lundi 16 mai 2022

Ukraine, le tombeau de l’Europe

Alors qu’elle s’éveille péniblement d’une longue hibernation causée par la COVID 19, l’Europe redécouvre le son des bruits de bottes. Elle avait trouvé confortable de sortir de l’histoire et de confier à d’autres les tracas de la puissance. Elle en découvre le prix.

On accuse ainsi la Russie de nourrir de noirs desseins à son encontre. C’est sans doute vrai, mais le jeu est un peu plus complexe qu’une partie entre des démocraties sur la défensive et un potentat expansionniste.

C’est faire beaucoup d’honneur à Vladimir Poutine que de lui attribuer la responsabilité de la crise actuelle. Certes, le sens de la démocratie ne l’étouffe pas et ses qualités premières ne semblent être ni la douceur, ni la tempérance. En cela, il est d’ailleurs assez représentatif de l’image que l’on se fait de l’âme russe. Rendons néanmoins à César ce qui est à César et aux ultra-nationalistes ukrainiens ce qui leur appartient : c’est parce que ces derniers ont allègrement piétiné les droits de leurs compatriotes russophones que la situation s’est dégradée. Ce n’est qu’ensuite que le président russe a saisi l’opportunité d’assurer définitivement à son pays le contrôle du grand port de Sébastopol. Conforme aux vœux de la population, mais contraire au droit international, l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 reste dans les mémoires.

La question du Donbass, elle, traîne. Le maître du Kremlin médite-t-il vraiment l’annexion des régions frontalières de l’Ukraine ? À dire vrai, son pire cauchemar serait plutôt de partager une frontière avec un pays de l’OTAN. Pourquoi diable envahirait-il donc un État tampon dont essentiel à son système stratégique ? On ne voit pas bien qui pourrait empêcher l’armée russe de saisir le Donbass sous les acclamations de ses habitants si l’envie lui en prenait. Si ce n’est pas arrivé, c’est tout simplement parce que Moscou n’y a pas intérêt.

Certains éléments pourraient cependant modifier la donne. Une action synchronisée avec une entreprise chinoise sur Taïwan pour saturer les capacités américaines de réaction et bouleverser l’ordre mondial ne serait pas sans séduction. Sans aller jusque-là, les questions de sécurité liées à son environnement proche rendent la Russie très nerveuse et pourraient la pousser à une réaction brutale — la Géorgie en a jadis fait les frais.

Or, Kiev ne se prive pas de provoquer Moscou, ne serait-ce qu’en affichant son souhait de rejoindre l’alliance Atlantique, et refuse tout compromis. Pourquoi ? Parce que l’annexion du Donbass par la Russie est ce qui pourrait arriver de mieux aux Ukrainiens. La rupture définitive avec cette région étant à peu près actée, le tout pour les dirigeants ukrainiens est désormais d‘en tirer tout le parti possible. Une intervention directe des forces russes serait un choc mais comblerait probablement leurs vœux. Ils passeraient par pertes et profits les régions hostiles de l’Est et, en contrepartie, forceraient la main des démocraties pour obtenir leur intégration à l’UE et à l’OTAN. Il serait moralement très difficile de les leur refuser après l’invasion d’une partie de leur territoire.

En revanche, la question se pose de savoir où s’arrêteraient les troupes russes une fois mises en mouvement. L’invasion de l’Europe est-elle à craindre ? Probablement pas. Vladimir Poutine ne lui veut aucun bien, ne soyons pas naïfs. Mais il n’est pas idiot. Défendre ses intérêts au détriment de ceux d’une Europe qu’il méprise, oui. L’envahir militairement, c’est plus douteux. En dehors d’un soir de zapoï à la mauvaise vodka, l’idée d’un défilé de chars T-14 Armata à Berlin ou sur les champs Élysées ne doit guère l’effleurer. Il n’aurait pas grand-chose à y gagner, à part le risque d’une guerre totale avec les Etats-Unis. En dehors de quelques raids en profondeur, son armée se contenterait donc vraisemblablement d’agir dans les limites de l’Ukraine russophones. Elle n’en ferait pas moins peser une menace crédible qui lui permettrait d’exercer un chantage militaire inacceptable à l’encontre des Européens.

Et les Américains dans tout cela ? Ils jouent à se faire peur et, surtout, à faire peur aux Européens. Ils pratiquent depuis des années l’enemy building, cherchant des noises aux Russes, qui n’ont guère besoin d’être poussés pour montrer les dents, afin d’empêcher toute velléité d’autonomie stratégique européenne. Lorsque l’ours russe fort de ses 2700 chars grogne, les Polonais tremblent et les Allemands réalisent que leurs fonctionnaires syndiqués en uniforme ne feraient pas le poids là où la Wehrmacht elle-même a échoué jadis. Donc, il ne reste qu’à supplier les Américains d’assurer leur protection, quitte à les payer pour cela et à leur acheter des F-35 plutôt que des Rafales. Washington fait financer son complexe militaro-industriel par les Européens qui éprouvent le besoin de se protéger d’une menace russe objective mais attisée si ce n’est créée… par la politique américaine.

Notre faiblesse nous a enfermés dans un piège stratégique. La Russie ne sera jamais notre alliée ; nos valeurs et nos intérêts géopolitiques divergent trop pour cela. En revanche, elle devrait être un partenaire avec lequel entretenir un dialogue exigeant mais ouvert. La politique américaine a tout fait pour éliminer intelligemment cette option. Les Américains, sont et resteront en dernier recours nos alliés naturels. Ils le savent et en jouent. Que Moscou ait été poussé par Washington à durcir ses positions n’ôte rien au fait que ses démonstrations militaires massives en Europe sont intolérables et appellent une réponse. La France n’a d’autre choix que de réaffirmer son soutien total à ses alliés orientaux et d’y renforcer sa présence militaire — d’autant plus que les Russes s’affirment également comme nos compétiteurs au Levant et en Afrique.  

L’OTAN protège le vieux continent mais, paradoxalement, il attise simultanément les menaces qui pèsent sur lui. Trop faible pour faire entendre leur voix et défendre leurs intérêts, les nations européennes sont prises dans un dangereux étau entre Russes et Américains. La reconquête de l’autonomie stratégique européenne est un impératif pour notre sécurité. Espérons que la France, traditionnelle puissance d’équilibre, parvienne à en convaincre ses partenaires. Malgré les inévitables interférences de la campagne électorale nationale, Paris saura-t-il saisir l’opportunité de la présidence européenne pour faire avancer ce projet ?

Raphaël Chauvancy

Raphaël CHAUVANCY
Raphaël CHAUVANCY
Raphaël CHAUVANCY est officier supérieur des Troupes de marine. Actuellement détaché auprès des commandos britanniques, il est parallèlement en charge du module "stratégies de puissance" de l'École de Guerre Économique (EGE) à Paris. Il concentre ses recherches sur les problématiques stratégiques et les nouvelles conflictualités. Il est notamment l'auteur de "Former des cadres pour la guerre économique", "Quand la France était la première puissance du monde" et, dernièrement, "Les nouveaux visages de la guerre - Comment la France doit se préparer aux conflits de demain". Il a rejoint l'équipe de THEATRUM BELLI en avril 2021.
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6 Commentaires

  1. 1) Ce ne sont pas les russes qui ont détruit le Kosovo, la Libye, l’Irak et le Liban, mais l’OTAN.
    2) ils n’ont pas non plus de bases militaires au Canada ou au Mexique, avec des missiles dirigés vers les US.
    3) les Russes et surtout V Poutine se sentent très proches de nous, mais méprisent nos gouvernants mondialistes et apatrides, exactement comme les Chinois qui admirent les Europeens mais critiquent nos dirigeants lâches et serviles.
    4) les intérêts des US et de l’OTAN, ne sont pas les mêmes que ceux des peuples européens ( à part les Anglais)
    5) les Russes sont nos amis et nos alliés naturels.
    6) L’active ne se retrouve pas dans un ministre décoré par les monarchies Qataries et saoudiennes, et de surcroît russophobe.
    7) L’OTAN et les US ne sont efficaces que dans des conflits avec maîtrise totale du ciel. Ils se sont fait ‘dérouillés’ en Afhanistan, au Vietnam et en Libye, et n’ont pas osé intervenir au sol en Serbie ou les Serbes, les spetznatz, et bien des réservistes européens les attendaient…
    8) Comme l’Angleterre pendant 2 siècles, les US ont besoin de financer des guerres pour développer leur Business. Un Colonel des Marines(Butler) écrivait en 1930 que les US sont une armée de voyous, qui a dépecé l’Amérique centrale pour servir Wall-street, avec les mêmes méthodes qu’Al Capone.

    • Tout à fait d’accord avec ce point de vue. Je considère pour ma part que la Russie actuelle est possiblement un allié objectif. Il est bien établi que ce sont les États-Unis qui ont perpétué le statut d’ennemi en le transposant de l’URSS à la Russie. Une Europe alliée des russes serait un désastre pour les US.

  2. Vous écrivez « Notre faiblesse nous a enfermés dans un piège stratégique. La Russie ne sera jamais notre alliée ; nos valeurs et nos intérêts géopolitiques divergent trop pour cela. En revanche, elle devrait être un partenaire avec lequel entretenir un dialogue exigeant mais ouvert. »

    Donc vous préférez jetter les Russes dans les bras des Chinois. Ce n’est pas très malin, et je reste très poli.
    En 1914 nous étions l’allier de la Russie, pourquoi ne pourrions nous pas le redevenir?

    Vous écrivez « Les Américains, sont et resteront en dernier recours nos alliés naturels. »
    Pour combien de temps encore, l’empire s’effondre à une vitesse vertigineuse.
    – Il s’effondre économiquement, avec l’inflation.
    – Il s’effondre culturellement avec le « woke »
    – Il s’effondre politiquement avec la polarisation de la population.

  3. Un peu déçu par votre article qui, à mon sens, ne reflète pas la réalité des choses.
    Je vous invite à lire cet article de Géopragma:
    https://geopragma.fr/la-memoire-longue-retour-sur-la-question-des-frontieres-de-lotan/
    Vous verrez que la Russie a quelques raisons de ne pas faire confiance aux USA !
    Je ne parle pas de l’Europe qui est aux abonnés absents.
    Et rappelez vous que l’OTAN s’est invitée en ex-Yougoslavie pour y déployer sa plus grande base en Europe, pas pour nous faire plaisir mais pour surveiller les Serbes.

  4. Concernant la question linguistique, dire que « les ultra nationalistes ont allègrement piétiné les droits des russophones » (et y voir la cause de la dégradation de la situation) me semble un gros raccourci : en l’espèce la langue menacée était plutôt l’ukrainien (qui connaît maintenant un regain de vitalité d’ailleurs, effet secondaire de la crise), que la loi cherchait à promouvoir. Dirait-on que la loi 101 au Québec est une loi d’ultra nationalistes qui brime les anglophones ? Pourtant, elle est autrement plus contraignante il me semble !

  5. Bonjour Raphael

    Je ne suis pas expert militaire par contre ma femme vient de la region du Donbass (a cote se Donetsk) et fait partie de “la minorite russophone opprimee”. Elle a une analyse tres differente du sujet.

    L’Ukraine est pour l’essentiel russophone, les gens dans la rue parlent russe entre eux, au travail, entre amis. C’est parfois moins vrai a la maison par contre.
    Par contre le russe est moins populaire a l’ecole car les enfants etudient l’anglais plutot que le russe. Mais a Kiev, Lviv aussi bien qu’a Donetsk, il y a encore beaucoup de personnes qui apprennent le russe.
    Elle ne trouve pas qu’il y ait une attitude du gouvernement anti-russophones

    Par contre, il y a un nationalisme ukrainien fort que le gouvernement en courage dans le but d’aider l’Ukraine a exister en tant que nation.
    Et le sentiment anti-russe est plutot recent et lie entre autres a la guerre.

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