Le militaire et la société (Dossier 25 du G2S – Mars 2020)


Tenter de donner une réponse objective et simple à la question de la place des militaires dans la société est un exercice délicat. Car cette question est biaisée…

Le premier biais est celui du sens à donner au mot « place ». Les uns voudront lui substituer celui de rôle ; d’autres seront tentés de raisonner en termes d’influence. Mais très vite des concepts comme l’image, la confiance accordée ou la reconnaissance viendront teinter la réflexion d’attentes plus diverses.

C’est, plus globalement, le témoignage d’une certaine forme de considération qui est en cause : celle accordée par une société qui devient de jour en jour plus sensible au fait que l’institution militaire est au service du bien commun, jusqu’au sacrifice s’il le faut ; ce qui tranche singulièrement avec la montée de l’individualisme ou du consumérisme…

La place ?… Elle est le reflet de sensibilités différentes selon les perceptions. Mais elle constitue également un piège potentiel dans notre débat ; car on peut bénéficier d’une très bonne image et se retrouver marginalisé dans les processus décisionnels et dans la réflexion stratégique de la Nation… Et suivant l’angle d’attaque de la question posée, la réponse apportée sera plus ou moins positive.

Le second biais est d’origine plus catégorielle : un officier ou un sous-officier pourront raisonner leur place en termes de pouvoir exercé, de responsabilités confiées ; alors qu’un militaire du rang la verra davantage liée à son statut professionnel, à son niveau de rémunération…

La place à tenir c’est celle qu’on souhaite avoir dans la vie de la cité, dans une association, dans un club sportif, dans un conseil de classe, dans un syndicat de copropriété ou dans sa paroisse. Les militaires sont très dissemblables dès lors qu’ils quittent leur sphère professionnelle ; et il n’est pas anormal que la place qu’ils souhaitent prendre dans le monde civil soit marquée par cette diversité, en fonction de leurs aspirations. On ne peut donc traiter cette question sous le seul prisme de l’officier général terrien sous peine d’être très réducteur…

Un troisième biais concerne la perception, ou la signification donnée au mot société. Doit-on opposer société civile et société militaire ? S’il s’agit de considérer la société dans son ensemble, faut-il penser que le militaire puisse réellement y tenir une place à part ? En fait, de quoi veut-on traiter ? De la place des militaires dans les élites du pays, de leur rang dans la fonction publique, de leur influence auprès des médias, de leurs relations avec le monde éducatif ?

Car « la société » c’est un peu tout cela : le public et le privé, le monde de l’entreprise et le monde du bénévolat, la vie politique et la sphère familiale. La société, c’est l’école, la mairie, l’église, le club de rugby et le bar de mon village ! La société, ce sont en fait tous les espaces des relations que l’on peut entretenir à l’extérieur de l’institution militaire. C’est donc également une notion d’une extrême diversité…

Le dernier biais est celui de l’affectif. Il s’exprime avec plus ou moins de force selon les générations, ou en fonction de l’intégration du militaire dans son environnement de garnison, mais il reste toujours présent. Dans ces questions de place ou de rôle, le militaire est toujours tenté de mettre du sentiment : Est-ce qu’on me connaît ? Est-ce qu’on me comprend ? Et, surtout, est-ce qu’on m’aime ?

Les interrogations sont forcément réductrices ; elles portent en elles des effets potentiellement négatifs… Car elles induisent l’acceptation d’une certaine marginalisation : on me laisse à l’écart des affaires de la cité, on me tient à distance des cercles de décision, on me consulte rarement, on suspecte ma fidélité républicaine ou ma loyauté, on me dénie toute forme de participation au débat public, on m’oppose le devoir de réserve lorsque je m’exprime… mais mes concitoyens m’aiment ! En tant que soldat, je leur inspire respect et confiance. Et cela suffit à mon bonheur !

C’est la fameuse réplique si simpliste de Rambo en conclusion du film du même nom : « Ce que je veux, ce que tous les vétérans veulent, c’est que notre pays nous aime autant que nous, nous l’aimons ! »

Finalement, ce dossier pourrait prendre autant de titres qu’il existe de sensibilités au sein de notre communauté :

  • L’officier général et les élites de la Nation.
  • Le militaire et la ville.
  • Le soldat et le monde associatif.
  • Les liens avec le monde éducatif.
  • L’officier, le politique et le diplomate.
  • Le guerrier et les médias.
  • L’image des armées dans l’opinion publique.
  • L’engagement armé dans le cœur des Français…

Le choix des textes retenus par le G2S se devait d’être le reflet de ces différences d’appréciation. Sans prétendre à l’exhaustivité, il se veut la traduction des multiples manières d’aborder cette question existentielle pour le militaire, celle de sa place dans la société.

Car elle est au fond celle de sa raison d’être : comment s’ériger en défenseur intransigeant de son pays, en protecteur de ses concitoyens, en garant de liberté et de démocratie, au profit d’une communauté au sein de laquelle on n’aurait pas su trouver sa place ?

Bonne lecture.

GCA (2S) Alain BOUQUIN

Président du G2S

 
Print Friendly, PDF & Email
Previous HISTOIRE : Chronique culturelle du 20 mars
Next HISTOIRE : Chronique culturelle du 22 mars

No Comment

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.