mercredi 27 octobre 2021

Commandement et héroïsme à travers l’histoire militaire : une réflexion pour aujourd’hui ?

En préambule, il me semble important de confronter cette problématique du commandement et de l’héroïsme à la réalité de notre société civile et à son fonctionnement actuel. En effet, dans cette période troublée de pandémie, les Français doutent d’un exécutif multipliant ses décisions contradictoires et des actions dont nul ne comprend la logique malgré des mois d’apprentissage de la gestion de la crise (cf. Mon billet du 31 janvier 2021 : « Coronavirus : les Français face à « l’incertitude de la guerre » et à l’acceptation des pertes »).  Comment comprendre qu’il est fait appel seulement le 5 avril 2021 aux armées et à leurs hôpitaux ? Depuis mars 2020, 20 000 soldats britanniques dans une armée bien moins nombreuse que la nôtre ont été mobilisés contre la COVID. Un général italien organise la logistique sanitaire en Italie. Compte tenu de l’échec de l’administration civile française dans la gestion de la pandémie, faire appel aux planificateurs militaires n’aurait-il pas été pertinent ? Certes l’arrogance de la haute administration aurait dû céder la place à l’humilité…

Les Français constatent donc l’impéritie de l’administration, finalement l’état-major et les forces en première ligne de l’exécutif, chargée de mettre en œuvre les décisions du « chef », bien loin d’atteindre l’efficacité attendue au service de la population. Or, la mobilisation de chacun était un impératif même si ce qui est demandé n’est pas prévu dans la fiche de poste. Cette problématique contemporaine de la part de chacun dans le succès d’une opération s’étudie aisément à travers l’histoire militaire notamment par les batailles. Celles-ci rappellent la nécessité d’être humble, « n’est pas chef qui veut ». mais aussi que la valeur de la troupe – ou son héroïsme – n’est pas la seule cause d’un succès.

Entrons dans le vif du sujet

Ainsi, dans ses mémoires parus en 1893[1], le général du Barail, ministre de la guerre en 1873, cite Adolphe Thiers, homme politique et historien. Celui-ci, élu chef du gouvernement le 18 février 1871, est féru des questions militaires, intérêt qui s’est manifesté par la réorganisation de l’armée française notamment pour écraser l’insurrection de la Commune de Paris que d’aucuns verraient un acte exemplaire de la révolte populaire. Sur ce point, j’invite à lire Le gouvernement de M. Thiers (Calmann-Lévy, 1879) par Jules Simon, homme politique et académicien, un témoin et non une personne mythifiant un fait peu reluisant de notre histoire.

Cette appétence d’A. Thiers le conduit à relativiser par une citation le rôle des généraux pour obtenir la victoire dans un combat ou une bataille qu’il faut par ailleurs différencier d’une campagne militaire visant un objectif politique.  « C’est qu’aux grands généraux, il faut de grands soldats. Les plus illustres capitaines ont souvent besoin que leurs troupes réparent par leur héroïsme, ou les hasards de la guerre, ou les erreurs que le génie lui-même est exposé à commettre ». (…).

Adolphe Thiers se référait au général Dupont et à ses 6 000 hommes qui battirent les 30 000 hommes du général autrichien Mack le 11 octobre 1805 à Haslach et à Albeck[2]. Il considérait que le succès au moins tactique du stratège militaire comme étant la plupart du temps indissociable sinon subordonné à l’héroïsme de la troupe. Celle-ci serait la principale cause de la victoire car elle s’adapte au terrain et aux circonstances, corrigeant même la manœuvre mal conçue par le chef militaire, au besoin par un héroïsme qu’il faut comprendre comme le fait de se comporter en héros en bravant le danger et donc la mort ou la blessure.

Certes influencé par les défaites successives de l’armée impériale du Second empire, ce jugement bien sévère est-il pour autant pertinent ? Ne manque-t-il pas de nuances en privilégiant l’héroïsme de la troupe au détriment de la compétence du chef militaire dans la bataille ? M. Thiers, ayant étudié en profondeur les campagnes du Premier empire, ne considérait-il pas d’ailleurs qu’un « civil était toujours en état de diriger les armées »[3], prétention que l’on peut encore constater encore aujourd’hui ?  Ne contestait-il pas partiellement le rôle des chefs militaire comme lors de l’engagement des troupes versaillaises pour réduire la Commune au point que le maréchal de Mac Mahon commandant l’opération lui rappela fermement la fonction de chacun ?

Cette citation peu nuancée ne tient que peu compte de la réalité des batailles connues seulement par ceux qui y participent directement. Or, hier comme aujourd’hui, seule la synergie entre la compétence du commandement et la valeur de la troupe encadrée, sinon son intelligence de situation pouvant aller jusqu’à un héroïsme collectif, permet d’envisager la forte probabilité d’être victorieux au niveau tactique.

Avant tout, il convient d’établir les facteurs déterminants qui constituent l’environnement tactique de la bataille dans laquelle deux volontés adverses s’affronteront. L’histoire militaire montre par ailleurs que la victoire n’est pas obligatoirement acquise même si les conditions pour atteindre cet objectif sont favorables aux niveaux tactique et technique. En effet, le succès d’une bataille dépend bien souvent de ce supplément d’âme donné dans l’action par un engagement total, sinon héroïque aussi bien des chefs militaires que de la troupe.

I/ Le cadre tactique de l’affrontement des volontés déterminé par des facteurs incontournables

Quelle que soit la bataille, des facteurs incontournables déterminent le cadre tactique de l’affrontement des volontés. Les identifier est une nécessité bien que leurs caractéristiques aient évolué au cours des époques. Ces facteurs sont politiques notamment en intégrant l’opinion publique, géographiques que ce soit le terrain ou le milieu, militaires en fonction des forces en présence.

Hier sans doute beaucoup plus qu’aujourd’hui, une bataille gagnée ou perdue répondait à une attente politique et conditionnait bien souvent la survie d’un régime politique. L’adhésion à la cause défendue donne aussi ce soutien nécessaire à l’engagement total, notamment moral, des forces armées. Les guerres franco-allemandes de 1870 à 1940, plus récemment la première guerre du Golfe en 1990 ont montré la nécessité d’une direction politique claire et d’un soutien populaire à la guerre pour faire face à un ennemi identifié. Une armée a besoin d’une cause qui justifie son engagement, que ce soit pour la gloire de l’Empire, de la République, des valeurs. Cependant, autant les autorités politiques aussi bien du Second empire que de la IIIe ou de la Ve République ont montré leur capacité à motiver les opinions publiques pour accepter les guerres et les pertes des batailles, autant l’efficacité des forces armées restent tributaires des décisions des chefs militaires au niveau tactique. Les différentes batailles de l’été 1870 ont amené la défaite de l’Armée française en raison de l’absence d’une conception au niveau stratégique notamment en raison de l’effacement de Napoléon III qui n’était pas un stratège, encore moins un tacticien. Cette situation fut aggravée par cette erreur de jugement dans le choix du maréchal Bazaine comme commandant en chef mais ayant des ambitions politiques dissimulées comme lors de la guerre du Mexique[4]. Son inefficacité volontaire aboutit à la défaite tactique majeure de Saint-Privat le 18 août 1870 près de Metz, par son refus d’accorder les renforts demandés par le maréchal Canrobert[5]. L’héroïsme de la division bleue à Bazeilles des 31 août et du 1er septembre près de Sedan ne put empêcher non plus la défaite de l’ensemble de l’armée française et la chute de l’empire le 4 septembre 1897

Le facteur géographique au sens large est incontournable et encadre la conception de la manœuvre tactique. Son étude comprend l’ensemble des facteurs intangibles de la zone de bataille. Relief, coupures sèches ou humides, urbanisation, voies de communication, sites sensibles culturellement ou à fort risque technologique s’ils sont endommagés, tous contribuent à un degré divers à la planification des opérations et à la responsabilité du chef militaire dans la conception de la bataille tout comme dans le choix des troupes. Ainsi, Napoléon 1er avait reconnu le terrain où s’est déroulée la bataille d’Austerlitz des semaines auparavant et avait choisi le lieu pour la bataille. En temps de paix, ses officiers avaient préalablement reconnu les itinéraires des grandes unités pour cette campagne de 1805. L’absence d’une réelle reconnaissance par le chef militaire au niveau tactique conduit bien souvent à la défaite comme cela fut le cas à Waterloo entrainant le cruel échec de la charge des cuirassiers français. Enfin, le terrain nécessite souvent de faire appel aux compétences spécifiques de la troupe. Pendant la campagne d’Italie de 1943-1944, le général Juin[6] fit valoir à ses alliés la compétence « montagne » des troupes rustiques, aguerries et motivées de la 2e division d’infanterie marocaine. Il fit planifier son engagement. Son emploi permit de contourner les lignes allemandes par les batailles d’abord du Pantano en décembre 1943 puis du Garigliano en mai 1944. L’héroïsme de ces troupes fut un exemple pour les Anglo-saxons d’autant que les pertes avaient été importantes en cadres et en soldats. L’héroïsme était bien présent pour tous.

Peut-on ignorer par ailleurs l’état des forces en présence dans une bataille ? Outre la conception d’une manœuvre qui doit être pertinente, réaliste et bien expliquée au niveau des combattants, de nombreux facteurs déterminent l’engagement total d’une troupe, sinon sa force morale : commandement, organisation des unités, formation individuelle, entraînement collectif, équipement, logistique… L’année 1914 a été exemplaire à cet égard. Dans le cadre d’un plan stratégique inadapté, parfois en raison d’un commandement localement peu compétent au point que le général Joffre « limogea » un certain nombre d’officiers généraux, l’armée française sut mener sa contre-offensive de la Marne malgré les dizaines de milliers de morts des premiers jours de la guerre à la grande surprise de l’état-major allemand. Celui-ci ne croyait pas qu’après tant de jours de défaite et de combats perdus, le soldat français puisse repartir à l’attaque. La volonté de contre-attaquer s’est appuyée sur plusieurs facteurs créant la synergie entre le talent du chef militaire et l’héroïsme de la troupe. Défendre sa terre envahie était une profonde motivation pour le soldat, qu’il ait été cadre ou militaire du rang. Les décisions tactiques locales comme celle de la réquisition par le général Galliéni des taxis de la Marne pour transporter une brigade d’infanterie de 6 000 hommes y ont aussi contribué. Au niveau stratégique, l’ordre du généralissime Joffre du 6 septembre 1914 fut tout aussi important dans la reprise de l’offensive : « Une troupe qui ne peut plus avancer devra coûte que coûte garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer ».

Ainsi il apparaît que ces facteurs préalables à une bataille conditionnent certes la victoire ou la défaite mais aussi l’expression du talent militaire et la force morale d’une troupe. Pourtant, même bien identifiés au niveau de la planification, ces facteurs pris en compte ne sont pas toujours suffisants pour obtenir le succès militaire attendu.

II/ Une victoire seulement possible par une mobilisation totale

Comme le montre bien souvent l’histoire militaire, une victoire ou une défaite ne sont pas le résultat d’une simple planification de la manœuvre, du bon emploi des forces militaires engagées ou d’une suprématie technologique même si celle-ci peut fortement y contribuer. Innover, acquérir de nouveaux savoir-faire tactiques et instruire, savoir insuffler la volonté de vaincre à la troupe malgré les insuffisances techniques ou doctrinales imposent que les chefs militaires aient aussi le charisme et les compétences, sinon le talent nécessaires pour conduire à la victoire.

Le succès de la mission dépend de compétences tactiques acquises par la troupe et par leurs chefs à travers l’innovation et l’entraînement. Ne pas innover, ne pas élaborer une doctrine d’emploi pour un nouvel armement, ne pas s’entrainer, missions incombant aux différents échelons de la hiérarchie militaire, ne pourront être suppléés par le seul héroïsme de la troupe. En 1866, l’armée française avait été équipée des mitrailleuses de Reffye sous l’incitation de Napoléon III et malgré les réticences de l’état-major. Répartie en 28 batteries de six pièces, cette arme avait été confiée à l’artillerie qui l’utilisa comme un canon. Elle se montra cependant particulièrement efficace lors de la bataille de Saint-Privat mais l’artillerie allemande modernisée à plus longue portée réduisit cette nouvelle arme au silence. En 1940, malgré les écrits prémonitoires du lieutenant-colonel De Gaulle sur l’arme mécanisée et sur son emploi en masse, l’état-major général français dissémine ses blindés sur sa ligne de front. Pourtant ceux-ci sont aussi nombreux et pour un certain nombre, plus performants que les blindés allemands. Seul le colonel de Gaulle à la tête du la 4ème division cuirassée, unité en cours de formation et sans entraînement particulier, remporte un bref succès tactique à Montcornet qu’il ne peut exploiter. Cette innovation doctrinale non assimilée, sinon voulue, n’était pas en mesure de s’opposer aux forces allemandes qui, en outre, avaient associé blindés et aviation, autre innovation doctrinale.

Cependant, un équipement performant ne suffit pas toujours pour assurer une victoire. La volonté commune de l’encadrement et de la troupe peut suppléer cette carence technique comme en témoigne la campagne de Tunisie menée en 1943 par le général Juin. Les forces françaises en Afrique du Nord sont équipées d’un armement ancien imposé dans le cadre de l’armistice avec l’Allemagne mais aussi en nombre limité. Or, dès l’armistice signé, elles dissimulent par différents artifices équipements et logistique pour reprendre la lutte contre l’Allemagne dès que cela sera possible. Faisant suite au débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942, les unités engagent le combat et par leur volonté commune, cadres et soldats, montrent leur valeur à des troupes américaines et anglaises, bien équipées mais peu efficaces face aux troupes allemandes à la différence des unités françaises. Les succès militaires acquis d’une manière inattendue en Afrique du Nord permettront au général Juin de prendre une part très active à la libération de l’Italie et de redonner à la France la place de puissance militaire qu’elle avait perdue en 1940.

Ces succès militaires reposent enfin sur la capacité d’entraînement des chefs militaires avec sans doute des nuances en fonction des époques. Le moral de la troupe dépend de la présence du chef qui est à la tête de sa troupe et l’entraine quel que soit le conflit. Les campagnes du XIXe siècle montrent l’engagement physique des chefs militaires, aussi héroïques que leurs soldats. La campagne de Russie est à cet égard signifiante pour de multiples raisons comme en témoigne l’ouvrage éponyme du général comte de Ségur (1824)[7]. Lors de l’invasion de la Russie, la bataille de la Moskowa qui visait à détruire l’armée russe, voit l’armée française subir de lourdes pertes. 43 généraux meurent ou sont blessés lors de la bataille. Le général Rapp reçoit sa 22e blessure. Lors de la retraite de Russie, les maréchaux de l’Empire font le coup de feu, poussent les canons, s’appuient mutuellement comme simples combattants. Le maréchal Ney, « le brave des braves », en est le symbole assurant l’arrière-garde avec quelques milliers d’hommes mais aussi Davout, Mortier et le prince Eugène, beau-fils de l’Empereur et tacticien à la valeur méconnue, qui font retarder pendant quatre jours la destruction des ponts sur la Bérézina afin d’attendre leur camarade et ses quelques centaines de combattants. La guerre de masse et plus technologique du XXe siècle a rendu cet engagement physique plus rare et expose moins la vie des « grands capitaines ». 42 officiers généraux sont officiellement morts pour la France lors de la première guerre mondiale.

Le succès d’une bataille dépend donc d’une multitude de facteurs qui a accru au fur et à mesure des siècles la complexité de sa planification. Pour autant, la part du talent du chef militaire et celle de l’héroïsme de la troupe restent à déterminer dans la victoire bien que ce concept lui-même soit discutable dans les conflits modernes.

III/ L’engagement guerrier sublimé par l’héroïsme de chacun

Le succès d’une bataille dépend bien souvent de ce supplément d’âme donné dans l’action à travers un engagement total, sinon héroïque aussi bien des chefs militaires que de la troupe. Sans s’affranchir des autres facteurs, l’exemplarité du chef au combat peut amener la troupe à se dépasser. Cependant l’engagement total de la troupe ne peut se concevoir sans l’adhésion à la cause défendue par la Nation. Enfin les combattants doivent recevoir la reconnaissance qui leur est due.

Le supplément d’âme de la troupe, c’est-à-dire sa capacité à se dépasser, constitue un facteur de cohésion qui favorise l’esprit de corps. Il ne peut se concevoir sans l’exemplarité au combat du chef militaire qui inspire la confiance du subordonné et obtient sa loyauté, son adhésion sinon l’acte héroïque dans les situations extrêmes. La conquête de l’Algérie à partir de 1830 a montré à travers différentes batailles l’importance du charisme du chef militaire pour entraîner sa troupe. Ainsi, une colonne de 1 500 hommes en mai 1843 sous les ordres du duc d’Aumale est à la recherche d’Abd El Kader. Le colonel Yusuf[8], commandant par ailleurs les 20 escadrons de spahis du corps de cavalerie indigène et plus tard officier général divisionnaire, accompagné notamment du lieutenant du Barail, localise la smala de l’Emir forte de 40 000 âmes. Il convainc le duc d’Aumale d’engager le combat avec sa cavalerie malgré l’impossibilité d’être appuyée par les unités d’infanterie de la colonne. Au prix de neuf tués, les 300 spahis qu’il commande en tête, soutenus par les 400 chasseurs du lieutenant-colonel Morris, s’emparent de la smala. 3 000 hommes sont faits prisonniers. En Crimée, le général Mac Mahon monte à l’assaut de la redoute de Malakoff à la tête de la 1re division d’infanterie le 8 septembre 1855 et notamment de ses zouaves. Il plante lui-même le drapeau français sur la redoute et, malgré la pression des Russes, répond à la suggestion du général Pélissier commandant les forces de se replier par cette phrase partiellement légendaire « J’y suis, j’y reste ». 118 officiers ont été tués sur les 199 de la division réduite pour sa part à 2 000 hommes sur 4 500.

Cependant pour que cet engagement total soit utile en vue du succès attendu, la manœuvre doit être comprise à tous les échelons pour suppléer les carences ou les impondérables de la bataille. Le chef militaire retrouve toute sa place dans la manœuvre tactique pour concevoir, expliquer, commander, maintenir le moral. Les guerres du XXème siècle et notamment lors de la Première guerre mondiale ont montré une grande différence avec les guerres précédentes. La guerre de masse avec des hommes que l’on ne côtoie que de loin, sinon que l’on n’a pas le temps de connaître compte tenu des pertes immenses, a imposé malgré cela la présence du chef. Ainsi le général Mangin, refusant de vivre comme ses pairs dans un château réquisitionné, a installé son PC au plus près des tranchées de la Xe armée qu’il commande en 1918 afin de reconstruire le moral de ses troupes avant l’offensive du 18 juillet 1918 qui allait décider de la victoire. Il a entraîné et instruit ses unités pour leur donner confiance. La veille de l’attaque, il reçoit des commandants de grandes unités qui ont émis des doutes et demande leur avis ce qui ne l’empêche pas de maintenir sa décision d’attaquer. Durant la nuit, son état-major et lui-même se déplacent sur un site d’observation au milieu des troupes pour conduire la bataille. Le 18 juillet, le général Pétain, commandant en chef, le rejoint dans son observatoire qui fait alors l’objet d’une critique acerbe « Ici vous ne commandez rien ! »[9], « Mais si, mon général, j’ai tout mon état-major avec moi, prêt à se porter en avant, à cheval ! »

Enfin, et surtout cette force morale doit être soutenue par une profonde adhésion au collectif que ce soit dans la mission générale donnée par le pays ou dans la mission tactique donnée par le chef militaire. Pourquoi être héroïque si cet acte bien souvent d’opportunité n’est pas utile sinon reconnu ? Certes la mémoire des légionnaires du capitaine Danjou, des chasseurs et des hussards engagés dans la bataille de Sidi Brahim, est commémorée dans le cadre des traditions militaires mais pas par la Nation. La commémoration de l’héroïsme dans les batailles est plus destinée à la communauté militaire, au titre de la fraternité d’armes, aux liens entre camarades de combat qui ne font pas de différence dans la mort entre les « grands capitaines » et les « grands soldats ». C’est pourquoi les chefs militaires dont le nom est associé le plus souvent à une victoire et qui connaissent en toute lucidité ce manque de reconnaissance bien souvent de la société envers le héros collectif ou individuel, n’oublient pas de montrer en exemple, de citer, de rappeler et d’honorer. Napoléon faisait connaître à travers le bulletin de la Grande Armée les victoires, remettait les décorations sur le champ de bataille, la Légion d’honneur donnant droit à une pension. Il visitait les hôpitaux, voyait les blessés et imposait leurs soins même si les moyens prévus étaient dérisoires. Les généraux commandant les corps expéditionnaires en Algérie ou en Crimée récompensaient de même sur les champs de batailles, y compris par la nomination au grade supérieur. Les troupes victorieuses obtiennent le droit de défiler dans les villes vaincues comme ce fut le cas du IIIe corps du maréchal Davout à Berlin après la victoire d’Auerstaedt en 1806. Le général Mangin fait défiler son armée le 14 décembre 1918 à Mayence qu’il occupe après la percée victorieuse de l’été tout comme le général Juin fait défiler la 2e division d’infanterie marocaine du corps expéditionnaire français d’Afrique dans Rome libérée des nazis en 1944. Même récemment, le 21 mars 1991, le corps expéditionnaire de l’opération Daguet ayant combattu à Koweït défile à Toulon à son retour.

Pour conclure

La méconnaissance bien compréhensible de la réalité du champ de bataille par M. Thiers a conduit à une prise de position qu’il aurait dû nuancer. Etudier les batailles à travers les ouvrages les relatant ne suffit pas pour faire d’un homme d’Etat un chef de guerre. Cela est d’ailleurs valable pour les stratèges en chambre, y compris contemporains, qui pensent pour les chefs militaires sans jamais avoir été confrontés à la réalité du terrain. Il est plus aisé d’obtenir les rapports de fin de mission et de se présenter comme un expert des questions militaires bien sûr écouté avec révérence par tous… Il n’en reste pas moins qu’autant le talent du chef militaire est indispensable à la conception d’une manœuvre, autant celle-ci est accomplie par une troupe, encadrement et soldats, qui découvre l’ennemi supposé, dans un environnement plus ou moins bien identifié dans le brouillard de la guerre.

La pandémie dans le cadre d’une guerre déclarée par le président de la République met justement en avant la nécessité d’avoir un « commandement » capable de décider, de faire planifier les opérations par un « état-major » limité aujourd’hui en désespoir de cause à des conseils de défense (Cf. Mon intervention sur Sputnik le 9 novembre 2020) et de disposer de la totalité des « troupes » (l’administration) pour remplir la mission avec abnégation et détermination. Un échec collectif qu’il faudra bien prendre en compte pour la période post-covid et 2022…

Pour revenir au domaine militaire, seule la synergie du talent du chef militaire, donc ses compétences, et de la capacité d’adaptation de la troupe peut apporter la victoire. L’héroïsme individuel peut certes contribuer pour sa part à un succès localisé qui pourra servir d’exemple pour ses frères d’armes et ses successeurs. Cependant, il s’est affaibli au travers des conflits contemporains où chaque acte peut avoir une répercussion mondiale, où un héroïsme incompris de la troupe peut faire l’objet de polémiques dans la société civile, où le talent du chef est lissé par les organisations nationales et internationales sinon par le droit national ou le droit international.

Il n’en reste pas moins que la force morale, ou héroïsme du « collectif », c’est-à-dire à tous les échelons, est sans aucun doute ce qui pourra contribuer grandement à la victoire justement parce qu’elle permet de faire face, de « ne pas subir » comme le rappelle la devise du général de Lattre de Tassigny, et donc de remplir la mission reçue.


Notes de bas de page :

[1] Général Du Barail, « Mes souvenirs », Librairie Plon, 3 tomes, 1896

[2] 11 octobre 1805. Campagne de 1805 : Haslach-Jungingen11/10/1805 (napoleon-monuments.eu)

[3] Jacques Sylvestre de Sacy, « Le maréchal de Mac Mahon, duc de Magenta 1808-1893 », Editions internationales, 1960, 386 pages, P255

[4] Girard, Georges, « La vie et les souvenirs du général Castelnau 1814-1890 », Calmann-Lévy, 1930

[5] Bapst, Germain, « Le Maréchal Canrobert », Librairie Plon, 1898, (6 tomes)

[6] Maréchal Juin, « Mémoires Campagne Alger – Tunisie – Rome », Librairie Fayard, 1959

[7] Général Comte de Ségur, « La campagne de Russie », 1824

[8] Constantin-Weyer, Maurice, « La vie du général Yusuf », NRF, 1930

[9] Lieutenant-colonel Bugnet, « Mangin », Librairie Plon, 1934, 331 pages

François CHAUVANCY
Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d'influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.
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