Une Russie combattant le “révisionnisme historique occidental”


Après son report en raison du virus chinois Covid-19, la Russie commémorait ce 24 juin, sous un soleil éclatant les 75 ans de la victoire de 1945 et de la fin de la grande guerre patriotique. La nouvelle date a été choisie pour son symbole “historique : 75 ans auparavant, les troupes soviétiques victorieuses défilaient sur cette même place Rouge et jetaient à terre les drapeaux pris à l’ennemi nazi. Le discours de Vladimir Poutine et les différents défilés militaires dans toute la Russie ou là où les forces armées russes sont déployées comme en Syrie (Cf. RT), ont été les points forts de cette démonstration de la puissance militaire russe revendiquée.

Que retirer du discours de Vladimir Poutine ?

Dans son discours précédant le défilé militaire, Vladimir Poutine, entouré d’anciens combattants, a rejeté ce qu’il considère comme « un révisionnisme historique occidental ». L’importance donnée par l’Occident au débarquement du 6 juin 1944 en Normandie relativiserait les sacrifices du Front de l’Est, sans que Poutine n’ignore l’importance de cette opération. Le sacrifice des 26 millions de Soviétiques, en grande partie russes, n’est pas honoré comme il le faudrait par l’Occident. Ce discours a donc réaffirmé que la « grande guerre patriotique » et la victoire sur l’Allemagne nazie étaient des événements de référence du Kremlin et l’Occident ne devrait pas oublier ces faits historiques.

Il n’en reste pas moins que le président russe a réitéré un message pacifique malgré l’absence pour raison de Covid-19 des dirigeants occidentaux prévus initialement le 9 mai. Cela a affaibli la portée envisagée de ce message dans la stratégie d’influence de la Russie (Cf. Mes commentaires sur RT lors du JT de 13h00 du 24 juin 2020).

Cependant, cette accusation de « révisionnisme historique occidental » a été préalablement développé le 18 juin 2020 (cela ne s’invente pas) par Vladimir Poutine dans la revue très conservatrice américaine National Interest (Cf. National Interest et traduction en français). Sous la forme d’un long article, V. Poutine écrit presqu’un cours d’histoire sur la seconde guerre mondiale et explique la position de l’ex-Urss dans ce conflit. Il conclut surtout par un appel aux cinq vainqueurs de 1945, membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, pour faire face ensemble à l’avenir incertain du monde.

Certes l’effort soviétique a été déterminant dans la victoire sur le nazisme. Cependant, quelques points méritent d’être précisés:

  • Dans sa dimension géopolitique d’hier et d’aujourd’hui, l’influence de l’accord Molotov-Ribbentrop de 1939 qui permettait le dépeçage de la Pologne est minorée dans le discours russe. Dans le contexte actuel du conflit mémoriel russo-polonais, la Pologne est accusée par V. Poutine d’avoir contribué au déclenchement de la guerre et d’avoir envisagé de bénéficier du dépeçage de la Tchécoslovaquie en accord avec l’Allemagne nazie. C’est surtout une réponse à cette résolution du parlement européen du 19 septembre 2019 condamnant cet accord du passé tout en mettant sur le même pied communisme et fascisme (Cf. Résolution sur l’importance de la mémoire européenne pour l’avenir de l’Europe). En effet, le parlement prenait acte de la décision en août 2019 par la Douma de rejeter la responsabilité passée de la signature de l’accord Molotov-Ribbentrop malgré une décision précédente du 24 décembre 1989 et surtout de promouvoir « une théorie selon laquelle la Pologne, les États baltes et l’Europe de l’Ouest sont en réalité les véritables instigateurs de la Seconde Guerre mondiale »;
  •  En politique intérieure, la grande purge soviétique de 1937 menée par Staline est passée sous silence. Pourtant, elle a décapité l’Armée rouge notamment en éliminant le 12 juin 1937 le Maréchal Toukhatchevski, l’un des meilleurs stratèges soviétiques (Cf. Valeurs actuelles).
  • Militairement, l’armée soviétique n’était pas prête le 22 juin 1941 à résister à l’armée allemande. Elle subit défaite sur défaite jusqu’aux victoires chèrement acquises de Stalingrad (février 1943) puis lors de l’immense bataille de chars de Koursk (5 juillet au 23 août 1943). Vaincre était la seule option pour permettre à l’Etat soviétique de survivre.
  • Enfin comprendre la dimension stratégique de l’implication des alliés est fondamental. Acheminer des centaines de milliers d’hommes équipés en Europe impliquait pour les États-Unis la sécurisation des voies maritimes de l’Atlantique, le contrôle de la Méditerranée, la destruction des forces allemandes en Afrique du Nord, et combattre le Japon dans le Pacifique à partir du 7 décembre 1941. Le débarquement amphibie du 6 juin 1944 ne pouvait avoir une chance de succès sans un affaiblissement des forces allemandes à l’ouest. V. Poutine le reconnaît implicitement et rappelle l’importante aide américaine en matériels militaires pour que l’URSS puisse résister à l’Allemagne. Par ailleurs, quand on prend en considération la difficulté aujourd’hui de projeter par mer quelques milliers d’hommes, comment ne pas comprendre cet impératif stratégique ? Manœuvrer sur terre est plus aisé surtout sur son territoire avec la mobilisation patriotique inhérente à l’esprit russe.

Un défilé militaire montrant une Russie forte mais non agressive

Il n’en reste pas moins que le discours de Vladimir Poutine était accompagné d’une démonstration de force avec ce défilé essentiellement militaire. Certes comme l’écrit dans sa version imprimée (le titre en ligne est curieusement différent), un journaliste du Monde, plutôt critique, « Poutine met en scène la victoire de la Russie sur le nazisme » (Cf. Le Monde du 26 juin 2020).

Tout défilé militaire n’est pas que célébration de fête nationale, d’honneurs rendus aux armées et devoir de mémoire avec le respect dû aux anciens combattants. Il est aussi le symbole de la puissance d’un Etat qui présente d’abord une image martiale, les équipements les plus modernes mais aussi les alliances ici représentées par 13 détachements militaires d’Etats amis. En l’occurrence, outre des délégations de la CEI, ont défilé des détachements à pied des armées chinoise et indienne malgré les affrontements terrestres récents certes limités, tout un symbole face à l’Occident dans la géopolitique mouvante d’aujourd’hui (Cf. Revoir le cérémonial militaire, le discours et le défilé, commenté en français).

En outre, tout est symbole dans un défilé : Serguëi Choïgou, ministre de la défense, civil en uniforme (général d’armée par équivalence puisqu’il n’est pas militaire) se signant religieusement – une nouvelle cathédrale des forces armées a été consacrée le 14 juin 2020 (Cf. RT) – avant de se faire présenter dans un cérémonial rigoureux et strict les troupes qui clament les « hourrah, hourrah, hourrah » traditionnels, des soldats jeunes dans une armée de conscription qui défile virilement avec un air avenant, souriants manifestement suite à des consignes (mais pourquoi pas), ces cosaques et ces partisans en tenue de combat de 1945 défilant derrière les drapeaux communistes des forces armées de l’époque. Rappelons aussi le budget de la défense russe s’élève à environ 60 milliards d’euros (Etats-Unis, 650 milliards d’euros, Chine 165 milliards d’euros, France 37,5 milliards d’euros hors pensions).

Des équipements modernes

Les équipements présentés étaient tout aussi significatifs. Plus de deux cents matériels étaient présentés à Moscou, aussi bien à caractère historique comme un escadron de chars T34 que moderne avec ces impressionnants obusiers automoteurs, ces véhicules à roues lance-flammes dit « lourds » Tos 2, les chars T-90M et Armata. Celui-ci développé au début des années 2010 est le premier char de bataille véritablement conçu par les industriels russes depuis la chute de l’URSS. Il est testé en Syrie. Le principal atout de ce char de 55 tonnes réside dans son blindage très efficace. Le T-14 Armata est doté d’un canon de 125 millimètres. Sa tourelle plate ne comprend pas de membre d’équipage.

De nombreux systèmes de missiles ont défilé sans que les missiles hypersoniques Avangard annoncés en décembre 2019 ne soient présentés : missiles sol-sol comme les missiles Iskander de portée de moins de 500 km, les missiles intercontinentaux YARS RS-24 « mirvés » (à têtes nucléaires multiples). Le défilé aérien de 75 avions et hélicoptères a clôturé ce défilé.

Le sens de ce défilé de la victoire

Ce 24 juin montre la complexité de l’identité russe qui ne rejette finalement aucune partie de son histoire même si des oublis sont constatés. Histoire russe et Union soviétique ; Eglise orthodoxe, patriotisme proche du nationalisme et communisme qui condamnait ce même patriotisme et la religion. Alors, mariage de la carpe et du lapin ? Je ne le pense pas. Il faut être capable d’assumer son passé, certes en respectant les faits historiques, sans que cela n’entrave le présent et la préparation de l’avenir. Une leçon pour la France d’aujourd’hui ? Sans aucun doute, alors qu’elle se débat maladroitement et sans grande fermeté avec son histoire qu’elle soit glorieuse ou pas.

Quant aux relations entre la France et la Russie, Maurice Leroy, ancien député français et aujourd’hui directeur adjoint du grand Moscou intervenant sur RT ce 24 juin rappelait que nos entreprises étaient les premières victimes de l’embargo en cours. Au dernier salon international à Moscou, les Etats-Unis étaient le second exposant en nombre de stands. Cherchons l’erreur. Il est temps de revoir un embargo économique contre la Russie qui n’a pas beaucoup de sens. La Crimée restera russe.

De fait, à la veille d’une modification de la Constitution (« respect de la mémoire de nos ancêtres qui nous ont transmis leurs idéaux et la foi en Dieu », définition de la famille comme l’union d’un homme et d’une femme, protection de la « vérité historique », « enfants comme priorité de la politique » russe, interdiction de la double nationalité pour les fonctionnaires, une langue russe « constitutive de l’État ».…), la Russie par la voix de V. Poutine revendique d’une part une meilleure considération de la part des occidentaux, d’autre part une reconstruction interne face à tous les grands défis intérieurs qui menacent son avenir.

Quant aux forces armées, elles ont été modernisées notamment après les guerres menées en Tchétchénie. Elles ont adapté leurs modes d’action pour les rendre acceptables dans le contexte de la guerre notamment informationnelle. Cela signifie certes appliquer la force militaire avec détermination mais aussi déployer des forces médiatrices comme en Syrie, des « contractors » comme le groupe privé Wagner en Libye, s’équiper en matériels modernes et de haute technologie, engager des forces militaires efficaces avec de faibles effectifs, affirmer un rôle protecteur des populations avec des assistances humanitaires citées pour plusieurs unités lors de ce défilé, enfin et surtout développer une stratégie d’influence avec un zeste de propagande afin de donner à la Russie une image amenant le respect qu’elle pense devoir mériter, que ce soit aux yeux du monde ou aux yeux des Russes eux-mêmes.

Pour conclure

Des textes importants ont été publiés qui doivent être lus pour approfondir notre compréhension des tensions entre la Russie et l’Occident : la résolution du parlement européen du 19 septembre 2019 mais aussi l’article de V. Poutine du 18 juin 2020 dans National Interest.

Je retiendrai pour ma part ces propos de V. Poutine dans ce dernier média. Beaucoup devraient se retrouver : « L’abnégation, le patriotisme, l’amour du foyer, de la famille et de la Patrie, ces valeurs restent aujourd’hui encore fondamentales et décisives pour la société russe. Ce sont elles qui assurent dans une grande mesure la souveraineté de notre pays. »

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