Pirates et flibustiers : L’ésotérisme du pavillon noir


Le pirate au sens étymologique est “celui qui tente la fortune sur mer” (du grec peiratès). Ce qui le différencie du “corsaire” – le marin qui mène la “guerre de course” – est le fait d’arraisonner les navires pour son propre compte, sans lettre ou approbation d’une autorité légitime. Assimilée au “brigandage sur mer”, la pirate rie place les auteurs de tels actes en position de “hors-la-loi”, de “marginaux” mis au ban de la société, même si les pirates ont constitué au cours des âges une “société” analogue au “milieu” des truands, avec ses lois, ses coutumes, ses mœurs, son langage, ses rites et… son ésotérisme, un ésotérisme “noir”, bien entendu, comme le pavillon du même nom.

Il n’est pas dans notre propos de retracer, même succinctement, l’histoire de la piraterie. Aussi loin que remontent les annales et le souvenir des peuples on trouve la Piraterie, chez les Assyriens comme chez les Grecs puis les Romains. Cicéron, avant même que Jules César ne soit prisonnier cinq semaines des pirates écumant la Méditerranée, qualifiait ceux-ci de communis hostis omnium (ennemi commun de tous). Dès le IIe millénaire avant notre ère, les “hommes blonds aux yeux bleus”, ancêtres lointains des Vikings, arrivent du Nord, envahissent la Grèce et les îles de la mer Égée, pratiquant à grande échelle le pillage maritime. Plus tard, les Achéens, peuple de la mer, s’emparent de la Crète d’où ils montent de nombreux raids de piraterie le long des côtes de la Syrie et du Liban. Le delta du Nil est déjà un “repaire” de forbans à l’époque pharaonique. Homère, dans l’Odyssée, évoque la piraterie comme un “métier noble” (lié à la guerre) pratiqué par de petits seigneurs locaux, les barons des îles, attaquant les navires marchands et ravageant les côtes lointaines, de la mer Tyrrhénienne au Pont-Euxin.

Les Hébreux ont connu les Philistins, les Égyptiens les Sardanna ou Zakals, Rome des bandes organisées menées par des chefs redoutables, basées en Crète, en Cilicie, sur les rivages rocheux et idéalement découpés de l’Illyrie. Mithridate solli­cita l’appui de la piraterie dans ses guerres. On estime à deux cents au moins le nombre de villes côtières ravagées par les “aventuriers de la mer” (dont le grand port d’Ostie) défiant la toute-puissante Rome impériale. Encore trois siècles et cette fois, c’est l’Europe entière qui se trouve menacée par les “peuples pira­tes”, qu’ils viennent du Sud, tels les “Sarrazins” ou du Nord, à savoir  Vikings ou Varègues” lancés sur leurs drakkars effilés à la conquête des villes côtières et des riches domaines de l’Écosse, de l’Angleterre, des côtes françaises de la Manche (IXe siècle). Remontant la Seine, les “Rois de la mer” ne sont arrêtés que devant Paris… On connaît la suite.

Ce qui nous intéresse, par-delà les péripéties des succès ou des échecs, est de retrouver l’esprit, le souffle, le vitalisme qui poussait de tels hom­mes, venus de pays lointains, à risquer leur vie, gui­dés par la soif du pillage, certes, mais aussi et sur­tout par l’aiguillon de l’aventure et l’idée qui lui est sous-jacente, à savoir qu’une vie d’homme ne peut être qu’une vie de guerrier, une vie dangereuse, libre, affranchie de toutes les lois ordinaires. On vient ainsi de mettre le doigt sur le ressort le plus secret, le plus puissant de l’aventure sur mer, qu’elle soit le fait de “peuples” (Scandina­ves, Barbaresques) ou de “groupes” (Pirates, For­bans, Corsaires).

Tous ces hommes sont nobles à l’origine en ce qu’ils incarnent une aristocratie guerrière : le cri des Vikings au moment du départ sur leurs drak­kars (dragons) et snekkars (serpents) était : Over svan bane ! (à travers la route des cygnes). Cette invocation est sacrée, elle fait appel aux ancêtres mythiques fondateurs de la lignée : la caste primordiale Hamsa (cygne) des rois-prêtres “étant à eux-mêmes leur propre loi” puisque unissant les fonctions guerrière et sacerdotale, et les voies métaphysiques, séparées par la suite, de l’action et de la contemplation. Déjà, cependant, le processus de décadence, inexorable en notre Âge sombre est commencé : le Kshatriya ou guerrier tend à oublier l’origine royale et spirituelle dont il tient son pouvoir. Le voile de l’obscurcissement spirituel atteint son regard et l’embrume ; il perd de vue la finalité régulatrice de son action purifiante et libératrice à l’égard des forces nocturnes, chthoniennes et chaotiques.

Privé de centre, livré à la seule volonté d’un Moi (Ego) empirique hypertrophié, le guerrier de la mer devient au mieux un aventurier prométhéen (le type en est le Corsaire), au pire un “hors-caste” luciférien ou même satanique, héros nocturne (devenu le “Pirate” par excellence) puisant son énergie “shivaïque” auprès des sombres entités gardiennes de l’or maudit, du sang versé (vampirisme) et de la mort, menant le plus souvent leurs disciples à la folie, à l’auto-destruction et à la dissolution finale personnelle dans le règne de l’infra-humain (pouvant aller jusqu’à la prise de possession de l’indi­vidualité psychique par une entité démoniaque). Toujours, pourtant, Pirates, Forbans et Flibus­tiers de toutes sortes, malgré leur déchéance, garde­ront la “nostalgie” de cet âge d’or guerrier empreint d’un idéal de noblesse et de fraternité. Au XVIIe siècle, les Flibustiers des Antilles ne prétendent-ils pas former la grande famille (avec les Boucaniers) des Frères de la Côte !

 

Le monde, la carte politique, économique et sociale ont cependant beaucoup changé depuis la “grande époque” des Vikings (VIIIe – Xe s.). Avec le plein Moyen Age, la puissance des États s’est affirmée : des armées et des flottes régulières sont nées. Depuis le XVe siècle enfin, suite à la découverte du Nouveau Monde et de ses fabuleuses richesses, la police des mers est devenue une réalité grâce aux puissantes marines militaires de Venise, de Gênes, de Pise, de Malte en Méditerranée, de l’Espagne, de la France, de l’Angleterre et de la Hollande sillonnant l’Atlantique du nord au sud, protégeant les convois marchands, consolidant les premiers empires coloniaux des deux Amériques, des Antilles, bientôt de l’Inde et des comptoirs africains. La piraterie, plusieurs siècles confinée dans la poursuite de prises médiocres et aléatoires, va para­doxalement et d’un seul coup, connaître son “âge d’or”. Cette période couvre – en gros – 200 ans (1520-1720) avec son ascension, son apogée puis son déclin.

Tout commence au XVIe siècle lorsqu’on voit se développer, favorisées par les circonstances et presque simultanément, guerre de Course et Piraterie. Pour lutter contre l’hégémonie maritime espagnole, l’Angleterre élizabéthaine – dont la flotte de guerre est encore modeste – fait appel aux aven­turiers de la mer. Le but secret, inavoué, est de “rafler” le plus possible d’or, d’argent, de riches cargaisons aux Hispano-Portugais dont les lourds galions reviennent, chargés de richesses, du Nouveau Monde. Dans cette vaste entreprise, la reine Élizabeth 1ère, très réaliste, s’adresse en priorité aux familles et aux personnes bénéficiant d’une expérience éprouvée en matière de piraterie : le clan des Killigrew en Cor­nouailles, par ex., dont plusieurs membres se voient admis jusque dans le Conseil Privé de Sa Majesté. Rebaptisés “Corsaires”, ils rendront effec­tivement de signalés services, sans que l’Amirauté se montre très scrupuleuse sur l’origine des prises…

Ces sea-dogs (chiens de mer) compteront dans leurs rangs des hommes promus à la célébrité tel Francis Drake (1545-1595) qui finit Amiral et chevalier de l’Ordre de la Jarretière. Lorsqu’il était cor­saire pour sa Reine, son “terrain de chasse” favori était la baie de Cadix, lieu de sinistre réputation chez les marins et considéré comme “maudit”. Drake y obtint d’éclatants succès, brûlant, pillant, coulant nombre de navires marchands, massacrant sans pitié les équipages infortunés. Une tradition occulte solidement établie reconnaît dans Sir Francis Drake le chef d’une mystérieuse société secrète (d’inspiration contre-initiatique) “Les Chevaliers de l’Apocalypse”, qui poursuivrait aujourd’hui encore ses sombres activités. L’écrivain Raoul de Warren évoque longuement ce cas dans un “roman” plus qu’insolite : La Bête de l’Apo­calypse (1978).

Un autre corsaire anglais de la même époque, Martin Frobisher, se conduisit en véritable pirate, sans être autrement inquiété. Il est vrai que la fron­tière est parfois bien “floue”, en tout cas difficile à délimiter entre la Caprerie (c’est ainsi qu’on désignait les corsaires dans l’ancienne France) et la vulgaire Piraterie ; témoins ces Gueux de Mer hollandais – correspondant aux Gueux de bois à terre – combattant la domination espagnole sur les Pays-Bas, considérés comme des héros et des libé­rateurs de la patrie par les Néerlandais et comme de simples bandits par les gouvernants représentant la Couronne ibérique. Simple question de “point de vue”. Quant aux Français, ils s’illustraient, toujours en ces temps très agités de la Renaissance, grâce aux escumeurs normands – plus proches des forbans que de toute autre catégorie – dont le plus connu fut Jean Ango.

“À première vue – fait observer A. Toussaint, un historien de la guerre de Course – pirates et corsaires se diffé­rencient facilement les uns des autres. Les premiers sont de vulgaires brigands, des voleurs de mer (c’est ainsi qu’on les désigne en allemand), les seconds sont des guerriers à la commission ou encore des miliciens de la mer dûment autorisés à courir sus les navires ennemis, en temps de guerre seulement, et soumis à un contrôle rigoureux. Dans la pratique, course et piraterie furent souvent mêlées. Le mot course lui-même a été d’abord employé pour désigner ce type d’opération – le corso méditerran­éen plus spécialement – que les historiens sont d’accord aujourd’hui pour qualifier de pur brigan­dage” (Histoire des Corsaires, 1978).

Au XVIIe siècle, pour ne pas demeurer en reste sur les États voisins, Louis XIV accorda des “lettres de course” aux marins de Saint-Malo et aux “Capres” de Dunkerque : Du CasseForbin (d’ori­gine provençale), Jean Bart. Parallèlement à cette course au large s’enga­geait entre la France et l’Angleterre, rivales sur mer et dans les Caraïbes ou “îles à sucre”, une course coloniale qui débuta vers 1630. Les gouverneurs des grandes et des petites Antilles reçurent dès lors l’autorisation de délivrer des lettres de marque pour pratiquer la “guerre de Course”, essentiellement contre l’Espagne.

C’était, ce faisant, ratifier en quelque sorte “l’acte de naissance” des Frères de la Côte, un ramassis composite d’aventuriers, de boucaniers (sorte de chasseurs-éleveurs pratiquant le “boucan” ou fumage des viandes et accessoirement la contre­bande) et de flibustiers liés entre eux par un pacte de “bienveillance” et sans doute le rattachement à une « société secrète » proche de la Maffia sicilienne par la loi du silence et de la solidarité qu’elle sous-entendait. Quoi qu’il en soit, les autorités locales n’avaient guère le choix et acceptèrent l’engagement massif de tels hommes au demeurant courageux et pour la plu­part bons marins.

Le gros de ces flibustiers ou pseudo-corsaires, qui ne tardèrent pas à écumer les flots pour leur propre compte, était composé pour la grande majorité d’Anglais, de Français et de Hollandais. C’est pré­cisément du Néerlandais Vrijbueter (libre faiseur de butin) que dérive le mot flibustier dans notre langue. Les Anglo-Saxons, de leur côté, préféraient leur donner le surnom de Buccaneers, encore que la Boucane, à l’origine, ait été une activité “ter­rienne” différente de la Flibuste. Il est vrai que la patrie commune de ces aventuriers de tous bords était la grande île d’Hispaniola (auj. Saint-Domingue) dont ils ne tardèrent pas à faire leur quartier général, avant de le déplacer sur un îlot plus sûr qu’ils dominaient en maîtres, la fameuse île de la Tortue. Un boucanier, Jérémie Deschamps, sei­gneur du Rosset, s’en empara et y installa ses “ban­des hirsutes” au nom de la France, s’instituant lui-même Gouverneur en 1656 par la grâce du sabre d’abordage”. Il finit plus tard à la Bastille. Les Anglais, également peu sourcilleux, donnèrent asile à leurs flibustiers sur l’île de la Jamaïque.

Les boucaniers, habitués à chasser les bœufs sau­vages au fusil, étaient si habiles au tir qu’ils pou­vaient, d’une seule balle, couper la queue d’une orange à cent vingt pas. Ils vivaient dans la brousse, couchaient par terre et n’étaient vêtus que d’une grossière casaque de cuir ou de toile, dégouttante du sang des animaux tués dont ils gobaient la moelle encore chaude, comme une friandise. Redoutable renfort pour la “Course”.

Les flibustiers n’étaient guère plus engageants, avec leur teint basané, leur barbe sale, leurs tatoua­ges et leurs anneaux passés dans les oreilles. Groupés autour d’un chef, armant le plus sou­vent une simple barque équipée de quelques canons, de tels hommes, au nombre d’une poignée, n’hési­taient pas à donner l’assaut à des vaisseaux espagnols dix fois plus gros, mieux armés et pourvus d’un équipage nombreux. Leurs lieux de rendez-vous favoris étaient les petites îles situées au sud de Cuba. Là, on se ravitaillait, on dressait la “charte-partie”, que les flibustiers appelaient la chasse-partie pré­voyant les modalités de partage du butin et quelques règles élémentaires de discipline.

Parmi cette société de forbans émergent des indi­vidualités hautes en couleur et, quelquefois, de redoutables meneurs d’hommes. On verra même sur­gir au fil des ans, à mesure que la piraterie prend de l’audace et de l’importance, des personnalités inquiétantes, voire franchement diaboliques. L’un des aventuriers les plus fameux de cette première époque est un Dieppois surnommé “Pierre le Grand”, qui sévit à partir de 1635 dans la Mer des Antilles. Avec une simple barque et un équipage de 28 hommes, il s’empara par surprise, grâce à un coup d’audace inouï – braquant son pistolet sur la tempe du Capitaine – du bâtiment vice-amiral de la flotte des galions d’Espagne, armé de 54 canons, contenant des richesses immenses. Les Espa­gnols, poussés dans la cale, se signaient en murmu­rant : “Jesus, son demonios estos !”.

Un autre forban redouté fut le Capitaine Roc, dit “le Brésilien”, d’origine hollandaise. Il marchait toujours avec un sabre nu sur le bras, et à la moindre contestation, il coupait sans hésiter un nez, une oreille ou même une tête. On dénote chez lui les signes d’une cruauté sadique dans laquelle on peut déjà reconnaître la “griffe” démoniaque. Ainsi sa haine des Espagnols était telle “qu’il a eu même la barbarie d’en embrocher plusieurs et de les faire rôtir au feu” (Oexmelin). Ce faisant, Roc renouait, le sachant ou non, avec une pratique courante chez les Indiens Caraïbes, pre­miers habitants et population indigène des Antilles (massacrée ou vendue en esclavage entre 1500 et 1600) qui pratiquaient l’anthropophagie magique à l’égard de tous leurs ennemis.

Cette imprégnation ne fit que se renforcer au XVIIe siècle lorsque les Européens se mirent à pratiquer la “traite des Noirs” achetés sur les côtes d’Afrique (Golfe de Guinée). De la magie africaine, mélangée à des pratiques chrétiennes et à des restes de chamanisme indien, naquit en Amérique Latine et aux Antilles, le terri­ble culte du Vaudou, encore pratiqué de nos jours en Haïti… et ailleurs, basse sorcellerie la plupart du temps, mais qui, entre les mains de magiciens doués d’une forte volonté, est à l’origine d’une certaine forme de la “contre-initiation”. Certains chefs pira­tes de grande envergure ont été, à n’en pas douter, “initiés” à des pratiques de magie noire visant à leur conférer magnétisme, baraka et pouvoir de domination sur les êtres et les choses.

Les plus redoutables – nous y reviendrons – parmi ces guerriers dévoyés, véritables “kshatriyas en révolte”, sont devenus des “démons incarnés”. Leurs origines comme leurs connaissances magiques restent généralement enveloppées de mystère. Ils s’efforcent toujours de dissimuler leur véritable nom. Les investigations historiques les plus fouillées ont permis d’établir avec une quasi-certitude le lieu com­mun de leur initiation : Madagascar.

Cette île, la “Grande île”, a été et demeure, en effet, mutatis mutandis, un des hauts-lieux, sinon le principal, de la magie noire dans ses applications les plus terribles : magie rouge ou magie du sang, envoûtements, nécromancie, alchimie inversée à base de manipulation de substances organiques humaines obtenues à partir des cadavres. Les sorciers malga­ches, à l’heure présente, sont encore redoutés dans le monde entier par tous ceux qui, de près ou de loin, ont acquis quelque connaissance dans le domaine occulte. Or, Madagascar fut, pendant près d’un demi-siècle (de 1675 à 1720), le principal repaire des pirates, qui obéis­saient dans leurs choix à une géographie sacrée à rebours (le “Tour des pirates” en donne une cer­taine idée) qu’il serait intéressant d’étudier dans le détail.

Mais revenons aux flibustiers. Ceux-ci, dans les premiers temps, tenaient énormément à se procurer une commission d’un gouvernement pour ne pas être traités en pirates. Ce “parchemin”, pas toujours efficace – un certain nombre furent pendus avec une cravate de chanvre -, était pour eux “une précau­tion mystique, un gri-gri” (Hubert Deschamps). Pourvu qu’on tînt le papier sacré, peu importait la nationalité du gouverneur. Si l’on ne parvenait pas à obtenir une autorisation des Anglais, on la sollici­tait des Français, et si l’on échouait partout, alors on s’en passait. Tout le monde s’accordait pour “tomber sur les Espagnols” (y compris les Portu­gais et certaines tribus d’Amérique centrale dites des Indios Bravos insoumises et anthropophages alliées occasionnellement aux flibustiers). Toujours plus nombreux, les flibustiers s’enhar­dirent jusqu’à monter de grandes expéditions sur la terre ferme. Certains de ces raids ont rendu célèbres plus d’un aventurier qui les commandaient : l’Olon­nois, Morgan, van Horn, Grammont, auxquels Oex­melin joint l’énigmatique Monbars dit “l’extermina­teur”.

François Nau (dit l’Olonnois, car natif des Sables-d’Olonne) avait acquis une certaine notoriété pour s’être emparé avec 2 canots et 20 rudes gaillards d’une frégate espagnole. Fort de ce succès, il réunit 400 hommes et 7 navires, grâce à l’appui du gouverneur français de Saint-Domingue, avec l’intention de s’emparer de Maracaïbo (actuel Venezuela), l’un des ports les plus importants de la Nouvelle-Grenade. Notons bien l’année : 1666 (ces résonances symboliques ne sont pas pour nous ras­surer puisque 666 est, dans l’Apocalypse, le “chif­fre de la Bête”. L’Olonnois s’empara nuitamment de la ville sans coup férir et mit trois jours à la pil­ler. Puis il donna l’assaut à la forteresse voisine de Gibraltar où les Espagnols s’étaient retranchés, à l’abri de fortifications qu’ils croyaient inexpugnables. Mais l’Olonnois triompha de tout. Un immense butin fut saisi par les flibustiers qui exigèrent en outre, pour déguerpir, le versement d’une forte rançon. “Mais il y avait tellement de morts – au dire des chroniqueurs – que l’air en était empuanti”. L’Olonnois tenta une autre expédition sur les côtes du Honduras. Elle lui fut fatale. Le butin étant maigre, ses compagnons l’abandonnèrent. Il échoua sur le littoral du Nicaragua où il fut fait prisonnier par les Indiens Bravos qui “le hachèrent par quartiers, le firent rôtir et le mangèrent”.

D’autres capitaines corsaires allèrent plus loin en s’emparant de Vera-Cruz, dans le Golfe du Mexique, la riche ville fondée par Cortez. Grammont fut le chef qui commanda ce “raid” audacieux. Il inves­tit la ville de nuit avec 200 flibustiers et y pénétra à l’ouverture des portes. “Le massacre ne dura qu’autant qu’on fit de résistance. En 24 heures – nous rapporte l’his­torien des pirates – tout était pillé. Les principaux prisonniers, enfermés dans la cathédrale, avec des barils de poudre tout autour, ne résistèrent pas à l’éloquence d’un prêtre que les pirates avaient fait monter en chaire et réunirent 200.000 écus. Les navi­res levèrent l’ancre, bondés d’argent, de marchandi­ses et d’esclaves” (H. Deschamps, Pirates et flibustiers, QSJ? / PUF, 1962). Monbars, “l’exterminateur”, d’origine gasconne, avait un panache aussi noir que ses cheveux et sa barbe. Il tuait autant d’Espagnols qu’il en pouvait et Oexmelin n’est pas loin de le considérer comme un “ange justicier”.

Quant à Morgan, héros du premier roman de Steinbeck, The golden Cup, il a bel et bien existé et ce fut sans doute, parmi la gent piratesque, l’une des plus grandes canailles. Élu “Amiral” par son équipage de forbans, il établit ses quartiers à la Jamaïque où il reçut une “commission” pour la Course. Il pilla Cuba puis la ville fortifiée de Porto­-Bello, obligeant – il n’avait pas de canons – religieux et nonnes à poser des échelles le long des rem­parts sous le feu de la mitraille. Après quinze jours de pillage, de viols et de meurtres, les forbans repar­tirent avec 260.000 écus. En 1670, le terrible Mor­gan, à la tête de 1.500 hommes, prit d’assaut la ville de Panama. L’expédition qui mit la cité à feu et à sang, rapporta la somme colossale de 443.000 livres. Au retour, l’incroyable Morgan mit la voile avec la plus grosse partie du butin, abandonnant ses com­pagnons de fortune. Reçu avec enthousiasme à la Jamaïque, il fut mandé à Londres qui lui réserva un accueil de grand seigneur. Le roi le fit chevalier et gouverneur de la Jamaïque. Comme Francis Drake, il était devenu un héros. Morgan mourut dans son lit et eut droit à des obsèques solennelles dans la cathédrale de Port-Royal. Malgré tout, il dut bien préférer les épices de l’enfer aux douceurs du Paradis.

L’apothéose de Morgan marque la fin de l’âge des flibustiers et le triomphe de la Piraterie sur ce qui pouvait demeurer d’entreprises corsaires. Fran­çais et Anglais entrent en conflit, à partir de 1688. La belle unanimité contre l’Espagnol prend fin. Le “centre de gravité” des forbans se déplace à la fin du XVIIe siècle pour s’implanter plus à l’est, entre Cuba et la Floride, aux Bahamas, sur l’île – déci­dément baptisée avec humour par le destin – de la Nouvelle-Providence. Le Golfe du Mexique est quelque peu délaissé au profit de l’Atlantique et de l’Océan Indien.

Le “Tour des pirates” comporte désormais l’itinéraire suivant : embarquement aux Antilles, traversée de l’Atlantique, îles du Cap-Vert, côtes du Golfe de Guinée, route du Cap, passage dans l’Océan Indien, relâche aux Comores, incursion en Mer Rouge, retour et carénage à Madagascar, pillages sur la route des Indes (îles Mascareignes), retour par le même iti­néraire qu’à l’aller, avec diversion éventuelle le long des côtes du Brésil, franchissement de la Ligne, inter­ception de la route des convois espagnols Amérique-­Europe, voyage final en longeant les côtes de la Virginie jusqu’à New York, surnommée la “capitale des pirates”.

C’est “bien le diable” si, au cours de ce long et aventureux périple, les navires arborant le pavil­lon noir ne tombent pas sur des prises fructueuses et de bon aloi. Ce Pavillon noir, d’ailleurs, d’où vient-il ? Comme pour beaucoup de symboles, son origine est inconnue. Invention ou redécouverte par un pirate imaginatif ? Archétype macabre surgi de l’inconscient collectif ? La première explication n’exclut pas la seconde et il est possible que la tête de mort aux tibias croisés d’argent sur fond de sable ait été l’emblème d’origine, soudain hissé sur le pavois, de la société secrète des Frères de la Côte dès le début du XVIIe siècle. Les flibustiers, en tout cas, ne l’utilisaient pas à bord et préféraient arborer tel ou tel pavillon de fan­taisie ou de complaisance, afin de mieux tromper l’ennemi. Les pirates eux-mêmes semblent n’en avoir pas fait usage avant les années 1680. On leur con­naît également dès avant cette date un autre pavil­lon hissé au grand mât ou à celui d’artimon, tout entier rouge, couleur de sang. Il signifie “pas de quartier” et fait trembler les équipages des navires marchands.

Le pavillon noir inspira très vite une terreur sans égale. Sa seule apparition paralysait bien souvent toute velléité de défense et amenait flûtes hollandai­ses ventrues et vaisseaux espagnols lourdement char­gés à se rendre sans combat. Cet emblème, qui deviendra avec une belle continuité logique le drapeau des anarchistes, c’est-à-dire des sectateurs du néant (le Nihilisme), symbolise aussi bien la mort qui attend les pirates à tout ins­tant (au combat, dans une rixe ou au bout d’une corde) que celle des équipages victimes des forbans. Il y a autre chose dans cet emblème macabre qui signifie le néant de toute chose et jette comme un cri de révolte désespérée à la face du monde. Ce n’est pas pour rien que les Espagnols surnommaient les pirates les Desesperados. Ce rictus sinistre de la tête de mort évoque les danses macabres du Moyen Age obsédé par le Diable, tandis que les tibias croisés font penser à une gigue d’outre­tombe. La soif du néant, de la mort définitive en tant qu’instillation minérale du fluide vital est l’apa­nage de l’esprit démoniaque, lequel, pour mettre fin aux souffrances qui le torturent, est disposé à entraî­ner l’univers entier dans sa chute vertigineuse. Chez les pirates existe ce goût de la “Course à l’abîme”, présent au cœur de tout homme, mais généralement inhibé par la pression sociale et l’auto­censure morale.

Dans son rêve insensé de renversement (nietzs­chéen avant la lettre) de l’ordre des valeurs établies – en soi compréhensible – le forban-hors-­la-loi, qui reste un guerrier dans l’âme, mais un guer­rier déchu de sa dignité royale, n’est plus que l’agent conscient ou involontaire de l’esprit de des­truction, il est le glaive de l’ange exterminateur venu mettre à mort ce qui est condamné ou caduc pour avoir désobéi à la grande loi de vie universelle. En accomplissant le dessein de la Providence, dont il est le bras séculier, le pirate, homme shivaïque, accomplit en même temps son propre anéantissement et rejoint sa victime dans la mort. L’or, le sexe, le sang : prison infernale pour celui qui ne voit pas plus loin que la muraille cosmique, enfermé dans son pro­pre ego.

Ainsi le Jolly Rogers (autre nom du pavillon pirate), qui peut être mis analogiquement en corres­pondance avec l’œuvre au noir et la Lune dans son aspect maléfique est bien le signe caractéristique de l’Âge de Kali, la déesse de la mort. Il est inté­ressant de se pencher, à cet égard, sur les « variantes » du pavillon de terreur utilisées par tel ou tel pirate en renom. Christoph Moody avait adopté comme symbole, sur fond rouge, un bras armé d’un poignard (blanc) accompagné d’un sablier ailé d’or (le temps qui s’écoule), d’une tête de mort aux tibias croisés (d’or également). C’est le seul grand forban à rejeter le traditionnel “champ de sable” (noir). Mais peut-être avait-il, pour le faire, des raisons con­nues de lui seul. Blackbeard, lui, se contentait, sur fond noir, d’un squelette grimaçant et cornu (blanc) armé d’une lance dans la main gauche et d’un sablier dans la dextre ; de la pointe de son arme, la mort désignait un cœur posé (rouge) et trois points de la même couleur for­mant un triangle. Edward Low, de son côté, avait opté pour un squelette rouge sur fond noir. Partisan du Moi absolu, chaque chef pirate aurait pu reprendre à son compte la devise de Stirner : “J’ai fondé ma cause sur rien”.

Quant à la description de la vie des forbans, contentons-nous, à titre évocatoire, de citer un excel­lent historien de la piraterie, Douglas Botting :

Les pirates – écrit-il – vivent dans un univers de démesure, et des scènes de leur vie se succèdent à un rythme effréné : la proue du sloop du lieute­nant Robert Maynard fend les eaux territoriales américaines en direction de la Virginie et la tête décapi­tée de Blackbeard se balance à son beaupré ; guet­tant sa proie à l’embouchure de la mer Rouge, dans la fournaise de sa cabine, le capitaine Kidd, vaincu par le remords et le doute, sombre progressivement dans la folie ; Henry Every regagne le Devon, ni vu ni connu, avec un sac rempli de diamants ; les fli­bustiers des Bahamas réconfortent leur ennemi Woodes Rogers, en l’accompagnant de la plage au fort ; le corps du dernier grand pirate, le capitaine Bar­tholomew Roberts, paré de ses plus beaux atours, culotte et manteau écarlate brodés, est jeté par-dessus bord ; puis, se succèdent des images de canons fumants, de navires en flammes, de jurons et de rires d’ivrognes, de cliquetis de dés sur un pont, des hur­lements de la tempête dans le gréement au cri de l’homme du nid-de-pie : ‘Une voile ! Une voile à l’horizon’ ; la charpente du bateau tremble sous le coup d’abordage ; les blessés gémissent, des débris d’os et de cervelle jonchent les dalots du pont ; les monnaies sonnent : doublons d’or, moïdores, pièces de huit ; une fille se balance dans un hamac sous la chaleur de midi à l’île du Diable ou dans la moi­teur d’une longue nuit guinéenne ; et souvent, pour finir, le nœud du chanvre se resserre autour d’un cou tané par le soleil” (Pirates et flibustiers, 1978).

Ce qui caractérise également les pirates, et qui signe la plupart de leurs actes, c’est le goût de la parodie : simulacres de procès envers leurs victimes ou, comme passe-temps, entre flibustiers ; langage ordurier émaillé de jurons et d’insultes, de préférence sacrilèges, comportant à tout instant des invocations du Diable et de l’Enfer (ceci constituant tout à la fois un défi et un jeu) ; prise à contre-pied (volon­taire ou inconsciente) des règles de la vie religieuse : au jeûne ascétique, les forbans opposaient la bam­boche, l’ivrognerie bestiale et la goinfrerie (leur mets favori était le salmigondis, plat composé de 7 viandes différentes, de poisson, de fruits, de légu­mes et d’épices, le tout mijoté dans un chaudron et arrosé de bière et de rhum), à la continence sexuelle la débauche et la luxure, à la prière l’impiété.

La cruauté et le sadisme étaient monnaie cou­rante : en plus du supplice de la planche (exécution des prisonniers jetés à l’eau les mains liées), les pirates s’amusaient à faire combattre leurs prisonniers entre eux (« cheval-pirate » tel qu’on peut le voir dans le film de Roman Polanski, Pirates) en choisissant de préférence moines et religieux, leur fai­sant arpenter le pont en les piquant au passage de leur sabre, leur cousant parfois les lèvres avec du fil à voile quand ils les jugeaient trop “bavards”. Un autre “amusement favori” des forbans consistait à bourrer d’étoupe la bouche d’un homme et à y met­tre le feu. Affranchi de toute règle morale, souvent déséquilibré psychique, tout pirate s’estimait en droit de mettre en pratique n’importe quelle pensée qui lui traversait l’esprit, qu’elle fut sadique ou plus ou moins folle.

La figure la plus noire de toute l’histoire de la piraterie est sans conteste le célèbre Blackbeard qui inspirait la terreur à tous, y compris à ses hommes. Le capitaine Barbe-Noire sévissait au début du XVIIIe siècle et son nom était connu de Madagas­car au Mexique. S’appelait-il Edward Teach, comme on l’a cru longtemps ? Un voile épais enveloppe sa vie. Les rapports officiels le nomment tantôt Teach, Tatch ou Tash. Peut-être s’agissait-il de pseudony­mes. D’après Defoe, il se serait nommé en réalité Edward Drummond et serait né à Bristol. Il semble qu’il ait été initié sur un navire de corsaires aux Antilles pendant la guerre de Succession d’Espagne. Quand celle-ci s’acheva, en 1713, il passa à la pira­terie. Il s’imposa rapidement par sa taille, sa bruta­lité, sa férocité, comme un chef. Il se fait dès lors appeler Teach, établissant son quartier général à New-Providence. L’élément capital du mythe de Teach était sa barbe. “Cette barbe, écrivait Defoe, comme un effroyable météore, lui couvrait le visage entier, et épouvanta l’Amérique plus que comète qui ait jamais traversé le ciel.” Lui-même se vantait d’être un “démon de l’enfer” et ses équipages en étaient convaincus. Toujours vêtu de noir, la cartou­chière bardée de pistolets, il passait à l’abordage, pour se rendre plus effrayant, avec des mèches allumées sous son chapeau, nouées autour des boucles de sa coiffure. D’une vitalité surhumaine, il passait pour avoir signé “un pacte avec Satan”, qu’il invo­quait d’ailleurs dans cesse dans des espèces de priè­res à rebours. Sa fin, que l’on peut rapprocher de celle de Raspoutine, présente des aspects “paranor­maux”. Voici dans quelles circonstances il trouva la mort, le 17 novembre 1718 :

Excédé par les pillages et déprédations causées au trafic maritime avec les colonies américaines, le gou­vernement de Sa Majesté chargea un jeune et hardi lieutenant de la Royal Navy, Robert Maynard, d’en finir avec la “terreur des mers“. Ayant pris en chasse l’Adventure, navire de Blackbeard, avec 2 sloops de guerre, Maynard réussit à rejoindre son adversaire qui l’attendait tranquillement. Blackbeard, qui avait passé la nuit à boire, l’ayant aperçu, bondit sur le pont un verre de liqueur dans la main puis, l’ayant vidé d’un trait, il lança au lieutenant un défi, ne lui promettant aucun quartier et jurant “que le Diable l’emportât” s’il ne tenait parole. Puis le pirate donna l’ordre d’abordage après un échange meurtrier de bordées en plein bois, tirées à bout portant. C’était une ruse de Maynard qui avait caché la plupart de ses hommes à l’abri des ponts inférieurs. Aussitôt les forbans montés à bord, les gens armés du sloop firent irruption à l’air libre.

Il s’en suivit une mêlée confuse et générale. Reconnu aussitôt, Teach, qui avait perdu son invraisemblable baraka, reçut une décharge de pistolet en pleine poitrine ; mais la balle, pourtant grosse, semblait n’avoir pas eu d’effet. Hurlant des imprécations et fou de rage, Blackbeard, confronté à Maynard en combat singulier, balança son sabre, coupant en deux comme un jouet celui de l’officier, laissé sans défense. Exultant, Teach allait abattre son arme pour lui donner le coup de grâce quand l’un des hommes de Maynard lui taillada la gorge. Malgré cela, le géant continua à combattre, vomissant des impréca­tions contre le Ciel tandis que son sang jaillissait à flots. Les autres matelots tiraient sur lui, sans par­venir à abattre cet homme, habité par une force surhumaine ; Blackbeard saisit un de ses pistolets, l’arma et le pointa sur son rival. “Puis, lentement, comme un taureau dans l’arène, il vacilla et tomba sur le pont. C’était la fin.” (ibid.). À l’examen du corps, on ne trouva pas moins de 25 blessures, dont 5 provoquées par des balles restées logées dans son corps. Maynard fit cou­per la tête de Blackbeard et le sinistre trophée se balança au beaupré, comme une horrible “figure de proue”, jusqu’au retour triomphal de l’expédition en Virginie. La mort de Blackbeard marque pratiquement la fin de la piraterie. On n’assiste plus guère, après 1719, qu’à des actions sporadiques pendant tout au plus 5 ou 6 ans.

Le dernier grand procès de piraterie eut lieu dans un fort anglais des côtes de Guinée, en 1722. Plus de 50 pirates, tous appartenant à la bande de Bartholomew Roberts, furent pendus, d’autres con­damnés aux travaux forcés, les plus repentants graciés. Roberts, de noble famille, était passé à la pira­terie en 1719. Pistol-Proof (aussi bon guerrier que marin), il écuma surtout les côtes d’Afrique équatoriale et un peu l’Océan Indien. Personnage raffiné, il ne buvait que du thé, portant gilet, pan­talon rouge écarlate, plume rouge à son tricorne, autour du cou une chaîne d’or avec une croix de dia­mants, deux paires de pistolets à l’extrémité d’une écharpe de soie qu’il portait sur les épaules, une épée au côté.

Ses hommes s’étant conduits, lors de plusieurs abordages, comme “des furies de l’enfer”, alertè­rent par leur conduite les autorités de la Compagnie anglaise de Guinée. Un traquenard fut tendu aux pirates, où ils tombèrent et tout ce “beau monde” se retrouva parqué dans des geôles souterraines creu­sées sous un fort de la côte où l’on retenait habi­tuellement les esclaves destinés à être vendus en Amé­rique. L’un des pirates prisonniers, du nom de Sut­ton, embarqué sur le Royal Fortune, ne suppor­tait pas que l’on invoquât le nom de Dieu en sa pré­sence. Il apostropha ainsi son compagnon de fers qui récitait ses prières :

 “Que prétendez-vous gagner par toutes vos prières ?”

– “Le Ciel”, répondit l’autre.

– “Le Ciel ! s’écria Sutton. Insensé que vous êtes. Avez-vous jamais ouï dire qu’un pirate soit entré au Ciel ? Pour moi, ajouta-t-il, je veux être dans l’Enfer ; on y est bien plus agréablement et dès que j’y arriverai, je saluerai Roberts de 13 coups”

Ces derniers propos valent conclusion. Dans sa dernière phase, la piraterie s’est encore éloignée davantage de ses premières (“primordiales”) origi­nes. Associée aux Vashyas (commerçants et marchands peu scrupuleux acceptant d’écouler le butin), elle n’est plus qu’une entreprise de pur brigandage maritime (recrutée dans un lumpenproletariat des ports) et s’achève par le cri de désespoir (teinté d’ironie) d’un pirate se confiant, en 1720, au capi­taine du Samuel : “Si nous sommes vaincus ou surpris, nous mettrons le feu aux poudres et nous irons gaiement et en bonne compagnie aux enfers”

Michel ANGEBERT

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