samedi 4 février 2023

1938-1942 : L’épopée des « Tigres volants »

Pendant le premier conflit mondial, l’essentiel des opérations aériennes en montagne se déroule au-dessus des Alpes orientales, où s’affrontent non seulement les avions de l’Empire austro-hongrois et du Royaume d’Italie, mais aussi ceux de leurs alliés respectifs (Allemagne, France, Grande-Bretagne…). Pendant la Seconde Guerre mondiale, plus rares sont les affrontements dans cet environnement extrême. Aussi semble-t-il d’autant plus nécessaire de se souvenir des engagements qui s’y sont déroulés. Aujourd’hui, Pilote de montagne (PDM) évoque le souvenir des têtes brûlées qui ont survolé l’Himalaya et les montagnes chinoises dans le cadre de ce conflit sanguinaire…

CONTEXTE

Les Tigres volants (en anglais, ‘Flying Tigers’) est le surnom donné à une escadrille de pilotes américains, de son nom officiel 1st American Volunteer Group (AVG/Premier Groupe de volontaires américains).

Basée en Chine durant la Seconde Guerre mondiale, l’escadrille participe notamment à la seconde guerre sino-japonaise et à la campagne de Birmanie.

Elle est dissoute en 1942 et ses moyens sont intégrés aux United States Army Air Forces (USAAF), au sein desquelles ses hommes participent à la suite du conflit mondial.

L’AIDE MILITAIRE SOVIÉTIQUE À LA CHINE

Malgré une propagande bien orchestrée en Occident, il faut rappeler que les Américains ne sont pas les premiers à soutenir la résistance de la République de Chine contre l’envahisseur japonais.

En effet, dès le déclenchement de la Deuxième guerre sino-japonaise, en 1937, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) contribue à l’effort de guerre chinois en livrant du matériel militaire et en offrant le concours de conseillers militaires, mais aussi d’une escadrille d’avions de chasse connue sous l’appellation de Groupe de Volontaires soviétiques’.

Le retrait des pilotes soviétiques à la suite du pacte de non-agression nippo-soviétique, dont on ne parle jamais, rend un soutien occidental indispensable.

LE GÉNÉRAL CLAIRE LEE CHENNAULT

À partir de 1938, l’Américain Claire Lee Chennault, qui a quitté le service actif, mais est conseiller militaire du chef de l’État chinois, cherche, à constituer une force aérienne inspirée du modèle du Corps aérien de l’Armée américaine destinée à venir en aide au gouvernement chinois.

Les lois sur la neutralité des États-Unis d’Amérique rendant l’opération illégale, le président Franklin Delano Roosevelt passe outre. Aussi, au cours de l’hiver 1940-1941, Chennault parvient-il à importer en Chine une centaine d’appareils Curtiss P-40B1 ‘Warhawks’. Cela survient avant même l’approbation du programme Lend-Lease (Prêt-Bail) par les chambres parlementaires américaines. Chennault recrute aussi 200 techniciens et 100 pilotes, 60 de ces derniers provenant de l’United States Marine Corps (U.S.M.C.) ou de l’United States Navy (U.S. Navy), les 40 autres provenant du United States Army Air Corps (U.S.A.A.C).

En 1941, l’escadrille américaine devient le 1st American Volunteer Group, officiellement créé sur ordre direct de Tchang Kaï-chek

Ses hommes étant rémunérés par une société militaire privée, la Central Aircraft Manufacturing Company (CAMCO), l’unité est techniquement composée de mercenaires, présentés néanmoins sous l’appellation de ‘volontaires’ et bénéficiant de l’approbation de Franklin Delano Roosevelt, soutien officieux car aucun ordre exécutif écrit ne semble jamais avoir été signé.

Selon certains documents, les volontaires américains ayant démissionné de leur armée respective et ayant un statut d’employé civil, il n’existe pas de grades entre les anciens officiers, sous-officiers et militaires du rang, ce qui soude encore plus les équipes.

L’IMPACT DE LA COMMUNICATION

Disposant de passeports civils, les recrues arrivent via la Birmanie, où elles débarquent à Taungû (ville non trouvée sur Internet). Comme dans toutes les forces armées du monde, le premier souci d’une unité nouvellement constituée est de se trouver un emblème susceptible de fédérer ses membres, d’impressionner l’ennemi et de concourir à sa renommée au sein des forces armées nationales.

La gueule de requin

Le premier emblème de l’escadrille provient de la peinture réalisée pour la première fois par Eric Shilling, l’un des pilotes, sur le nez de son avion. Celle-ci représente une gueule de requin béante.

Cette gueule est inspirée de celle figurant sur les Messerschmitt Bf 110 de la Haifisch Gruppe (groupe des requins, en fait le II/ZG 76) de la Luftwaffe. On n’invente rien…

D’autant plus que cette peinture de nez reprend elle-même une mode lancée pendant le premier conflit mondial, lorsqu’il s’agissait de souligner les caractéristiques physiques des avions, dont certains ressemblaient bien à des créatures aquatiques. Il semble bien que les pilotes allemands soient les premiers à avoir adopté des figures menaçantes, généralement des gueules de requins ou de tigres. La première des ‘gueules de requins’ est certainement celle peinte sur le Roland C.IIa, généralement surnommé ’la baleine’ (‘Walfish’ en allemand).

Mode ou tradition un peu futile il est vrai, mais reprise par bien d’autres armées de l’Air à travers le monde par la suite…

Le fameux ‘Tigre volant’

Cependant, c’est sans compter sur la communication officielle des autorités américaines, qui s’emparent rapidement de l’AVG pour démontrer qu’elles soutiennent activement leurs alliés. Aussi, la China Defense Supply américaine demandent-elle aux studios Disney de dessiner un emblème, façon ‘cartoon’, comme cela se fait beaucoup à l’époque.

Sans savoir que l’escadrille a déjà adopté comme emblème une tête de requin, Disney part sur un dragon volant censé rappeler la culture chinoise et le combat aérien. Toutefois, ce concept n’est pas retenu car le dragon est synonyme de présage favorable. De plus, la symbolique et la physionomie des dragons sont différentes entre la Chine et le monde occidental. Pour finir, le tigre, bien qu’il soit synonyme de chance dans la culture japonaise, est choisi car il symbolise un animal courageux et féroce. Un employé de Disney dessine un tigre du Bengale avec des ailes, les griffes sorties, surplombant le ‘V’ de la victoire (voir ci-dessous).

Cliquez ici : https://flyingtigersavg.com/avg-history/

Au bilan, répondant aux ‘canons’ des dessins animés Disney, ce tigre a l’air plutôt sympathique et pas très méchant, même s’il bondit toutes griffes dehors… Mais, bon… Les membres de l’AVG doivent se faire connaître, donc, tout est bon…

Les ‘Tigres volants’ au cinéma

Cependant, ce qui fera véritablement connaître et apprécier les ‘Tigres volants’ du grand public, c’est le film de propagande (il n’y a pas d’autre mot) intitulé ‘The Flying Tigers’, qui sort en salles le 8 octobre 1942.

Écrit par Kenneth Gamet et réalisé par David Miller, cette œuvre au casting proprement époustouflant (John Wayne, Anna Lee, Mae Clarke, Paul Kelly, Gordon Jones, Addison Richards, Edmund McDonald, John James, Bill Shirley, Tom Neal, David Bruce, Jimmie Dodd, Chester Gan, John Carroll, Gregg Barton, Malcolm ‘Bud’ McTaggart…) dure 1 h 42’ et suit le synopsis suivant :

« Au début de la seconde guerre mondiale en Chine, un groupe d’aviateurs américains constitue l’escadrille aérienne des ‘Tigres Volants’. Cette poignée de volontaires est chargée de défendre le peuple chinois en combattant l’aviation de l’envahisseur japonais. ‘Les Tigres Volants’ sont commandés par un homme honnête, juste et bon en la personne [du Captain] Jim Gordon [John Wayne]. L’équilibre qui régnait jusque-là au sein du groupe va être légèrement perturbé par l’arrivée d’une nouvelle recrue, le roublard et fanfaron Woody Jason. »

https://vodkaster.telerama.fr/films/les-tigres-volants/872887

ENGAGEMENTS OPÉRATIONNELS

Nombre d’entre eux n’étant pas encore assez expérimentés, les pilotes sont formés à partir de l’été 1941. Basés à Kunming, dans le Sud de la Chine, les premiers groupes sont chargés de protéger les points stratégiques de l’approvisionnement en Birmanie.

Bientôt, Claire Lee Chennault met sur pied un nouveau groupe de ‘Volontaires américains’, le 2nd American Volunteer Group, équipé de Lockheed ‘Hudson’ et de Douglas DB-7, et prévoit d’en créer un troisième, mais l’attaque de Pearl Harbor et l’entrée en guerre officielle des États-Unis rendent ce programme caduc. Bien que portant le nom officiel de ‘Premier’ groupe de volontaires américains, les Tigres volants sont les seuls à avoir effectivement combattu.

Le premier combat de l’American Volunteer Group a lieu le 20 décembre 1941 et se solde par une victoire, le raid aérien japonais sur Kunming étant repoussé. Les Tigres volants participent ensuite à la campagne de Birmanie, abattant cinquante avions japonais dans le cadre de la défense de Rangoon.

INTÉGRATION DANS L’ARMÉE DE L’AIR AMÉRICAINE

À partir du printemps 1942, l’United States Army Air Forces commence à prendre officiellement le relais. Reprenant du service dans l’armée américaine, Chennault devient responsable de la China Air Task Force (CATF). Le 4 juillet 1942, l’American Volunteer Group est officiellement dissous et remplacé par le 23e Groupe de chasse (23rd Fighter Group) de la China Task Force. Cinq pilotes, cinq officiers et 19 techniciens de l’AVG rejoignent le 23rd Fighter Group, les autres étant affectés à d’autres unités militaires, choisissant de travailler dans le transport aérien en Asie, ou de retourner à la vie civile.

À la fin de la guerre, d’anciens ‘Flying Tigers’ seront recrutés par le Civil Air Transport (CAT), fondé par Chennault en 1946. Surnommée la ‘Flying Tiger Line’ et proche de la Central Intelligence Agency (CIA), cette compagnie aérienne s’illustrera notamment en assistant les Français lors de la bataille de Diên Biên Phu, en 1954. Elle fusionnera par la suite avec Air America et restera liée à la CIA.

En hommage au premier groupe des Tigres volants, le 23rd Fighter Group choisit de conserver les emblèmes et la « gueule de requin » des avions de l’AVG. C’est la seule unité de l’armée de l’Air américaine à pouvoir porter ce signe distinctif. En mars 1943, La China Task Force est remplacée par la 14th USAAF, qui reprend également une variation de l’emblème et se voit transmettre le surnom.

En 1992, peu avant le cinquantième anniversaire de la dissolution de l’escadrille, ses membres sont tous incorporés, de manière rétroactive, parmi les vétérans de l’armée de l’air américaine. En 1996, les survivants sont décorés de la Distinguished Flying Cross (pour les pilotes) ou de la Bronze Star (pour le personnel au sol).

Malgré son existence éphémère (sept mois seulement), l’escadrille des ‘Tigres volants’ a durablement marqué l’histoire de l’aviation militaire américaine, comme en témoignent les références qui y sont faites aujourd’hui encore. Ainsi, la 14th USAAF utilise toujours le tigre comme emblème, le 23rd Fighter Group conservant sur le sien l’inscription ‘Flying Tigers’.

Le terme de ‘Tigres volants’ peut donc être utilisé encore aujourd’hui pour désigner, suivant le contexte, le 23rd Fighter Group, ou la 14th USAAF dans son ensemble, bien que le surnom soit, historiquement, celui du 1st American Volunteer Group.

ÉPILOGUE

L’histoire des ‘Tigres volants’ est symbolique à bien des égards. En effet, dans l’inconscient collectif, une guerre ne peut-être menée que par des armées étatiques, même si ces  dernières doivent faire face à des guérillas plus ou moins bien organisées et soutenues par des pays tiers. L’engagement des Soviétiques et, après eux, des Américains, en soutien de la République de Chine, rappelle que l’engagement de mercenaires nationaux n’est pas l’apanage des anciens régimes, mais a perduré sous des formes diverses.

Il s’agit-là d’une solution bien commode pour engager des forces nationales tout en permettant au gouvernement de nier son implication dans un conflit donné. Ainsi, quand des Russes du groupe Wagner’ opèrent au Sahel et en Afrique centrale, le Kremlin a beau jeu de prétendre qu’il n’est pas concerné.

Même si les volontaires américains en Chine n’étaient pas des militaires comme les autres et opéraient apparemment sans grades, il n’en demeure pas moins vrai qu’ils constituaient une force aérienne d’une redoutable efficacité, capable de mettre en œuvre des modes opératoires innovants et impactant fortement les opérations aériennes nippones en Chine du Sud.

Éléments recueillis par Bernard AMRHEIN


SOURCES

VIDÉOTHÈQUE

  • The Flying Tigers | Narrated by Gary Sinise | WW2 History. Durée : 2 heures, 54 minutes et 36 secondes.
Bernard AMRHEIN
Bernard AMRHEIN
Le général (2e section, terre) Bernard AMRHEIN rejoint TDA ARMEMENTS SAS, Filiale Thales, le 2 septembre 2013, après une carrière militaire entièrement vouée à la préparation et à la conduite des opérations, puis à la capitalisation sur le retour d’expérience (RETEX). Saint-Cyrien et artilleur, il effectue tous ses temps de troupe au sein du 93e Régiment d’artillerie de montagne (RAM) de VARCES (GRENOBLE), unité dans laquelle il assume successivement les fonctions d’officier de reconnaissance, d’officier de tir, de commandant d’unité élémentaire, de chef du Bureau opérations instruction (BOI), et qu’il commande de 1999 à 2001. Son expérience de formateur se forge au contact d’une section d’élèves-officiers de l’École spéciale militaire (ESM) de Saint-Cyr de 1983 à 1985, comme instructeur à la Section manœuvre du Cours Canon de l’École d’application de l’Artillerie (EAA) de 1987 à 1990, puis comme adjoint au Directeur de la formation du Centre des hautes études militaires (CHEM) en 2004-2005. Officier breveté de la FührungsAkademie (FüAk) der Bundeswehr (HAMBURG) de 1990 à 1992 et de l’Enseignement militaire supérieur français de 1992 à 1993, il est auditeur du CHEM et de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) en 2003-2004. En opérations extérieures, il commande le 420e Détachement de soutien logistique (DSL) de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL) en 1993-1994 et assume, en 1997, les fonctions d’Assistant militaire du général (français) commandant la Division multinationale Sud-Est (DMNSE) à MOSTAR (Bosnie-Herzégovine). En 2001, il crée le Bureau G5 PLANS du Corps européen de STRASBOURG et organise la certification de cette grande unité multinationale comme Corps de réaction rapide (CRR) de l’OTAN, certification acquise en 2003. En 2003, il est auditeur du Centre des hautes études militaires (CHEM) et de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) avant d’occuper, en 2004-2005, la fonction d’adjoint au général Directeur de la formation du CHEM. Occupant de 2005 à 2009 les fonctions de Chef d’état-major interarmées (CEMIA) de l’Inspection des forces en opérations et de la défense du territoire (IFODT), entité qu’il contribue à transformer en Inspection des armées (IdA), il acquiert une connaissance approfondie de la chaîne de commandement des armées, des organismes interarmées ou à vocation interarmées (OIA/OVIA) et de toutes les unités françaises engagées sur le territoire métropolitain, outre-mer, sur les mers, dans les airs et à l’étranger. Son ultime affectation au sein du Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE), de 2009 à fin 2012, lui permet de mettre une expérience opérationnelle riche et variée au service de la communauté doctrinale nationale, OTANienne et européenne tout en favorisant la synergie entre tous les acteurs nationaux du domaine et en créant la Bibliothèque électronique en ligne (BEL). Conseiller Défense et Sécurité (CDS) auprès du Directeur commercial de la Business Line Vehicles and Tactical Systems (VTS) du groupe Thales, le G2S Bernard AMRHEIN a pour mission de réaliser l’interface entre le monde de l’entreprise, les états-majors centraux, le monde de la doctrine et les centres de formation afin d’offrir les meilleurs services aux utilisateurs.
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