1915 : invention du mortier d’infanterie français


Après la Bataille de la Marne, début septembre 1914, Allemands et Alliés s’engagent dans « la Course à la mer », puis entreprennent des travaux d’enfouissement sur l’ensemble de la ligne de front. Les réseaux défensifs devenant toujours plus infranchissables, la guerre s’immobilise dans la boue des tranchées. Confrontés à une forme de combat inédite, les adversaires en sont réduits à improviser et à se doter de lanceurs capables d’effectuer des tirs courbes à faible portée pour frapper l’ennemi au fond de ses retranchements, voire pour détruire ses fortifications.

Alors que d’antiques armes de siège sont remises en service, l’artillerie adopte de nouveaux mortiers du type « crapouillot ». Relativement lourdes et peu mobiles, ces armes sont peu adaptées à l’appui des troupes d’infanterie progressant dans les boyaux. Des armes plus légères sont donc bricolées à la hâte. Mobilisé dès le début du conflit au sein du 154e Régiment d’Infanterie de Nancy, l’unité dans laquelle il a effectué son service au début du siècle, Edgar Brandt prend rapidement conscience de ces lacunes. Né à Paris le 24 décembre 1880, ce fils de métallier a poursuivi des études à l’École professionnelle de Vierzon, avec son frère Jules. Après son service militaire, il s’est établi à Paris comme joaillier, puis a ouvert un atelier de ferronnerie d’art fournissant une clientèle aisée.

Genèse d’une arme nouvelle

En 1915, pendant ses phases de repos, Brandt ébauche les croquis d’une arme inédite : il s’agit d’un obusier pneumatique portable de 60 mm, à tir courbe et à culasse pivotante, reposant sur un affût tripode de mitrailleuse Hotchkiss Modèle 1914. Encouragé par son commandant de bataillon, Brandt met à profit des permissions parisiennes pour réaliser, aux Buttes Chaumont, et avec son ami le cinéaste Léon Gaumont, un prototype qu’il présente bientôt aux autorités militaires. Enthousiasmé par la simplicité, la robustesse et la légèreté de cette nouvelle arme, l’état-major renvoie Brandt dans son atelier comme « affecté spécial » avec pour mission d’honorer, avec son frère Jules, une commande de 500 pièces de type A – Modèle 1915, rapidement livrées aux unités du front, où elles font merveille.

D’une longueur de 1,30 m, le canon à âme lisse est intégré dans un réservoir tubulaire sur la moitié de sa longueur environ. Après chargement de la munition par une culasse fixe, on remplit de gaz ou d’air le réservoir jusqu’à atteindre la pression correspondant à la hausse voulue. Lorsque le tir est déclenché, le gaz sous pression passe brutalement du réservoir dans le tube, propulsant ainsi l’obus sur sa trajectoire. L’innovation réside dans le mode de propulsion pneumatique, qui permet, sans détonation, ni lueur, ni fumée, de tirer un petit obus de la taille d’une grosse grenade jusqu’à 400 m environ, portée idéalement adaptée à l’appui des fantassins dans les tranchées. Ce concept permet la mise en œuvre de munitions allégées ne nécessitant ni douille, ni apport de charges propulsives.

Obusier pneumatique de tranchée Brandt 60 mm, modèle 1916.

Des innovations techniques successives

Fort de ces premiers succès, Brandt n’a de cesse d’améliorer son invention. Il propose cette fois-ci une pièce d’un seul tenant, ne mesurant plus qu’un mètre et ne pesant que 17 kilos au lieu de 22, ce qui autorise le transport à dos d’un seul servant. Comme son prédécesseur, le type B – modèle 1916 se présente sous la forme d’un canon-réservoir, mais repose désormais sur une base compacte en fonte d’aluminium forgée comportant des ergots servant de bêches d’affût, un niveau permettant d’ajuster la mise en batterie à angle fixe de 42°. Un secteur gradué en bronze permet la correction en direction : c’est le seul élément de réglage de l’arme. Détail important pour l’Histoire : bien que toujours désignée comme « obusier », cette dernière est en fait chargée par la bouche, comme un mortier…

Commandée à 3 000 exemplaires le 11 décembre 1916, la pièce est mise en œuvre par un observateur chef de pièce, un tireur et un chargeur. Un nombre variable d’auxiliaires vient compléter l’équipe pour assurer le transport des munitions et de la bouteille d’acide carboné (car la liquéfaction de l’air comprimé n’a pas encore été inventée), d’une autonomie de 100 à 150 coups, et pour mettre en œuvre les deux pompes à pied de bicyclette servant en mode dégradé. Une pression de 20 kg permet d’atteindre une portée de tir maximale de 585 m. D’une faible dispersion en direction, l’obusier de type B permet de prendre en enfilade une tranchée adverse pour entraver le ravitaillement en munitions et barrer les axes de repli, tandis que sa légèreté autorise le changement de position après quelques tirs.

Épilogue

Dans les derniers mois du conflit, l’obusier type B modèle 1916 est progressivement supplanté par les mortiers Stokes de 81 mm et Jouhandeau-Deslandres de 75 mm, plus puissants. Cependant, devenu après-guerre un ferronnier d’art et un galeriste de renom, Edgar Brandt remporte haut la main la compétition organisée pour équiper l’infanterie française d’une nouvelle arme d’appui feu au contact. Arme de référence déclinée en différents calibres, du 60 au 120 mm, le mortier de 81 mm modèle 1927-31 équipe alors 52 armées dans le monde puis est largement copiée par tous les belligérants, y compris par les Américains, auxquels Edgar Brandt transmet les plans.

En élaborant, au contact de l’ennemi, le concept d’obusier léger d’infanterie, Brandt se montre visionnaire : aujourd’hui encore le fantassin français peut compter sur le redoutable appui de son mortier 81 mm Long Léger Renforcé (LLR).

Thierry BARRAULT

Crédit photo : Stéphane Gaudin – TB.

 

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