mercredi 19 juin 2024

Une mutinerie en Russie, pour quels effets ?

Cette mutinerie conduite par E. Prigojine en Russie a duré moins de 24 heures ce samedi 24 juin. L’effondrement intérieur russe espéré par les Ukrainiens, l’OTAN et l’Union européenne suite à ce coup de théâtre s’est cependant vite estompé avec la seconde surprise qu’a représenté le retrait des mercenaires de Prigojine pourtant en apparente marche sur Moscou. Sa campagne de communication a été particulièrement habile suscitant donc espoirs, craintes tout ceci retombant très rapidement « comme un soufflé » avec cette dernière volte-face du chef de Wagner après avoir apparemment obtenu une partie de ce qu’il voulait.

Journée donc surréaliste où les analystes et commentateurs avaient bien du mal à discerner la logique et les objectifs réels poursuivis par le groupe Wagner (Cf. ma participation et les présentations sur carte sur LCI Midi du samedi 24 juin 12h à 15h https://www.tf1info.fr/replay-lci/video-lci-midi-week-end-du-samedi-24-juin-2023-2261540.html, puis sur LCI Le Club à 15h30 https://www.tf1info.fr/replay-lci/video-le-club-du-samedi-24-juin-2261566.html) : des mercenaires en action à la puissance mal identifiée, une apathie surprenante des forces de sécurité russes, le centre des opérations de l’armée russe ne Ukraine à Rostov sur le Don occupé semble-t-il par Prigojine, d’où le général Guerassimov chef d’état-major de l’armée russe et chef des opérations en Ukraine, cible de l’ire de Prigojine, avait disparu et n’est pas encore réapparu ce 26 juin.

Cependant, il était évident que les quelques milliers d’hommes de Prigojine (le seul chiffre énoncé par Prigojine de 25 000 mercenaires est peu crédible) ne pouvaient s’emparer de Moscou sauf si des appuis intérieurs se révélaient. De fait, l’objectif d’un « coup d’état » ne paraissait et ne parait pas plausible (Cf. mon entretien donné au Figaro ce samedi 24 matin, bien avant le dénouement Rébellion de Wagner : «Prigojine ne cherche pas le pouvoir politique, mais le pouvoir militaire»). Il s’agissait d’une mutinerie auquel tout Etat faisant appel à des mercenaires peut être confronté si l’on se réfère à l’histoire militaire.

En revanche, le retrait des mercenaires Wagner du front, les violentes attaques sur Telegram lancées par Prigojine restant sans réponse, pouvaient laisser supposer à terme une action du gouvernement russe.

Pour ma part, je retiens l’hypothèse d’une anticipation par Prigojine d’une action menée à son encontre qui l’a conduit à agir. Les objectifs sont sans doute plus prosaïques que ceux évoqués. Bref d’abord il s’agissait d’« éviter une nuit des longs couteaux » d’autant que plusieurs de ses proches ont été victimes d’attentats. Franchir le Rubicon devenait existentiel avec peut-être l’espoir que des unités russes et la population rejoindraient ses rangs, ce qui n’a pas eu lieu.

Ensuite Prigojine est un entrepreneur de guerre et donc un homme d’affaires malgré sa fortune personnelle. L’absence de nouveaux contrats pour l’emploi de ses mercenaires remettait en cause son chiffre d’affaires. Il faut bien payer ses employés !

Enfin, il a montré sur le terrain et dans ses paroles son patriotisme même si ses dernières déclarations sur cette guerre inutile en Ukraine posent question. Cela relativise la volonté d’organiser un coup d’Etat qui nécessite la prise de contrôle des principaux ministères, des médias, des points sensibles de tous ordres, bref une préparation en profondeur.

Au bilan

Prijogine s’exile en Biélorussie mais avec quelles missions précises et quelles forces ? Peut-on imaginer que, dès lors qu’il a gardé ses troupes et qu’elles se rendent en Biélorussie qu’il n’ait pas une mission au service au moins de Loukachenko ? Je remarquerai au passage que la fraternité politico mafieuse Poutine-Loukachenko-Prigojine a permis de sortir rapidement de cette crise et que des « marchés » ont dû être passés.

En l’état, Vladimir Poutine, même s’il a sans doute perdu de son autorité, a pu éloigner un Prigojine plutôt gênant sans réelle effusion de sang. Cependant, qu’il n’ait pas été informé par ses services de renseignement, omniprésents, pose la question de son isolement et de la loyauté réelle de ceux qui l’entourent, sinon de la compétence simplement des services de sécurité. Notons que le général Sourovikine, un proche de Prigojine selon la rumeur, a appelé les mercenaires de Wagner à ne pas mettre en danger la Russie. La loyauté est restée de mise pour tous.

Par ailleurs, l’euphorie temporaire de l’Ukraine, des Etats-membres de l’OTAN, de l’Union européenne est un signe fort de leurs attentes face à une guerre qui s’éternise. Tous ont pris rapidement leurs désirs pour la réalité et une guerre de haute intensité de cette ampleur est aussi un univers de surprises comme en témoigne cette mutinerie.

Les forces ukrainiennes de fait se sont jetées dans la bataille pensant que la crise intérieure russe allait s’aggraver et qu’ils pourraient en bénéficier dans leur offensive. Cette situation créée par les circonstances et pourquoi pas par une manipulation russe, bien complexe si elle était réelle, peut conduire en revanche à de fortes pertes sinon à un échec.

Attendons donc de voir la suite des événements dans les jours à venir pour ce qu’il en est du groupe Wagner.

(en complément cet entretien du 26 juin pour le Huffington post, En Russie, Evgueni Prigojine s’est « rendu compte qu’il était tout seul » à vouloir marcher sur Moscou (huffingtonpost.fr)

Pour conclure, je mets en ligne ces quelques réflexions après seize mois sur le plateau de LCI à analyser ce conflit, sous la forme d’un entretien de 40 minutes ce 8 juin avec Jean-Baptiste Noé, directeur de la (excellente) revue Conflits et mis en ligne sur son site. https://www.revueconflits.com/podcast-ukraine-quel-bilan-pour-larmee-general-francois-chauvancy

Général (2S) François CHAUVANCY
Général (2S) François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Consultant géopolitique sur LCI depuis mars 2022 notamment sur l'Ukraine et sur la guerre à Gaza (octobre 2023), il est expert sur les questions de doctrine ayant trait à l’emploi des forces, les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, la contre-insurrection et les opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Depuis juillet 2023, il est rédacteur en chef de la revue trimestrielle Défense de l'Union des associations des auditeurs de l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale (IHEDN). Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence et de propagande dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde à compter d'août 2011, il a rejoint en mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
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2 Commentaires

  1. Cantonner Prigojine à Minsk, déplacer ses troupes en Bielorussie.
    Qu’est ce qui empechera Wagner de marcher sur Kiev?
    A partir de ce postulat, c’est très malin que d’avoir créer une pseudo rebellion, pour gagner l’immunité de sa société sur toute enquête en cours, démontrer qu’il est capable de tout et donc exonérer Poutine de toute attaque qu’il opèrerait depuis la Bielorussie, pour se faire il faut pouvoir déplacer son groupe en Bielorussie et c’est ce qu’ils font au vu et au su de tous. Juste un avis mais si ses troupes se déplacent, c’est indéniable qu’il peut marcher sur Kiev.

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