samedi 22 janvier 2022

Fallait-il participer à la commémoration de Waterloo ?

Politiquement, sans aucun doute, non.

Un manque de courage politique ancien dans l’affirmation de notre passé

Cela aurait pourtant été possible si Austerlitz avait été commémorée lors de son bicentenaire en 2005… comme cela aurait dû l’être. Mais les gouvernants de cette époque en avaient décidé autrement. Ayant assisté cette semaine à une présentation de son ouvrage « Le Monde selon Chirac » où Jean-Louis Debré commente brièvement les discours de Jacques Chirac pour mieux éclairer sa pensée, je reprendrai deux de ses commentaires.

Ils expliquent le « courage politicien » de l’époque non seulement de l’ancien président de la République mais aussi de Dominique de Villepin qui avait pourtant  écrit en 2001 Les Cent-jours ou l’esprit de sacrifice : « Une nation, c’est une histoire totalement assumée pour mieux bâtir les fondements d’un « rêve d’avenir partagé », et « Mais l’histoire lorsqu’elle est utilisée à des fins nationalistes et populiste peut aussi contribuer à dresser les Français les uns contre les autres ». Ménager les uns et les autres ne peut pas construire une Nation forte. Finalement, ce fut l’abandon poli de notre patrimoine historique pour une approche opportuniste.

D’aucuns ont dit aussi que les politiques français ne commémoraient pas les batailles françaises. Or, Austerlitz n’a pas été commémorée en raison de la polémique soulevée à l’époque par Claude Ribbe (Cf. Le Figaro du 3 décembre 2005) dans un ouvrage où il considérait que Napoléon était « Le premier dictateur raciste de l’histoire », dont l’action « préfigure de manière évidente la politique d’extermination engagée contre les juifs et les Tziganes durant la seconde guerre mondiale » (Cf. Le Monde du 1er décembre 2005). Il fallait l’écrire mais il a fait reculer !

Et puis nous aimons bien les défaites qui valorisent l’esprit de sacrifice : Bazeilles, Camerone, mais aussi Trafalgar en 1805. La commémoration de cette victoire britannique en 2005 vit la participation peu pertinente du porte-avions Charles de Gaulle. Le Général a dû se retourner dans sa tombe. Et pourtant nous ne cessons de commémorer 1914-1918, 1939-1945 où de nombreuses batailles sont rappelées et donc commémorées.

De fait, je constate que l’histoire de France est acceptable dans certaines conditions imposées par l’opportunisme politique (et ce n’est sans doute pas fini). Les débats actuels sur les programmes scolaires expriment ce mal-être, cette incapacité à assumer cette histoire mais aussi à contrer les minorités qui la contestent. L’historien Patrice Gueniffey, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (Cf. Le Monde, 14 juin 2015), est net : « Pour ne fâcher personne, on épure l’histoire jusqu’à ce qu’il n’en reste que des valeurs. Alors effectivement on ne célèbre plus aucun événement, sauf ceux qui ont une portée morale qui permet de les détacher de tout contexte historique. Il en reste une histoire qui se confond avec la morale, mais qui n’est plus de l’histoire ». Nous sommes bien dans l’actualité et le mal français, cette incapacité à donner une cohésion à la Nation française et donc à susciter une ambition nationale.

Alors, Waterloo aujourd’hui ?

Ce 18 juin 1815, Waterloo est l’aboutissement de cent jours d’une reconquête morale et psychologique. La Croix a tracé à partir du 26 février 2015 ce retour de l’Empereur de l’ile d’Elbe. Ce retour pose accessoirement une réflexion sur la loyauté des armées au régime. Les troupes royalistes se débandent au fur et à mesure ou rejoignent l’Empereur dans cette aventure. Le pouvoir jugé illégitime, Louis XVIII, fuit à Gand, Napoléon reprend le pouvoir à Paris.

Ce bicentenaire se déroule sur 40 hectares (www.waterloo2015.org). 55 000 places ont déjà été vendues à comparer… aux 55 000 morts et blessés de la bataille. Très symbolique. 5000 figurants, 300 chevaux, 100 canons et 2,5 tonnes de poudre – pour un coût de 5 à 7 millions d’euros – rejoueront la bataille devant plus de 140 000 visiteurs.

Mais… « 80% des visiteurs sont persuadés que le vainqueur de la bataille de Waterloo est Napoléon », selon un sondage officieux mené sur place et rapporté par l’historien Jacques-Olivier Boudon (Cf. Le Figaro du 20 mai 2015, « Waterloo, ce tabou français »). C’est effectivement « une victoire » puisque l’Empereur, sa gloire, la gloire de ses soldats restent dans les mémoires deux siècles après.

La saga impériale reste inscrite dans les mémoires européenne et française. Austerlitz comme Waterloo font partie de l’histoire européenne et les Européens le savent, pas forcément les Français (Cf. Le Monde du 13 décembre 2005, « Plaidoyer pour les « indigènes » d’Austerlitz », par Pierre Nora). Toutes les manifestations liées à Napoléon bien souvent annuelles (Austerlitz en république Tchèque, Iéna, Auerstaedt par les Allemands en 2006, Waterloo) sont le signe tangible que Napoléon n’appartient pas qu’à la France et qu’il est entré dans l’imaginaire et le patrimoine européens, que ce soit pour ses aspects positifs ou négatifs.

Dans ce registre, n’oublions pas ceux qui sont décorés de la Légion d’honneur, qui, bien souvent, y ont aspiré, et le doivent à Napoléon. Je vous renvoie aux promotions annuelles dans les ministères, par exemple celles « proposée » par l’ex-ministre du logement Cécile Duflot pour la promotion du 14 juillet 2012 (Cf. Le Monde du 3 août 2012. Cécile Duflot a décerné la Légion d’honneur à plusieurs membres de son parti).

Enfin, il faut lire le bimestriel « Guerres et Histoire » de juin 2015 qui décortique 12 idées reçues, sinon fausses, sur Napoléon… dont la réalité des pertes. Il y est rappelé la création du corps d’armée, regroupant plusieurs divisions, qui permit les victoires de l’Empereur avant que cette innovation ne soit reprise par les autres armées. Cette revue fait enfin appel à de nombreuses illustrations qui rénovent à mon avis positivement l’imagerie militaire en exprimant la bravoure, le courage, la gloire et la fierté d’appartenance, toutes ces valeurs de dépassement de soi qui font souvent défaut aujourd’hui.

En cette veille de Waterloo, les 282 jours de Napoléon

Après 282 jours de restauration, la plus célèbre des statues de l’Empereur a retrouvé au bon moment le 2 avril 2015 sa place au-dessus de l’entrée de la cathédrale des soldats « Saint-Louis des Invalides ». Napoléon y est représenté en colonel des chasseurs à cheval de la garde, avec bicorne, redingote et, naturellement, main glissée dans le gilet (Cf. Musée de l’Armée). Le sculpteur Charles Emile Marie Seurre (1798-1858) a symbolisé cette image du Petit Caporal, proche de ses soldats. La statue a été fondue le 1er juin 1833 à l’atelier du Roule, rue Marbeuf (Paris) à partir de seize canons russes et autrichiens pris en 1805 (Cf. Lire la belle histoire de cette restauration dans Le Monde du 2 avril 2015). Dominant la cour d’honneur des Invalides, que penserait l’Empereur de la France d’aujourd’hui ?

Pour conclure, un article du Monde laissait planer le doute en avril 2015 sur une participation politique française aux commémorations de Waterloo. Le symbole aurait sans aucun doute été dommageable pour le pouvoir politique. Commémorer une défaite, une de plus, dans le contexte d’’aujourd’hui, aurait permis une exploitation politique facile avec une dimension polémique. Pour de multiples raisons, une présence officielle française n’est donc pas opportune, Waterloo morne plaine hier, France morne plaine aujourd’hui.

Cependant, à quand une gloire nouvelle qui transcende les divisions françaises ? Faudra-t-il un homme providentiel ? Est-ce encore concevable ?

François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
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