaut dont les allemands sont dépourvus ici. Pour la première fois depuis le début de la guerre, une victoire écrasante semble à portée de main.

L’idée de la manœuvre est de libérer la Moselle dans un premier temps, puis de conquérir la Sarre et ultérieurement de poursuivre l’offensive en Rhénanie. Les perspectives stratégiques semblent formidables : sur le plan purement militaire l’offensive permettrait d’isoler les Allemands en Belgique en les coupant de leurs arrières, les empêchant ainsi de se rétablir sur le Rhin en 1919 et les acculant à une capitulation en rase campagne. De ce résultat, la France, qui aurait alors porté le coup décisif, serait en force aux négociations de paix pour exiger des conditions qui lui seraient très favorables. Rappelons que parmi les buts de guerre poursuivis, au-delà de la simple récupération de l’Alsace-Moselle, nombreux sont ceux souhaitant l’annexion de la Sarre qui offrirait à la France l’indépendance énergétique, mais également le détachement de toute la rive gauche du Rhin qui deviendrait une république indépendante sous protectorat français. Cette offensive semble donc garantir une victoire décisive pour la France, de nature à restaurer sa puissance sur le plan européen et à garantir une paix durable.

Cependant, pendant que Castelnau prépare minutieusement cette offensive de grande ampleur, les Allemands, parfaitement conscients d’être au bord du gouffre, ont sollicité des pourparlers pour discuter des modalités d’un armistice sur la base des 14 points du président Wilson. En effet,  en Allemagne la situation se dégrade avec l’abdication du Kaiser le 9 novembre et la menace d’une révolution bolchévique comme en Russie l’année précédente. Sur le front les troupes impériales atteignent les limites de leurs capacités de résistance et un effondrement général du front peux survenir à tout moment.

Le choix d’un armistice le 11 novembre

Malgré ce plan parfaitement réalisable, les alliés accordent l’armistice à l’Allemagne le 11 novembre. En effet, cette manœuvre de grande ampleur n’a pas su retenir l’attention de nos alliés pour différentes raisons. Leurs buts de guerre sont globalement atteints, et ils ne voient pas l’intérêt de continuer la guerre. Bien au contraire. L’Italie a signé un armistice avec l’Empire austro-hongrois, son principal ennemi, et occupe déjà les territoires convoités du Trentin et de Trieste suite à sa victoire décisive de Vittorio Veneto. Les Belges, favorables à un écrasement de l’ennemi, ne souhaitent pas voir pour autant leur pays, encore en partie occupé, subir les ravages des combats s’ils devaient se poursuivre. L’Angleterre a atteint tous ses objectifs, l’empire ottoman est vaincu, la flotte allemande neutralisée dans le cadre l’armistice et, surtout, suivant sa vieille stratégie de l’équilibre continental, elle ne veut pas voir une France trop puissante à la sortie de la guerre face à une Allemagne dévastée. Les États-Unis ne sont pas non plus favorables à l’écrasement total de l’Allemagne pour des raisons politiques et économiques, bien que le chef de l’AEF, le général Pershing, ainsi qu’une partie du Congrès républicain sont favorables à un écrasement total de l’ennemi.

De plus, après plus de quatre ans et demi de guerre, de sang versé et de sacrifices, reprendre une offensive importante alors que la paix est proposée paraît surréaliste. Il s’agit dorénavant de mettre fin à la guerre. Le maréchal Foch lui-même, atteint comme beaucoup d’autres chefs par la mort au combat de son fils, ne voit aucune raison de poursuivre par la guerre ce qu’il vient d’obtenir à Rethondes avec l’armistice. Pour lui, l’armée a fait son travail, c’est désormais aux politiques de faire le leur. À l’inverse, Pétain et Castelnau, ou le général Mordacq entre autres, sont favorables à une poursuite des hostilités jusqu’à l’obtention d’une capitulation sans condition.

 

Les conséquences

À l’annonce de la fin de la guerre, la population exulte de joie et les soldats peuvent enfin relâcher la pression. La question de savoir s’il fallait continuer la guerre ou non peut être posée. Cependant, les conséquences de cet armistice le 11 novembre seront lourdes. Il naît peu de temps après le mythe du « coup de couteau dans le dos » du gouvernement allemand à l’égard de son armée qui aurait  encore été capable de se battre. On raconte que les soldats allemands seraient rentrés la fleur au fusil alors qu’en réalité, l’armée allemande était en novembre 1918 dans un piteux état moral et matériel. Ces idées vont d’ailleurs être reprises et alimenter le sentiment revanchard à propos d’une guerre mal terminée. Adolf Hitler en fera un de ses principaux arguments lors de son ascension au pouvoir.  

 

 

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