dimanche 28 novembre 2021

14 juillet 2015 : vive la Patrie ?

La semaine du 14 juillet sera aussi mon dernier billet de l’année après 130 pages et 49 billets, avant la mise en sommeil estivale de mon blog jusqu’à la première quinzaine de septembre (sauf en cas d’une envie irrésistible). Bien entendu, plusieurs faits ont attiré mon attention cette dernière semaine mais aussi ravivé quelques souvenirs…

Une belle journée de fête nationale

Le défilé du 14 juillet, bien que restreint en moyens, honorait les forces de sécurité mais aussi les compagnons de la Libération. Cependant la notion de résistance, souvent associée à la sécurité intérieure ou à ceux qui ont combattu les Allemands, ne doit pas occulter que résister signifie d’abord avoir subi. Or le temps de l’action n’est-il pas venu ?

Des commentateurs ont rappelé que des 14 juillet précédents avaient rassemblé jusqu’à 300 000 soldats, aujourd’hui moins de 5 000 hommes dont 3 500 à pied. Il me paraît utile de citer ces chiffres présents dans le dernier rapport du HCECM (Cf. Rapport 2015). « En 1977, l’armée de terre comptait 210 régiments, contre 136 en 1997 et 79 aujourd’hui. Aux mêmes dates, le nombre des bâtiments de premier rang de la marine nationale était de 123, 86 et 57 et celui des bases aériennes est passé de 68 à 53 puis 25. Sur la période 1997–2013, les effectifs militaires des armées et des services sont passés de 380 156 à 215 019, les effectifs militaires de la gendarmerie de 92 850 à 97 043 ». Cela peut inciter à la réflexion.

La télévision permet d’avoir la meilleure vue possible, notamment de Paris à partir des airs, et mais aussi de visionner de nombreux reportages sur nos armées. Il est vrai aussi qu’obtenir des places dans les tribunes aujourd’hui, et cela depuis plusieurs années, est un vrai parcours de combattant. J’ai donc regardé ce défilé sur France 2. Une seule remarque, de détail peut-être, faut-il rappeler à Marie Drucker que les saint-cyriens ne sont pas des étudiants mais des élèves officiers ?

Défilé et souvenirs

Séquence nostalgie, ce 14 juillet par un magnifique beau temps, ce qui n’est pas toujours le cas en juillet, m’a rappelé mon premier défilé en 1973 à Paris dans le cadre de la préparation militaire parachutiste. Je ne pensais pas à cette époque que je serai un jour militaire pour presque quarante ans. Ce défilé a permis aussi de voir les camarades de ma promotion de Saint-Cyr encore en activité défiler à la tête de leurs troupes ou présenter leur service dans le cadre des reportages. Le temps passe !

Les représentants des forces anti-terroristes défilaient en ouverture. Je modérerai mes propos un peu critiques de mon précédent billet (Cf. Mon billet du 12 juillet 2015, « Europe… et condition militaire »). Ils étaient bien à leur place, et surtout le défilé est resté bien militaire. La sécurité est globale et ces forces sont complémentaires. Les cadets mexicains ont magnifiquement défilé avec leurs aigles royaux et leurs buses. Cette présence mexicaine a failli créer une polémique qui a finalement eu peu d’échos. En effet, l’action des forces armées mexicaines contre les narcotrafiquants est contestée notamment par des ONG. La place des forces armées dans une opération sur le territoire est effectivement un sujet de réflexion et la France y est aujourd’hui confrontée. J’y reviendrai

Autre force qui défilait est ce 3ème REI de Guyane. Peu de temps auparavant, un reportage de France 2 sur la recherche des sept bornes délimitant la frontière entre la Guyane française et le Brésil avait été diffusé. De mon temps, en accompagnement comme officier de presse d’une équipe de journalistes et au sein d’une section de marche des Troupes de Marine, nous avions aussi atteint en 1989 l’une des bornes, mission régulière des forces armées en Guyane. Huit existaient à mon époque (une est peut-être perdue). Un documentaire et un reportage dans la presse écrite avaient relaté ce qui était une vraie aventure où les gestes élémentaires de survie sont redécouverts au contact de la forêt amazonienne inhabitée et hostile.

Je retiendrai deux reportages de France 2. Le premier montrait cette aide apportée aux 750 soldats blessés pris en charge à ce jour. 2/3 ont des blessures psychiques (Cf. Mon billet du 20 octobre 2013), Beau reportage émouvant sur ces soldats qui ont vu des horreurs comme le citait l’officier commentateur : amas de cœurs arrachés, cannibalisme… Oui cela existe !

Mais c’est aussi cette image de la salle des drapeaux du château de Vincennes que nous a fait visiter Stéphane Bern. L’ensemble des drapeaux des régiments dissous y est préservé Le 1er Rama qui vient d’être dissout à Châlons-en-Champagne verra sans doute son drapeau rejoindre cette salle, symbole d’une puissance perdue.

Cette journée ne pouvait pas se terminer sans le grand concert et le grand feu d’artifice au Champ de Mars. Cette foule immense de 500 000 personnes debout écoutant une magnifique Marseillaise était le symbole visible de la résistance du peuple face aux menaces terroristes et djihadistes. Je ne peux cependant  que réagir avec amusement à cette marche militaire de Radetzki, jouée au début du concert. Composée par Johann Strauss Père, elle a accompagné l’entrée des troupes dans Vienne en 1848 écrasant la rébellion. Intéressante confrontation des symboles.

Les Forces armées sur le territoire national

Ce défilé a mis en avant la guerre contre le terrorisme et le djihadisme. Comme le rappelait le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian, Barkhane a mis les djihadistes en situation d’insécurité. Les forces spéciales éliminent leurs chefs et désorganisent l’ennemi. Cependant, la situation intérieure ne cesse d’inquiéter.

La tentative d’attentat par trois djihadistes français contre une base militaire, annoncée sans aucun doute d’une manière bien hâtive par le président de la République, le rappelle. Les militaires comme les policiers ou les représentants de la nation sont devenus des cibles. La sécurité sur le territoire national doit devenir une. Ces djihadistes (100 mosquées salafistes sur 2500 en France) montrent qu’ils n’ont pas peur des conséquences de leurs actes.

D’abord, pour quelles sanctions, s’ils survivent à leur acte de guerre contre notre société ? Certes les peines sont officiellement lourdes (bien que sans passage à l’acte, ces peines ne vont-elles pas être allégées), ils peuvent être mis en isolement, déradicalisés avec des succès peu probants aujourd’hui si je me tiens aux expériences à l’étranger. De fait, ils retourneront un jour à la vie normale, « ils auront payé leur dette à la société ». Est-ce suffisant pour des gens qui nous combattent de l’intérieur ? Un fanatique peut-il se déradicaliser après un temps de prison et une période de déradicalisation ? J’en doute. D’autres moyens devront être envisagés pour les mettre hors d’état de nuire.

La question du rôle de l’Armée sur le territoire national est donc fondamentale pour protéger une société qui doit mettre tout en œuvre pour se protéger que ce soit contre la grande criminalité – l’exemple de l’armée du Mexique et sa gendarmerie formée par la France – ou les groupes insurrectionnels. Justement, j’ai lu cette semaine un « Cahier du Retour d’expérience » du centre de doctrine d’emploi des forces. Publié en février 2015, il était consacré à l’armée britannique et à son action en contre-insurrection en Irlande du Nord (1969-2007). Passionnant et riche d’enseignements.

Une armée agissant sur le territoire national doit être entrainée à le faire. L’armée britannique ne l’était pas hier, l’armée du Mexique aujourd’hui non plus dans les premières années de son intervention. Quant à l’armée française, ses expériences opérationnelles l’ont en partie préparé pour le territoire national, sans doute pas suffisamment, pas forcément de gaité de cœur pour une partie de son encadrement. J’ai d’ailleurs le souvenir de débats denses hier avec chefs et camarades sur différents dossiers concernant ce type d’engagement. Soutenant cet engagement dans la protection de la population nationale, j’étais bien minoritaire.

Pour conclure

Concluons sur cette interview du président de la République du 14 juillet sur la Patrie. La Patrie revient à la mode devant la menace et c’est heureux (Cf. Mon billet du 19 avril 2015, Le patriotisme contre le djihadisme). Serait-ce le dernier concept-refuge pour redonner à la Nation le désir et la volonté de se battre ?

En effet, le président de la République a déclaré que « La patrie, c’est pour être sûr que nous portons les mêmes idéaux, les mêmes principes, les mêmes valeurs, celles dont nous avons hérité d’ailleurs pour beaucoup, celles que nous portons encore aujourd’hui ». Je n’en doute point, même si la notion de patrie n’a pas souvent été défendue ces quelques dizaines d’années passées par le parti au pouvoir aujourd’hui. Reste à savoir si la position nette du président est réellement partagée par tous ceux qui l’entourent. Dans ce contexte, faut-il aussi laisser à l’individu le choix de refuser l’adhésion à la Patrie ?

Enfin le président a rappelé qu’ « On ne peut pas dissocier le combat extérieur de ce que nous avons à faire à l’intérieur ». Nous en sommes tous convaincus. Cependant autant l’ennemi extérieur est relativement à notre portée, autant l’ennemi intérieur sera difficile à combattre et nous n’avons pas encore la stratégie adaptée, seulement quelques modes d’action qui sont peu en synergie pour être efficaces et ont surtout répondu à l’urgence.

Bonnes vacances à tous.

François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
ARTICLES CONNEXES

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

BOUTIQUE TB

Les plus lus

COMMENTAIRES RÉCENTS

ARCHIVES TB